Top 14 - Entretien avec Pierre-Henry Broncan (Castres), boulimique de rugby

  • Pierre-Henry Broncan a remis le CO sur le devant de la scène depuis son arrivée dans le Tarn.
    Pierre-Henry Broncan a remis le CO sur le devant de la scène depuis son arrivée dans le Tarn. Midi Olympique - Patrick Derewiany
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Le technicien balaie le prisme de l’actualité, évoque sa culture rugby, ses inspirations et ses méthodes. Sans oublier la saison de son club qui, après sa fière victoire remportée face à Montpellier, est plus que jamais en course pour se qualifier.

Quel bilan de la saison dressez-vous à l’abord de la dernière ligne droite ?

Le bilan est intéressant, on voit que l’équipe est dans le coup. Nous sommes sur la continuité de la fin de saison dernière, avec un effectif qui a grandi, grossi, grâce à l’arrivée de jeunes issus de la formation castraise, tels que Fernandez, Colonna, Le Brun, Meka… C’est important dans un championnat long et quand on joue sur les deux tableaux. On sort d’un enchaînement de onze matchs sans trop de casse. Notre effectif est quasiment au complet. Voilà, les voyants sont au vert. À nous de bien négocier les prochaines échéances…

Désormais, que visez-vous ?

On garde en tête que dans ce championnat si âpre et disputé, la première étape est d’obtenir son maintien. Il n’y a pas si longtemps, Biarritz a fait tomber La Rochelle et Perpignan a battu le Stade toulousain. Les deux promus ont dominé les deux meilleurs clubs de la saison dernière. C’est la preuve qu’il n’y a plus de petite équipe et que ce championnat est incroyablement difficile. Ceci étant dit, si nous pouvons nous qualifier, on ne va pas s’en priver. Il nous reste des réceptions importantes : Clermont, Perpignan, Toulouse… Cela va être très dur. Mais nous pouvons tirer avantage de ne pas avoir été trop embêtés par la covid-19 et d’avoir pu enchaîner nos onze matchs sans avoir de rencontres reportées. Nous aurons des plages de repos que certains de nos adversaires n’auront pas. C’est à eux d’arriver à enchaîner maintenant. Je vais pouvoir gérer et régénérer l’effectif. Est-ce que l’on saura en tirer profit ? L’avenir nous le dira…

On parle souvent d’un "style Broncan" à votre sujet. Comment définiriez-vous le style de jeu que vous cherchez à mettre en place ?

Je veux jouer un rugby pragmatique, tout simplement. Il faut être efficace dans tout ce que l’on entreprend, avec ou sans le ballon. Au CO, on essaye de viser une certaine forme de constance. Si passer au travers d’une rencontre a pu nous arriver, cela ne s’est pas produit souvent et nos prestations sont globalement toujours très cohérentes. Nous mettons aussi vraiment l’accent sur la notion de rugby collectif. Il ne faut pas oublier que c’est un jeu d’équipe. Cela nous permet souvent de lutter contre des formations qui ont peut-être plus de noms ronflants sur le papier, mais qui jouent peut-être de manière un peu plus individualiste…

Comme votre père, vous avez la réputation d’être l’un des plus fins connaisseurs du rugby amateur et étranger. Quelle est votre journée type pour emmagasiner une forme de connaissance encyclopédique ?

Déjà, je suis vraiment passionné de rugby. Cela aide. Tous les dimanches, je me déplace sur les terrains du rugby amateur. J’ai la chance d’habiter une position assez centrale (il demeure dans la proche banlieue toulousaine, N.D.L.R.), ce qui permet, en peu de temps, de me trouver un bon match. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, je prends mes enfants et en avant ! J’essaie de repérer les pépites oubliées, ces mecs qui sont passés au travers des détections.

Quand je suis au bureau, notamment pendant la Coupe d’Europe, je regarde avec les autres coachs les matchs de Premiership ou de Ligue celte pour étudier nos adversaires. Ensuite, à la maison, je ne débranche pas : nous regardons beaucoup de rugby. Il y a le Super Rugby, les championnats australiens, néo-zélandais, sud-africains, américains... Quand j’ai vraiment du temps, je peux même me laisser tenter par un petit match entre universitaires…

Enfin, je regarde tous les matchs de Pro D2, à commencer par la sacro-sainte séance du jeudi soir avec le premier match de la journée de championnat, que l’on regarde en famille. Aujourd’hui, d’ailleurs, la deuxième division française est une bonne source pour nous. L’exemple type, c’est le recrutement de notre talonneur, Gaëtan Barlot, qui jouait à Colomiers. Il arrive de deuxième division, il bosse dur chez nous et il finit par atteindre l’équipe de France. Cela nous fait une très bonne publicité.

Vous êtes un boulimique de rugby.

Je ne le fais pas pour mon travail. Je le fais vraiment par passion pour ce jeu.

On sait le CO très proche de son territoire et des clubs amateurs qui gravitent autour de Castres…

On cultive au quotidien la proximité avec les amateurs. C’est une de nos forces. Nos joueurs sont des acteurs de la vie locale. Aujourd’hui, tous nos professionnels vivent à Castres. Castres est une ville qui transpire le rugby. Les supporters sont très respectueux. Les joueurs sont reconnus en ville mais jamais harcelés. Quand je discute avec les garçons, ils disent tous qu’ils sont bien dans le Tarn. C’est aussi pour ça que certains s’engagent sur le long terme. Le cadre de vie est très agréable et le club, dans toutes ses strates, véhicule des valeurs d’humilité et de travail. Celui qui n’a pas ces critères ne reste pas longtemps. Il s’isole.

Un exemple de ce "bien vivre ensemble" ?

Sans qu’on ne leur demande rien, beaucoup de nos joueurs comme Combezou, Meka, Kockott ou Hannoyer s’investissent auprès des jeunes, en allant donner un coup de main aux entraînements de l’école de rugby. On a un transfert du projet des pros vers les jeunes. Cela dit quelque chose de l’état d’esprit qui règne ici. Un autre avantage, c’est que nous avons un seul patron au CO, c’est Pierre-Yves Revol. Enfin, il y a un détail qui me marque toujours ici : quand on va voir les gosses à l’entraînement, ils portent tous le maillot de l’équipe première. Ailleurs, on trouve des enfants portant le maillot des Blacks, de Toulouse ou du Stade français. Pas ici. C’est un signe fort de l’attachement au territoire. Le club veut former de jeunes Castrais et les jeunes Castrais veulent jouer pour le club.

Vous recrutez des joueurs étrangers souvent peu connus, pour améliorer un groupe de jeunes éléments formés au club. Comment les trouvez-vous ?

Le critère principal de recrutement, c’est la capacité d’intégration. On fait beaucoup de visio avec les joueurs ciblés avant de les faire venir. Le bon exemple, c’est Tom Staniforth. Il est australien, chez nous depuis quelques mois à peine mais on dirait qu’il a toujours vécu à Castres. Jack Whetton idem. Il est le fils de Gary, une légende du club ; il est arrivé en étant déjà très attaché au CO. Aussi, nos anciens sont très bons pour intégrer les nouveaux. C’est important. Chez nous, il n’y a pas de clan. Tout le monde évolue ensemble. Nous imprégnons les étrangers de notre culture. Dans le bus, les soirs de victoire, la musique est française. Cela va très bien à nos étrangers qui progressent dans la langue de Molière ! Bon, avec Joe (Worsley, entraîneur de la défense), qui est bilingue, on traduit parfois les vidéos pour faire un pas vers eux. Mais on leur demande de faire l’effort de maîtriser la langue.

Comment se passent les prises de décisions, avec Pierre-Yves Revol (le président) et Matthias Rolland (le directeur du club) ?

Ils me font confiance mais on partage tout. Il n’y a aucun secret. Je propose des noms, eux gèrent la partie financière. On débat. Quand je propose certains noms inconnus au bataillon, il faut défendre le dossier. Ils se renseignent de leur côté. Pierre-Yves a trente ans de métier, il a son réseau. Après, je n’arrive jamais avec des propositions indécentes en termes financiers (rires). Ceci dit, je suis persuadé que si je demandais un "extra" en me présentant avec un bon dossier pour un joueur très cher, ce ne serait peut-être pas un frein. Mais aujourd’hui, ce n’est ni dans la politique de recrutement du club, ni dans les valeurs que l’on veut mettre en avant.

Avez-vous toujours en travers de la gorge votre élimination en Coupe d’Europe

Non. Nous savions que cette compétition serait très difficile à négocier dès la publication du calendrier. Jouer contre les Harlequins et le Munster, ce n’est pas vraiment un cadeau. La frustration, si frustration il devait y avoir, serait d’avoir joué toutes les rencontres pour ne pas être récompensés à la fin…

Pourtant, à la vue de la physionomie des matchs, vous avez prouvé que vous étiez dans le coup…

C’est vrai. Ces matchs nous ont fait grandir et ont permis aux joueurs, surtout aux jeunes, d’acquérir beaucoup de confiance et d’expérience. Nous avons aligné des gosses qui n’étaient pas invités en début de saison en Top 14 et qui se sont aperçus qu’en travaillant fort, ils pouvaient rivaliser avec des équipes qui sont sur le toit de l’Europe. Je pense à Brice Humbert, qui est arrivé à l’intersaison de Valence-Romans, qui peinait physiquement aux entraînements à la reprise et qui a fini par sortir soixante minutes de très grande qualité contre le Munster.

Quels sont vos modèles, vos maîtres dans ce métier ?

En France, pour ce qui est des gens qui m’ont entraîné lorsque j’étais joueur, j’en vois trois : mon père, Xavier Péméja et Jean-Pierre Elissalde. Dans un autre registre, Jacques Fouroux était un président très inspirant. Pierre Berbizier m’a marqué, aussi. Bizarrement, ce sont tous des anciens demis de mêlée. Aujourd’hui, j’ai la chance d’être proche d’Eddie Jones, qui est quand même un technicien de top niveau mondial. En tant que joueur, le gars qui m’a le plus impressionné est sans aucun doute Serge Sergueev, le père. Ce mec a eu une carrière monstrueuse à Montauban mais il aurait pu être titulaire dans n’importe quel autre club français. Il aurait vraiment mérité de soulever un Bouclier de Brennus. Sa fidélité à l’USM fait plaisir à voir. Je suis toujours impressionné par ces joueurs qui ont leur maillot de cœur chevillé au corps. Les Ouedraogo au MHR, Babillot au CO… Ces gars-là méritent d’être mis en avant, à l’heure où tout bouge beaucoup dans notre sport.

Votre emblématique demi de mêlée, Rory Kockott, terminera sa carrière de joueur à l’issue de la saison. Fera-t-il partie de votre staff la saison prochaine ?

Nous verrons bien. Ce n’est pas sûr du tout. Ce qui est certain, c’est que nous aimerions qu’il reste au club. Dans quel rôle ? Cela reste encore à définir. Avant de prétendre entraîner les pros, il faut que Rory renforce sa formation dans un premier temps. Et puis, j’ai des entraîneurs solides et bien en place autour de moi. S’il y a des départs au sein du staff, nous verrons. On a besoin d’avoir davantage de relations entre les jeunes et le secteur professionnel, même si nous avons déjà entamé un rapprochement.

Un mot sur le XV de France ?

Avec Fabien Galthié, le XV de France a énormément progressé. Il l’a professionnalisé. En termes de contenus d’entraînement, de projet de jeu. Fabien est venu un matin boire un café chez moi, il est resté trois heures à parler de rugby. Je devais partir pour honorer un rendez-vous et je m’en suis voulu car je me régalais. C’est un sacré technicien. Je pense sincèrement que le XV de France peut gagner le Tournoi. Il sera un candidat très sérieux pour la Coupe du monde. Il y a de la profondeur, de gros joueurs, des mecs en progrès constants et qui sont dans la force de l’âge.

Vous avez passé deux ans à Bath. Que retenez-vous de cette expérience ?

Ce fut très enrichissant. Découvrir un autre pays, une autre culture. Mes enfants ont appris une langue étrangère, c’est très sympa. Moi, j’ai appris les structures d’entraînement des staffs britanniques. L’endroit était sympa, la ville magnifique, l’ambiance au stade était bonne. Mais j’ai été un peu déçu car ce club s’est un peu "embourgeoisé". Que l’on gagne ou que l’on perde, cela ne changeait rien. Tout le monde avait le sourire quoi qu’il arrive. C’était assez déroutant.

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David BOURNIQUEL
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