Tournoi des 6 Nations 2022 - Comment les Bleus ont mué de chèvres en loups

  • ViscèTournoi des 6 Nations 2022 - Comment les Bleus ont mué de chèvres en loupsres au poing
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Si cette équipe de France porte en elle un talent évident, elle semble surtout habitée d’un feu sacré, une soif de combat qui, match après match, la pousse à faire tomber un à un des tabous que l’on pensait insurmontables...

C’est un credo, un catéchisme. Chez Shaun Edwards, c’est même le début et la fin de toute chose. « Il n’y a pas de ballon simple, nous confiait un soir de match le patron de la défense tricolore. Nous voulons faire de chaque ruck un combat et ces derniers mois, nous sommes aux yeux des autres devenus une équipe difficile à jouer. »

Comment les caciques de la fédération galloise ont-ils consenti à laisser partir une telle pointure ? Et surtout, pourquoi ? Car on a beau trouver à cette équipe de France un talent insolent, une facilité rare, elle a aussi pour elle une aptitude nouvelle à « faire la guerre », si l’on osait pareille métaphore en ces temps sinistres.

Depuis l’automne, les coéquipiers d’Antoine Dupont semblent ainsi comme habités, consumés par un feu qui les pousse à frapper dans chaque mêlée ouverte, se servir de leur corps comme d’une masse d’armes, jouer le « contre-ruck » avec une détermination qui confine parfois à la rage. Ils sont certes les enfants du french flair, gardent en eux une certaine idée du jeu de balles mais il y a chez ces garçons, propres sur eux et polis à la ville, quelque chose d’inattendu, quelque chose qui, poussé à l’extrême, rappelle la horde sauvage de 77.

Sous Shaun Edwards, le brave Paul Willemse a quitté pyjama et bonnet de nuit pour devenir, les jours de match, un fauve qui chasse les ouvreurs et fracasse les numéros 8. Uini Atonio, gentil géant pour lequel on éprouvait jusque-là un brave élan de tendresse, a finalement compris que son corps était une batte et, quinze jours après avoir assommé Tadhg Furlong (1,85 m et 128 kg) au Stade de France, le voici séchant l’ogre des Borders, Grant Gilchrist (2 m et 125 kg), d’un autre de ses terribles plaquages. Cette équipe de France aime à ce point se battre que l’énergie qu’elle déploie en défense semble à bien des égards contagieuse.

Quand Antoine Dupont renverse un talonneur (Stuart McInally), Gaël Fickou incarne, à lui seul et comme à contre-nature, la herse tricolore. Fickou, hein ? Lui fut longtemps l’enfant béni de notre petit monde, l’héritier désigné des plus grands attaquants français, un dévoreur d’espaces, un pur marqueur d’essais.

Depuis deux ans, il a semble-t-il accepté de sacrifier, au profit d’un projet global, ce qui avait propulsé sa personne au sommet de la pyramide : il perce moins mais plaque plus, brille moins mais passe plus, trime dans les regroupements quand longtemps, trop longtemps, son crochet intérieur fut son unique marque de fabrique…

La chèvre est devenue un loup

À Edimbourg, les Ecossais ont pourtant usé de tout ce qu’ils avaient dans les soutes pour ébranler les certitudes tricolores, déstabiliser l’équipe de France ou lui faire claquer les genoux, comme on lui vit parfois faire, en d’autres temps et d’autres lieux. À l’instant où les Bleus, attendant Stuart Hogg et ses coéquipiers au centre de la pelouse, baignaient seuls dans la fureur de Murrayfield, on se gondolait gentiment en tribunes.

On se souvenait du jour où Jules Plisson, alors ouvreur de la sélection, nous avait raconté les yeux encore remplis d’effroi comment les Gallois, insistant comme ils aiment à le faire sur les jeux de lumière, faisant cracher au Millennium des flammes de l’enfer à l’entrée des joueurs et invitant même sur la pelouse un bouc de cent plombes, lui avaient fait perdre ses nerfs.

En tribunes, on s’est dit que pareille avarie n’était désormais plus envisageable, que la proie s’était aujourd’hui changée en chasseur, que la chèvre était devenue loup. Passé ce que d’autres auraient vécu comme une étreinte oppressive, un sale moment, les gonzes de Galthié ont ainsi éteint le fracas de Murrayfield en cinq minutes et trois grimaces, nous faisant oublier que le passé proche fut lourd, si lourd que la dernière fois que la chanteuse KT Tunstall, tonitruante et plus encore samedi après-midi, avait animé l’avant match en Ecosse (en 2018), Lionel Beauxis crachait ses poumons avant même que l’échauffement ne se termine…

Il n’est plus question de se cacher, désormais. Le XV de France a une gueule de champion, le mental qui va avec et, « cherry on the cake »*, une baraka insolente, l’en-avant fort inhabituel de Stuart Hogg et le rebond favorable à Jonathan Danty en étant récemment deux exemples parmi d’autres. À ce sujet, on sait qu’il est à Edimbourg un rituel vieux comme le monde ; au sud du pont George IV, le chaland se plaît souvent à effleurer de la main la truffe de Bobby, ce Skye Terrier statufié à sa mort et après avoir passé quatorze ans vissé à la tombe de son maître, fauché par la tuberculose.

En Écosse, ce simple salut à Bobby est censé porter chance et, passé la rouste infligée à son grand Satan dans le Tournoi, on ne doute pas du fait que Fabien Galthié ait sacrifié au rituel, le jour où les Bleus ont posé pieds dans cette cité mystérieuse, puissante, gorgée d’une intense énergie et qui inspira à l’Anglaise JK Rowlings la légende d’Harry Potter. Au propos de cette équipe de France, nous vient souvent à l’esprit cette donnée, impalpable et quasi surnaturelle, que l’on a déjà nommée dans un élan de gauloiserie « la chatte à Galette ».

Parce qu’il suffit que le patron des Bleus s’approche d’un adversaire pour que celui-ci soit aussitôt frappé d’un drame improbable : un jour, ce sont les Anglais qui perdent Manu Tuilagi, un temps annoncé comme le seul homme pouvant encore sauver le Tournoi de la Rose ; un autre, ce sont les Diables Verts qui pleurent Johnny Sexton quand en Ecosse, Gregor Townsend voit un à un tomber ses généraux, qu’ils se nomment Johnny Gray ou Hamish Watson, Lions britanniques et beaux rugbymen. C’est ballot, non ?

Cette équipe ne s’interdit rien

Bouffis de testostérone et jusqu’ici portés par la baraka du champion, les poilus de Galthié laissent derrière eux un irrépressible élan de bonheur, une fierté retrouvée d’être Français, le sentiment d’avoir enfin quitté le camp du dominé pour retrouver celui du dominant. Il existe, dans le sillage de cette équipe de France surmontant un à un ses vieux tabous (victoire à Cardiff après dix ans de famine, succès à Edimbourg après huit ans de misère…), un emballement populaire qui avait bel et bien disparu, une fièvre qui affole les audiences et remplit les stades.

En vingt ans de Midol, on n’avait pour ainsi dire jamais connu Edimbourg secouée comme elle le fut le week-end dernier, réveillée ou tout comme par les 10 000 Gaulois ayant soudainement envahi le vieux quartier, les abords du château ou les trottoirs de Murrayfield : grimés de bleu, fardés de rouge, la voix brisée de trop de luttes et le corps encore drapé dans les brumes de bière brune ou les volutes de pur malt, ils formaient sur ces pavés vieux de mille ans une procession païenne, un cortège hirsute qui chantait indifféremment la digue du cul, la Pena Baiona ou la Marseillaise. C’était bon, c’était beau et ça nous fit presque oublier qu’ailleurs, et plus très loin, le monde était toujours en proie aux flammes.

* Cerise sur le gâteau

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