Marc Lièvremont : « Jamais une équipe de France ne m’a semblé aussi forte »

  • Marc Lièvremont est forcément enthousiasmé devant ce XV de France.
    Marc Lièvremont est forcément enthousiasmé devant ce XV de France. Icon Sport
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Marc Lièvremont, ancien sélectionneur du XV de France, se livre après la magnifique victoire des Bleus face à l'Irlande.

Certains observateurs s’étaient inquiétés de la performance des Bleus contre l’Italie. Vous étiez de ceux-là ?

Je n’étais ni déçu, ni inquiet, ni surpris de la prestation des Bleus. Et si j’avais eu à écrire le scénario avant match, je l’aurais écrit ligne par ligne tel qu’il s’est déroulé. Enfin, après la rencontre, j’avais plus de raisons de me satisfaire des approximations que de m’en inquiéter. Le staff a su s’en servir.

Était-ce votre sentiment avant le succès sur les Irlandais ?

Je n’attendais pas cette équipe d’Irlande à un tel niveau. J’avais surtout noté la faiblesse des Gallois. Après le match de samedi, je me suis dit que je n’avais jamais vu une équipe d’Irlande aussi compacte, solide et inspirée. Soyons clairs: le XV de France a battu une grande Irlande. C’est dire la performance des Bleus. Il y a beaucoup de raisons de se réjouir. Évidemment, tout n’a pas été parfait. Et tant mieux. Mais il y a de la progression, de la constance et malgré tout une marque de fabrique au sein de cette équipe. Elle ne déçoit jamais. Bien au contraire.

Le premier Grand Chelem depuis 2010, est-ce pour cette année ?

Le XV de France doit prendre chaque match sans se soucier du lendemain. Ces deux déplacements en Écosse et au pays de Galles ne seront pas simples. Il faudra bien les négocier, même si j’ai envie de penser que cette équipe de France n’a rien à craindre si elle continue à jouer de cette façon. On a le droit de rêver et d’espérer le meilleur.

Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné chez les Bleus ?

Tout ! L’intensité, la gestion des temps faibles, le culot des joueurs à l’image de ce premier essai magnifique. Tout, vraiment tout m’a séduit. Malgré une intensité dingue, il y a eu très peu de déchet. Au contraire, il y a eu de la justesse, aussi bien technique que stratégique. Même si l’équipe de France a fait une superbe entame de match, c’est l’Irlande qui a donné le « La » de la rencontre. Je me répète, je crois n’avoir jamais vu une équipe d’Irlande aussi compétitive. Et c’est en ça que l’équipe de France est impressionnante. Elle a gagné le bras de fer. Elle a montré un état d’esprit remarquable. Putain, quel match !

La force de cette équipe de France ne réside-t-elle pas dans sa faculté à trouver des réponses aux problèmes rencontrés en cours de match ?

C’est exactement ça. Si je devais donner une note artistique en termes de production, de constance dans les idées de jeu, de résilience, elle serait excellente. L’équipe de France a maté ce qui se fait de mieux au monde. D’abord en conquête, ce qui n’est pas rien. Ensuite, dans l’intensité défensive. Et puis, grâce à la justesse technique et stratégique de la charnière. Enfin, j’ai le sentiment qu’on pourrait faire un copier-coller entre ce match et celui contre les Blacks. Avec une première mi-temps où les Bleus ne sont pas loin d’assommer leur adversaire et un début de seconde mi-temps plus difficile. C’est en ça que ces deux matchs sont géniaux. Les Bleus n’ont pas craqué face au matraquage durant ce laps de temps, tant contre la Nouvelle-Zélande que samedi contre l’Irlande. C’est juste génial.

Vous évoquez les temps faibles : comment expliquez-vous cette force nouvelle de l’équipe de France.Elle n’a pas sombré dans ces moments-là ?

Dupont prend une place gigantesque dans la réussite de l’équipe de France, mais vous ne vous rendez pas compte de ce que réalise Romain Ntamack à seulement 22 ans. Il est brillant, y compris dans sa sobriété. Justement dans ces temps faibles. Tout le monde sait combien ce poste d’ouvreur est compliqué, particulièrement en France. Ntamack coche toutes les cases. Il joue juste, même dans les moments difficiles. Cette charnière est bluffante. Et puis, il y a des joueurs de classe mondiale à tous les postes. Gabin Villière est hallucinant, Alldritt fantastique. Et que dire de la réussite au pied de Melvyn Jaminet ?

Quel risque pour cette équipe ?

Ce sera le rôle du staff d’être dans la mesure, de prendre les précautions nécessaires. De prévenir, d’être prudent. À ce jour, il n’y a eu aucun accident, aucune panne de régime à part ce match il y a deux ans en Écosse. Pour moi, c’est le seul raté de cette génération. Ça avait coûté le Tournoi.

À cette époque, tout le monde voyait déjà le XV de France réaliser le Grand Chelem…

C’est vrai, mais l’équipe a désormais deux ans de plus en termes de vécu et d’expérience.

Comment gérer cette montée en pression médiatique et populaire autour du Grand Chelem ?

Ça avait été facile, pour nous, en 2010. Nous n’avions pas cette constance, encore moins l’étiquette de favoris. Nous n’arrivions même pas à gagner trois matchs consécutivement. En 2010, la troisième levée, c’était également à l’extérieur, au pays de Galles. C’est uniquement après la victoire à Cardiff que la prise de conscience collective avait eu lieu. Aujourd’hui, l’équipe de France a un statut et elle l’assume. D’ailleurs, si elle fait le Grand Chelem, si elle continue à monter en puissance, à être aussi performante, je ne vois pas comment elle ne pourrait pas être la grandissime favorite du Mondial 2023. Bien sûr, les Blacks, l’Irlande ou les Boks seront là. Mais pour la première fois dans l’histoire de notre rugby, le XV de France va débuter un Mondial avec ce statut.

Pourquoi est-ce si important de réaliser le Grand Chelem ?

Si, malgré tous les aléas vécus en 2011, j’y ai toujours cru, c’est parce que mon équipe avait été capable de faire le Grand Chelem en 2010. Elle avait battu les Blacks en Nouvelle-Zélande, elle avait gagné contre l’Afrique du Sud. Aujourd’hui, c’est corroboré par des faits, par des performances : cette équipe de France va susciter une immense attente de la part de tout un pays. Même s’il est difficile de comparer les générations, jamais une équipe de France ne m’a semblé aussi forte, aussi constante et n’a dégagé un tel sentiment de puissance.

Comment l’expliquez-vous ?

Je ne vais pas pleurnicher, ni regretter quoi que ce soit, mais il y a aujourd’hui un contexte politique apaisant et apaisé dans le rugby français. Tous ces nouveaux présidents de clubs, tous ces jeunes entraîneurs ont compris l’importance pour le rugby français d’avoir un XV de France fort. Cette équipe de France n’a jamais eu autant de moyens à sa disposition. Quand je vois l’attitude de Didier Lacroix ou Ugo Mola, alors qu’ils fournissent dix joueurs aux Bleus et qu’ils en souffrent, c’est du jamais vu. Il n’y a pas de grincements de dents ou quasiment pas. À mon époque, entre ceux qui espéraient que je me plante, ceux qui me regardaient avec condescendance et mépris, notamment chez les vieux de la vieille, le climat était autre. Et puis, il y a un staff technique immensément compétent. Un alignement des planètes parfait avec cette génération de joueurs incroyables. On en tire la quintessence.
 

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