XV de France : chasseurs de nuit en terre galloise

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En tête du Tournoi, le XV de France se déplace à Cardiff avec une cible dans le dos. Les Bleus survivront-ils à l’enfer que leur promettent les tenants du titre ? Le passé proche tendrait à prouver que oui...

On voulait vous faire peur. À l’origine, on avait même pensé vous peindre une esquisse à ce point terrifiante de ce match qu’elle provoquerait chez vous le même effet qu’une œillade appuyée d’Alun-Wyn Jones ou que le dernier scanner cérébral de George North. En fait, on s’était promis de vous parler de l’ambiance de fin du monde qui règne à Cardiff les soirs de grand match, des flammes que font cracher les pyrotechniciens de la principauté à l’entrée des joueurs, du noir quasi total dans lequel l’adversaire est plongé quelques secondes, avant que les coéquipiers de Dan Biggar ne l’y rejoignent, conscients du petit effet provoqué chez le visiteur ; ou alors, du Land of my Fathers aux modulations graves, profondes, que poussent les 80 000 cinglés du saint des saints avant de s’encanailler dans les pubs de Saint Mary Street, cette artère diabolique où, les nuits les plus sauvages, les ladies les moins timides du pays pissent debout. Au départ, on voulait aussi vous raconter qu’un soir épouvantable comme il en exista des dizaines d’autres au Principality Stadium, Pascal Papé, capitaine des Bleus et familier des lieux, flancha soudainement, se mettant à tutoyer le francophile et francophone Alain Rolland comme il aurait apostrophé un vieux pote de caserne : « Alain, regarde ! Regarde un peu ce que fait Jamie Roberts ! Tu vois, Alain ? Tu n’arbitres pas la France comme tu arbitres le pays de Galles ! »

Le XV de France n’a pas toujours subjugué dans la principauté galloise et on avait pensé, aux prémices de cette bafouille, vous expliquer pourquoi la menace était toujours réelle. Et puis, on s’est dit qu’il n’y avait pas matière à vous prendre pour des flibustiers de carnaval. On s’est rappelé que les mômes de Galthié avaient des gonades en plomb et qu’il n’y avait pas lieu de vendre la peur, à une époque où elle se trouve aisément ailleurs, et à moindres frais.

Les coéquipiers d’Antoine Dupont semblent habités d’une telle confiance, de cette sérénité que l’on pourrait parfois confondre avec de l’orgueil ou de la nonchalance, que l’enfer que les Gallois leur ont promis pour cet avant-match bâti comme un blockbuster ne bouleversera pas, on le jure, leur routine. On le sait parce qu’ils ont déjà souillé le Principality Stadium en 2020, mettant fin à dix ans de châtiments en ces lieux maudits. On le sait parce que le dernier Flower of Scotland, dégoisé à Murrayfield par 60 000 gonzes, eut pour ces Bleus l’effet d’une caresse et, en trois courses et quelques passes, ceux-ci firent même taire le temple écossais avec une insolence des plus gênantes…

Gareth Edwards : « Dupont est un acrobate »

Alors, quoi ? Grégory Alldritt eut beau appeler tout le monde à « garder les pieds sur terre » après la dernière victoire en écosse (17-36), il est impossible de dompter plus longtemps la « latinité » d’une grande nation du rugby privée d’émotions fortes dix ans durant et dont la fierté fut si souvent saccagée, ces temps passés. Victorieuse de ses six dernières rencontres, dont l’une fut acquise face à la meilleure équipe européenne (l’Irlande) et l’autre contre la Nouvelle-Zélande, la sélection tricolore s’est récemment hissée à la troisième place du classement World Rugby ; elle fait la course en tête dans le Tournoi 2022, a jusqu’ici aplati les plus beaux essais de la compétition, combat comme un fauve et joue pour nous ce « rugby qui sort de l’écran pour vous rentrer dans la gueule », dirait Pierre Mac Orlan. Et puis, quel Tricolore actuel échangeriez-vous avec un All Black, un Wallaby ou un Springbok ? Lequel ? Melvyn Jaminet, parce que ses deux dernières sorties ont montré qu’il n’était pas intouchable dans les duels aériens ? Foutaises. L’arrière des Bleus, 92 % de réussite au pied quand il n’a pas le vent tournoyant de Myrrayfield dans le museau, met Jordie Barrett à quinze mètres sur les bons jours. Dès lors ? Vous voudriez troquer Antoine Dupont contre Gareth Edwards ? L’intéressé, probablement le plus grand joueur gallois de tous les temps, nous avouait lui-même un jour ne pas être certain de supporter la comparaison avec le capitaine des Bleus : « J’aime Dupont parce qu’il est un acrobate, un gymnaste. Il ne ressemble pas à ces joueurs montés comme des flankers et que l’on aimait, à une époque, reconvertir en demis de mêlée. Notre jeu, si obsédé par la défense depuis que les treizistes y ont mis les pieds, a besoin de garçons comme lui. »

Et de toute évidence, « notre jeu » est ces dernières semaines devenu si débordant de vie qu’il semble frapper de mort tout un stade, lorsque retentit le coup de sifflet final : ailleurs, c’est juste la fin d’un match ; ici, c’est le temps qui s’arrête et dans cette nouvelle manie qu’ont les supporters tricolores de rester en tribunes une demi-heure après qu’ait sonné le glas, on voit une impossibilité chronique à faire le deuil de cette équipe de France, de ces moments vécus et aussitôt évaporés, de ces garçons ayant au sens propre du terme « saigné pour eux ». Que se dessine-t-il, au loin ?

Ce rugby qui n’était pour l’heure qu’une manie de happy few, rien d’autre que du tambourin basque ou une rengaine de feria, s’arc-boute à cette équipe de France comme un vénérable cosaque à un cheval au galop et, match après match, gagne en audience, reprenant peu à peu le territoire abandonné aux plaisirs solitaires, les cartes de pêche, les trampolines ou les skateparks. La marche en avant semble à ce point inexorable, l’opération séduction si efficiente qu’il est désormais impensable que le paquebot français, qui a trouvé en Dupont son porte-drapeau, retire à « Toto » le capitanat au jour où le grand Charles reviendra. Existe ainsi, en filigrane, un événement à vendre et en ce sens, France 2023 n’aurait pu rêver meilleur ambassadeur qu’un bipède regroupant sur sa seule personne les titres de « meilleur joueur du monde » et de « capitaine ». On souhaite juste au staff des Bleus « bonne chance », lorsqu’il faudra annoncer que ce qui était au départ présenté comme un intérim n’en est finalement plus un. Car on ne peut souffler contre la tempête, n’est-ce pas ?

Navidi, Faletau : des alertes à prendre en compte

Mot pour mot, on ne dit finalement pas que ce Galles-France est une simple expédition des affaires courantes. Par atavisme, à Bridgend comme à Pontypridd, on est loin de succomber à l’envoûtement français et au pire, on traitera vendredi soir d’égal à égal. Et puis, le retour de Faletau, superbe face au XV de la Rose il y a deux semaines, ou celui de Navidi, si fort dans le combat au sol, sont tout autant d’alertes à prendre en compte au moment de rejoindre Cardiff. Malgré tout, il est aujourd’hui admis que cette équipe de France, avec ou sans Damian Penaud, est la meilleure équipe du Tournoi et qu’en attendant qu’elle ait croisé la route des titans sud-africains, on se plaît à croire qu’elle est aussi la meilleure équipe au monde. Si tel est le cas, Cardiff ne lui survivra pas…

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