Top 14 - Raymond Rhule (La Rochelle) : « Je n’aime pas courir ! »

  • Raymond Rhule est l'un des joueurs indispensables de la ligne arrière du Stade rochelais.
    Raymond Rhule est l'un des joueurs indispensables de la ligne arrière du Stade rochelais. Icon Sport - Icon Sport
Publié le , mis à jour

Brutalement évincé des Springboks en 2017, le Ghanéen d’origine Raymond Rhule s’est reconstruit, psychologiquement, en France. Au point d’être aujourd’hui un cadre de l’effectif maritime. Réputé pour ses qualités athlétiques, l'ailier ou centre se revendique surtout électron libre, guidé par son instinct.

Vous répétez constamment vouloir « le ballon dans les mains ». Une obsession ?

Un besoin ! Ballon en mains, c’est toi qui choisis. J’aime ça. Quand j’ai le numéro 11 ou le 14 dans le dos, je ne joue pas comme un ailier qui, normalement, attend le ballon. Moi, je vais le chercher, je le veux dans les mains. C’est comme ça, depuis que je suis petit.

À quel âge avez-vous commencé le rugby ?

13 ans. Au Ghana, il n’y avait que du foot. Je jouais attaquant et je marquais pas mal (sourire). Quand j’ai déménagé, tous les mecs jouaient au touch rugby à l’internat où je vivais. Je me disais : « pff, c’est quoi ça ? » (rires). Un jour, on m’a proposé de venir jouer avec l’équipe du collège.

Quel poste ?

Deuxième ligne ! Sur les touches, c’était dégueulasse (rires). Quand je prenais le ballon, je faisais parler ma vitesse, zéro stratégie. J’ai marqué trois essais devant tout le monde. Le coach m’a dit : « Toi, t’es pas un avant, tu vas jouer derrière ! » Il m’a replacé au centre.

Vos qualités de vitesse sont souvent mises en avant. Comme sur cette vidéo virale, en 2018, où vous êtes « flashé » à plus de 38 km/h sur votre premier essai en Top 14…

Je ne pensais pas que j’avais couru aussi vite que ça ! D’ailleurs, je vais vous avouer quelque chose, je n’aime pas courir !

Vous n’aimez pas courir…

Pas du tout ! J’ai fait de l’athlétisme pendant quelques mois, quand j’ai arrêté le foot. L’entraîneur, il était « malade » (rires), il nous faisait faire des 400 mètres et des 500 mètres, alors que courrais sur 100 mètres et 200 mètres. Ce n’était pas pour moi.

Avez-vous couru en compétition ?

Un peu. Je ne gagnais pas parce qu’en Afrique du Sud, il y a des avions. J’étais de la même ville que Wayde van Niekerk (champion olympique et recordman du monde sur 400 mètres, N.D.L.R) et Gideon Trotter (champion d’Afrique junior sur 100 mètres en 2011). Eux gagnaient tout. Moi, j’étais 3e ou 4e. Au moins, ça m’a permis de maintenir ma condition.

Considérez-vous votre vélocité et votre explosivité comme vos principaux points forts, aujourd’hui ?

C’est juste un bonus. Ce n’est pas mon identité. Je ne vois pas le rugby comme un sport où il suffit de courir vite. Un bon jeu au pied, une bonne passe, un bon plaquage, c’est beaucoup plus important que de courir vite. Pour les Sud-africains, un bon ailier, c’est un joueur qui court vite et qui marque. Moi, je ne joue pas comme ça.

Comment définir le « style » Rhule ?

Je préfère une belle passe à un essai magnifique. Le bon choix, dans le bon timing, à un moment important. Faire une différence, quoi. J’ai grandi avec cette philosophie.

Comment ça ?

Adolescent, je jouais dans une équipe qui faisait beaucoup de passes, qui jouait comme au rugby à 7. Après, tu gardes ça tout le temps. Mais savoir utiliser les deux, courir vite et bien manipuler le ballon, il n’y a pas beaucoup de mecs qui peuvent faire ça.

Votre plus belle passe, vous vous en souvenez ?

C’était lors d’un match en Afrique du Sud. Je viens juste à côté du 9, sur un ruck. Je fixe, après je sers, en offload, le mec juste à côté qui arrive lancé et marque. La « Chicken wing » (rires).

Votre spéciale ?

Avant, oui. Plus maintenant (rires).

Votre soif de ballon ne vient-elle pas, aussi, de votre polyvalence ? Vous avez goûté à quasiment tous les postes, derrière…

Vers 14-15 ans et en moins de 19 ans, je jouais à l’ouverture et je butais. Mais un troisième ligne m’a cassé et je ne voulais plus jouer numéro 10 (rires). Fin de collège et au lycée, j’étais second centre. Ensuite, en moins de 18 ans, en championnat, avec Paul Jordaan et Jan Serfontein, je jouais arrière. Comme, parfois, à Grenoble. Mais lors du championnat du monde junior 2012, et pendant tout le début de ma carrière pro, j’étais ailier.

Jamais demi de mêlée, malgré votre appétence pour les passes ?

Ah non, pas 9 ! J’ai mal au dos, après. Premier centre, pareil, jamais. Je ne suis pas un mec qui court droit. C’était un problème fut un temps mais je cours en travers. C’est naturel.

Physiologique ?

Non, c’est plutôt dans la tête. Quand tu regardes « Lep’s » (Botia) ou Danty, la première chose à laquelle ils pensent, c’est courir tout droit ! Moi, c’est de gagner les duels. Soit je déborde extérieur, soit, si le mec en face part extérieur, au dernier moment, je rentre intérieur.

Vous aviez crevé l’écran contre Sale, la saison passée en quart de finale de Champions Cup, notamment en marquant un doublé. Racontez-nous votre premier essai, inscrit en première main derrière une touche…

Avant la touche, je dis à Ihaia (West) de regarder le dernier mec dans l’alignement : « S’il saute, annule la combinaison classique 10-12, on va faire ça ! » (West remet intérieur à Rhule qui perce et élimine le dernier défenseur d’une feinte de corps, N.D.L.R.). Ihaia voit le rugby de la même manière que moi. J’aime bien analyser, utiliser mon cerveau.

Combinaison travaillée ?

C’est instinctif. Je ne lis aucun livre et je ne regarde jamais un match de rugby. C’est compliqué parce que les coachs peuvent avoir l’impression que je ne veux pas faire des extras pour m’améliorer mais ce n’est pas ça. Je suis meilleur quand je joue avec instinct. Un jour, un entraîneur des Cheetahs m’a dit : « Toi, joues ! Fais ce que tu veux, il n’y a pas poste, pas de système. »

Le Rochelais garde un goût amer en bouche depuis son éviction de la sélection.
Le Rochelais garde un goût amer en bouche depuis son éviction de la sélection. Icon Sport


En équipe nationale, en revanche…

Lors de ma première convocation, à 19 ans (en 2012, au sortir du titre mondial avec les moins de 20 ans), je me foutais de mon poste, je ne cherchais que le ballon. Les Springboks ne jouent pas comme ça, c’est très structuré. Le coach m’a dit : « Tu n’es pas expérimenté, tu as besoin de faire ça, ça et ça. » C’était compliqué…

Vous avez finalement dû patienter cinq ans avant votre première sélection, en 2017…

J’ai joué sept matchs. Les six premiers, on les a gagnés avec un plan de jeu parfait, bien établi, avec une énorme pression. Le septième… pas du tout…

Cette déroute 57-0 contre la Nouvelle-Zélande, en Rugby Championship, à l’issue de laquelle vous êtes pris en grippe pour des errements défensifs…

C’est un peu injuste. Est-ce ma faute ou celle du plan de jeu ? Je ne dis pas que je ne suis pas en partie responsable mais les médias m’ont tout mis sur le dos. Ça fait mal. J’ai dû fermer ma bouche. Dans la foulée, le regard des gens à mon égard a changé en Afrique du Sud. Que je joue un bon match ou pas, si je manquais un plaquage, c’était fini. Ils disaient : « Comme d’habitude… défenseur de m***e ! » Sur mes quatorze matchs avec les Stormers, je suis élu trois fois « homme du match ». C’était incroyable mais, même malgré ça, tout le monde me pointait du doigt. Je ne pouvais pas rester.

Votre transfert à Grenoble vous a aidé à décoller cette étiquette ?

Ça a changé parce que les mecs en France ne me voyaient pas comme ça. Le problème, c’est que moi, dans ma tête, j’ai fini par me voir comme ça. Ça prend du temps à rectifier, c’est psychologique.

Contre Sale, avant votre doublé, vous loupez un plaquage sur l’action qui amène le premier essai anglais. Ça ne vous a pas déstabilisé ?

Non car, aujourd’hui, je m’en fous, je suis passé à autre chose.

Un déclic en particulier ?

(Il réfléchit) Quand Ronan (O’Gara) m’a fait jouer en 13.

Contre Toulon la saison dernière, votre tout premier match avec La Rochelle…

Quand quelqu’un arrive, sans a priori, et te voit différemment de ce que tu pensais être… Il n’a pas eu besoin de me dire grand-chose. J’ai pris mes responsabilités. Personne en Afrique du Sud ne pensait que je pouvais jouer 13. J’ai fait un grand match.

Avez-vous eu des nouvelles du staff des Springboks depuis 2017 ?

Notre dernière conversation remonte aux lendemains de ce match face aux Blacks. On m’a dit : « C’est compliqué mais on est un groupe soudé, on reste ensemble. » Mais la pression des réseaux sociaux et des supporters sud-africains était telle, pour me sortir du groupe, que, sur le moment, ils ont choisi de se « protéger ». Ils ont attendu la tournée d’automne pour me rappeler, en sachant qu’ils ne me feraient pas jouer… Au bout de trois semaines, je me demandais ce que je faisais là. Si j’avais su, je serais resté avec ma famille. C’est comme le business. Si tu performes, ça va. Sinon, suivant. J’ai appris ça.

Des regrets ?

Tout ce qui s’est passé m’a amené là où je suis aujourd’hui et je ne peux pas m’en plaindre. L’équipe a continué et a bien fait puisqu’elle a gagné la Coupe du monde 2019. Des choses comme ça devaient arriver pour qu’ils gagnent. J’aurais toujours aimé avoir une autre chance mais le coach a les mecs qui font le job.

Avez-vous regardé le documentaire inside « Chasing the Sun », consacré à ce sacre mondial ?

Je ne peux pas ! J’ai trop de sentiments envers tout ça encore aujourd’hui, mais cela n’a rien à voir avec le sélectionneur. C’est juste que la façon dont je suis parti me laisse toujours un goût amer dans la bouche. C’est la vie.

Cet article est réservé aux abonnés
Accédez immédiatement
à cet article à partir de
0,99€ le premier mois
Romain ASSELIN
Voir les commentaires
Réagir
Vous avez droit à 3 commentaires par jour. Pour contribuer en illimité, abonnez vous. S'abonner

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?