XV DE FRANCE - Romain Ntamack : « Nous ne sommes pas fous, on a une sacrée génération »

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    "Nous ne sommes pas fous, on a une sacrée génération" Midi Olympique - Patrick Derewiany
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Seul Bleu, avec Gaël Fickou, à avoir disputé l’intégralité des quatre premiers matchs du Tournoi, Romain Ntamack revient sur son rôle de chef d’orchestre en sélection et assume pleinement l’ambition qu’a cette "bande" de marquer l’histoire du rugby français.

Est-ce que ça fait du bien de parler enfin ouvertement de grand chelem, un objectif à portée ?

Oui, ça fait plaisir parce qu’on se l’était un peu interdit depuis le début du Tournoi. Il y avait pas mal de matchs à gagner avant d’atteindre cette ambition… Maintenant, on est en passe de le faire et on peut se permettre d’en parler, d’y croire. Ce n’est plus tabou, c’est notre réalité.

Avez-vous senti le XV de France monter en puissance ces dernières semaines ?

Effectivement, même si, sur la tournée de novembre, il y avait déjà eu beaucoup de positif. Dès le début du Tournoi, nous sommes restés sur cette progression, dans tous les secteurs mais surtout au niveau de la confiance. On a pris conscience qu’on pouvait vraiment renverser n’importe qui, même sans produire un jeu extraordinaire comme au pays de Galles.

Ce match vous rend-il plus fort encore aujourd’hui ?

Je ne sais pas si ça nous rend plus fort mais on a montré qu’on savait l’emporter avec d’autres armes. Notre équipe se sent bien, elle ne panique pas quand elle n’arrive pas à mettre ce qu’elle veut en place. Et on sait qu’on peut se contenter de ces autres armes pour gagner des matchs.

Savoir "gagner moche", comme l’a dit Laurent Labit, c’est une caractéristique des grandes équipes…

On peut gagner même sans envoyer du jeu de partout ! Parfois, il faut être discipliné, s’appuyer sur une grosse défense et profiter des quelques opportunités qui se présentent. Cela apporte une assurance supplémentaire à ce groupe. Il peut compter sur de nombreuses certitudes pour aborder une rencontre. Cela doit nous servir samedi et lors des prochains rendez-vous.

En début de semaine, vous avez parlé de "légèreté" pour préparer cette finale. Qu’entendez-vous par là ?

Je veux dire qu’on cherche à se détacher de l’événement, à ne pas penser à ce qu’il se passera si on gagne ou si on perd. C’est simple, il faut le prendre comme un match de rugby, comme on le fait depuis le mois de novembre.

Vraiment ?

Oui. Le match contre les Backs, c’était comme si, gamin, on allait jouer une rencontre dans notre petit club amateur. Vraiment, ce club… (Il s’arrête) Pardon, ce groupe a la capacité de transformer un gros événement en quelque chose de lambda, de facile à préparer et à vivre. Ce doit être pareil pour samedi mais je n’ai aucun doute là-dessus.

Vous avez parlé de club, c’est un lapsus révélateur…

Pas faux. On a souvent l’habitude de dire que l’équipe de France est une sélection mais, de l’intérieur, c’est vraiment un groupe avant d’être une sélection. On en a fait un club France, où on est heureux de se retrouver. On s’éclate à vivre ensemble en dehors, à jouer et à se faire mal ensemble. Il n’y a pas de hasard : chacun a envie de se sacrifier pour l’autre. Les liens sont forts entre nous, et je crois vraiment que ça nous permet de dominer les grosses équipes.

Mais ne percevez-vous pas une excitation particulière cette semaine ?

Non, pas vraiment. Paradoxalement, s’il y a beaucoup de concentration, je vois aussi de nombreux sourires. Tout le monde rigole et on sent une joie de vivre encore supérieure aux semaines précédentes. C’est dur, c’est la fin du Tournoi et les corps sont un peu meurtris, mais on a tous la banane en allant sur le terrain. Je vous assure que c’est la bonne humeur qui nous guide vers ce match pour le grand chelem, que chacun sait être sûrement le plus grand événement pour le XV de France depuis plus de dix ans. C’est énorme comme ambiance. Nous sommes évidemment sérieux sur les entraînements mais cela ne nous empêche pas de nous taquiner.

Votre génération toulousaine, majoritaire en sélection, a répété ces dernières années son désir d’écrire sa propre histoire en club. Est-ce la même chose dans le grand roman du rugby français ?

Oui, c’est pareil. Si on n’avait pas les capacités de le faire, on ne le dirait pas. Si on n’avait pas les joueurs et les qualités pour écrire cette histoire et gagner des titres, on se tairait. Nous ne sommes pas fous ! On se rend compte qu’on a une sacrée génération, que ça bosse très bien, que le staff fait un super travail. Voilà pourquoi on se permet de le penser, pourquoi on a le droit de le dire et d’y croire. Chacun d’entre nous est là pour marquer l’histoire du rugby français. Samedi soir, ça peut devenir notre réalité.

Surtout que vous tournez autour de ce titre depuis deux ans…

C’est le moment. Quand l’occasion se présente, c’est dommage de passer à côté. Cela deux ans qu’on finit deuxièmes, à un rien. Mais ce n’était peut-être pas une si mauvaise chose d’échouer si près du but. Cela nous a appris à ne pas reproduire les mêmes erreurs. Tout a été analysé et chacun a pris conscience de ce qu’il fallait faire pour remporter un Tournoi et espérer s’offrir un grand chelem. On l’a tous compris, notamment sur le besoin d’être encore plus précis, et on l’avait en tête dès le début de la compétition. J’espère qu’on va le prouver samedi.

Votre père, Emile, a connu ce genre de semaine en sélection. Vous a-t-il glissé quelques mots ?

Non, pas sur ce sujet. Comme avant une finale avec le Stade toulousain, il ne me donne pas de conseil et me laisse vivre mon expérience. Je souhaite juste qu’il soit heureux et fier au coup de sifflet final samedi.

Vous aurez face à vous Marcus Smith, un joueur que vous avez déjà croisé dans un grand rendez-vous…

Oui, on l’avait affronté en finale de la Coupe du monde moins de 20 ans (en 2018, N.D.L.R.). C’est un très bon joueur, plein de talent. La preuve, c’est qu’il est désormais titulaire indiscutable en équipe nationale. Il est dangereux, c’est un excellent attaquant, qui a redonné un côté offensif à l’Angleterre avec de la vitesse et de l’incertitude. Les menaces seront partout, et Smith en fait partie. Mais on va l’observer à la vidéo pour le surveiller et l’empêcher de nous faire trop de misères.

En voyant vos partitions contre la Nouvelle-Zélande ou l’Irlande, le public et les observateurs se disent que votre équipe, si elle évolue à son niveau, ne doit pas être inquiétée. N’est-ce pas un risque d’avoir cette étiquette dans le dos ?

Franchement, je comprends ce genre d’avis extérieur, celui des supporters. Ils ont tous envie de nous voir gagner et attendent beaucoup de nous. Quand on sort des matchs pareils contre les Blacks, les Irlandais ou même au pays de Galles, j’entends que les gens se demandent comment on pourrait perdre contre l’Angleterre. Mais c’est peut-être qu’ils ne regardent pas assez les matchs de l’Angleterre.

À ce point ?

C’est une grande équipe et ce sera très dur de la battre. On connaît les Anglais, ça reste un "Crunch" et ils voudront nous gâcher la fête. On les prend très au sérieux et on se méfie. Chacun sait qu’il faudra s’employer pour l’emporter.

Avec Gaël Fickou, vous êtes les deux seuls joueurs français à avoir disputé les quatre matchs dans leur intégralité depuis le début du Tournoi. Mesurez-vous la confiance du staff ?

Je la ressens en tout cas. J’enchaîne les matchs, j’ai joué toutes les minutes du Tournoi et je me sens bien physiquement. J’échange beaucoup avec le staff aussi, sur mon avis, mon ressenti. Je vois bien qu’il me fait beaucoup confiance. Cela permet de se libérer un peu plus sur le terrain, de prendre davantage d’initiatives, de parler encore plus aux autres, d’être un leader confirmé de l’équipe.

Vous êtes le co-meilleur passeur décisif du Tournoi. Qu’est-ce que cela représente ?

Passeur décisif, dans le rugby, on n’aime pas trop ça… Je n’y prête pas vraiment attention. Mon rôle avec le XV de France, c’est d’aider l’équipe, de la gérer stratégiquement, de dire aux mecs où aller, ce qu’il faut faire. Ce n’est pas de traverser le terrain toutes les deux minutes.

On a justement l’impression de vous voir moins briller individuellement et vous concentrer sur ce rôle…

Je suis d’abord là pour bien faire jouer les mecs à côté de moi, surtout que je suis accompagné de joueurs extraordinaires aux quatre coins du terrain. J’essaye de les servir au mieux, de les placer dans les meilleures conditions possibles pour qu’ils exploitent tout leur potentiel. Après, si ça s’ouvre pour moi, je serai capable de m’infiltrer comme je l’ai déjà fait.

Vous épanouissez-vous dans ce rôle où l’intérêt collectif prévaut, quand on vous sait capable d’exploits personnels ?

Oui, je me plais dans cette équipe de France. J’ai toujours aimé ce rôle en fait, parce que j’ai toujours pensé qu’un numéro 10 était d’abord là pour faire jouer autour de lui. Arriver à prendre l’intervalle quand ça s’ouvre, réaliser quelques différences individuelles, c’est le plus. Mais la priorité de l’ouvreur, c’est d’être un chef d’orchestre. Je suis là pour organiser et gérer. Mon travail, c’est de faire briller les autres avant de penser à mes intérêts personnels ou à me mettre dans la lumière.

On sent que cela ne vous frustre absolument pas…

On parvient à trouver le bon équilibre dans cette équipe, entre prendre des initiatives individuelles et se faire briller les uns et les autres. Je me régale en essayant d’être au cœur du projet, en soulageant les avants ou en servant les trois-quarts. Quand je vois Damian (Penaud) ou Gabin (Villière) mettre un essai grâce au mouvement réalisé en amont, avec un ballon passé entre plusieurs mains, je trouve ça génial. J’adore ce sentiment, au-delà d’aller marquer moi-même un essai.

Marc Lièvremont disait dans nos colonnes : "Romain est brillant, y compris dans sa sobriété." Cela résume bien votre propos…

Ça fait toujours plaisir d’entendre ce genre de phrase. Marc n’a pas tort dans ce qu’il dit. Je n’ai jamais été celui qui se met en avant et j’ai toujours fait passer le collectif avant. Je continuerai à le faire, à Toulouse ou en sélection. Vous savez, quand le collectif brille, l’individu brille aussi normalement.

Laurent Labit expliquait aussi dans nos colonnes combien le jeu des Bleus s’articule autour d’Antoine Dupont et vous, par votre faculté à orienter, vous adapter et faire les bons choix…

C’est exactement ça. Que ce soit Antoine, moi-même ou Melvyn (Jaminet) à l’arrière, on doit gérer les temps forts et les temps faibles de l’équipe. C’est notre responsabilité parce qu’on a une vision globale. Il nous faut être efficaces là-dessus et on le travaille beaucoup à l’entraînement. Match après match, je crois qu’on réussit de mieux en mieux à le faire.

Cela passe par quoi ? Une grande communication ?

Sur un match comme au pays de Galles, où on n’a pas touché beaucoup de ballons, cela ne se voit pas forcément mais on a énormément parlé derrière. Moi, j’essaye de beaucoup communiquer, de rassurer les mecs sur des temps faibles, de les calmer aussi sur des temps forts. Je sais que c’est un travail invisible mais certaines phrases prononcées sont très importantes dans notre organisation.

En cas de succès samedi, comprenez-vous à quel point les attentes seront encore plus immenses autour de vous en vue du Mondial 2023 ?

Oui, c’est certain, on le sait. Mais, honnêtement, on aime ça ! Se sentir autant soutenus ne met pas de pression supplémentaire. Au contraire, on a envie de le rendre aux supporters, de se faire plaisir. La pression, on ne la ressent pas dans ce groupe. On se détache de ça et, qu’on soit favori ou outsider, cela ne change rien pour nous. Et puis, quoiqu’il arrive samedi et même si l’objectif est évidemment de gagner, je pense que nous serons de toute façon très attendus par la suite.

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