Renaud Gourdon, manager de Chartres : "Nous sommes tous anéantis"

  • Renaud Gourdon (manager de Chartres) commente cette matinée de mardi, lors de laquelle son joueur James Theodore a trouvé la mort lors d’un match de football. Il rend hommage à un homme qu’il jugeait exceptionnel.
    Renaud Gourdon (manager de Chartres) commente cette matinée de mardi, lors de laquelle son joueur James Theodore a trouvé la mort lors d’un match de football. Il rend hommage à un homme qu’il jugeait exceptionnel. DR - DR
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Renaud Gourdon, le manager de Chartres, commente cette matinée de mardi, lors de laquelle son joueur James Theodore a trouvé la mort lors d’un match de football. Il rend hommage à un homme qu’il jugeait exceptionnel.

Votre club a vécu le drame du décès de son jeune pilier droit James Théodore, qui s’est effondré sur le terrain d’entraînement mardi matin, à l’âge de vingt-deux ans. Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé lors de cette matinée dramatique ?

Je sortais juste d’un entretien avec lui et notre entraîneur des avants. James avait participé au petit-déjeuner de l’équipe avant de se rendre chez le kiné. Il souffrait de quelques soucis au niveau du dos, comme souvent. Il s’était fait masser. Je souhaitais le voir pour évoquer avec lui sa tenue de mêlée. Nous avons regardé quelques vidéos. Nous avions identifié quelques problèmes de posture. James était très grand pour son poste. Il mesurait un mètre quatre-vingt-dix. Quand il jouait contre des vis-à-vis beaucoup plus petits, il avait du mal à se positionner idéalement. Nous nous sommes vus pendant une quinzaine de minutes pour identifier des solutions posturales.

Quel était son statut au sein de votre équipe ?

Je venais tout juste de le passer à temps plein. Il venait de quitter son travail pour se consacrer complètement à sa passion. J’étais très content de lui. Je le citais souvent en exemple devant les autres joueurs.

Pour quelles raisons ?

C’était un mec exceptionnel. Il avait été capable de produire des efforts considérables pour se mettre au niveau. À l’intersaison, quand il est arrivé, il pesait pratiquement cent soixante kilos. Je lui avais dit qu’il devrait faire des efforts sur son poids pour trouver sa place dans notre système de jeu. Et il m’avait bluffé, littéralement. Au moment de la reprise, James pesait cent quarante kilos. Il s’était entraîné comme un fou alors qu’il bossait tous les jours comme cariste. Il s’était astreint à beaucoup de rigueur sur son alimentation. Je lui avais même dit de mettre la pédale douce, pour ne pas subir des carences alimentaires. Mais ma considération pour lui dépassait ces efforts.

De quelle manière ?

Il avait vingt-deux ans, mais c’était déjà un homme. Je veux dire un homme doué d’un grand sentiment de responsabilité. Il s’occupait de son enfant de quatre ans, il avait aussi la responsabilité légale de sa petite sœur de quinze ans. Son parcours de vie n’était pas facile, mais avec sa volonté et son état d’esprit, il assumait sa situation avec une forme de maturité absolument admirable. Vraiment, je l’admirais. C’est pour tout cela que je le citais souvent en exemple et que je l’avais passé à temps plein. C’est horrible, je suis dévasté.

Après votre séance vidéo, que s’est-il passé ?

James est sorti du bureau. Il a croisé notre directeur général, puis il est parti en trottinant sur le terrain. C’était pour nous une semaine de récupération. La veille, la journée avait été consacrée à des soins de kiné et à une séance de piscine. Mardi matin, j’avais décidé d’organiser un petit match de foot de détente, entre les avants et les trois-quarts. Le match avait déjà débuté depuis vingt minutes. Il s’est écroulé cinq minutes après son entrée en jeu. Il est tombé de tout son long, face contre terre.

Que s’est-il passé à la suite de cet incident ?

Les joueurs et le staff présents ont accourus immédiatement auprès de lui. Ils l’ont mis en PLS. Les deux entraîneurs lui tenaient les mains. Je suis arrivé à cet instant avec le défibrillateur du stade. Nous avons pris son pouls, nous avons dégagé ses voies respiratoires et j’ai ouvert le défibrillateur. C’est dingue, la machine te parle et te donne les indications. Quand nous avons posé les électrodes sur son corps, elle a indiqué un choc obligatoire. Nous l’avons actionnée, puis nous avons prodigué un massage cardiaque tous les trois, ensemble. La machine nous a dit ensuite que les données ne préconisaient plus de choc obligatoire. On a vraiment pensé qu’il allait s’en sortir.

Que s’est-il passé ensuite ?

Les pompiers et le Smur sont arrivés assez vite. Les gens du Smur ont pris le relais. Son pouls était faible, mais il y avait quelque chose. Ils ont poursuivi les massages cardiaques avant de faire venir une machine spéciale pour les suppléer. James était vraiment costaud, ils s’épuisaient. Un deuxième camion de pompier est venu avec cette machine pour réaliser des massages plus profonds. Après une heure, ils ont arrêté. C’était fini. Ils nous ont dit que le corps ne réagissait plus. Normalement, ils arrêtent au bout de trente minutes. Mais comme il était jeune et sportif, ils ont tout essayé pour le ranimer.

Comment la situation a-t-elle évolué à cet instant ?

C’était horrible. On n’est pas préparé à ça. Tout s’écroule. Nous avons traversé un sentiment d’injustice terrible. Nous avons réuni les joueurs au club-house, mais je ne savais pas quoi leur dire. On est resté là à pleurer à chaudes larmes. Et puis la famille est arrivée. C’était vraiment horrible. Elle n’avait pas le droit de le voir. La police avait organisé un cordon de sécurité et recouvert son corps d’un drap. On ne voyait que ses chaussures orange dépasser. Le corps a été préservé pour permettre une autopsie.

James n’avait jamais présenté de symptômes avant-coureurs ?

Il avait déclaré ces derniers temps de petites gênes respiratoires qu’il ressentait, de temps à autre. Mais pas suffisamment graves pour l’alerter. Il avait eu la Covid-19 au mois de décembre. Sur le plan vaccinal, il avait reçu deux doses. Il n’avait pas encore reçu la troisième en raison de son infection par la maladie. Il avait aussi assumé cette perte de poids conséquente. Je ne sais pas. Nous espérons vraiment que l’autopsie pourra nous dire les raisons de son décès. Nous avons besoin de mettre des mots sur ce drame, pour mieux pouvoir l’accepter.

Comment allez-vous organiser la suite de votre saison ?

Nous avons proposé aux joueurs une cellule psychologique. Des gamins ont vu leur copain mourir sur le terrain. Nous sommes tous profondément choqués. Mon préparateur physique qui dirigeait le match de foot est anéanti. C’est tellement violent. Tu réfléchis à tout, tu te tortures l’esprit pour savoir ce que nous aurions pu faire différement. Mais nous allons poursuivre la saison. Je suis persuadé que James le voudrait. Je ne sais pas comment nous allons faire. À l’heure où je vous parle, je ne suis capable de rien. Mais il le faut, pour lui. Ce gamin avait tellement de courage et de résilience en lui. Il ne lâchait rien, il se donnait tous les moyens. J’avais une affection tellement particulière pour sa personne. La vie doit continuer comme il la vivait lui-même. Il faudra lui faire honneur jusqu’au bout du championnat. C’est la seule façon de rendre hommage à cet homme exemplaire.

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Guillaume CYPRIEN
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