Un grand chelem de sang bleu

  • Gael Fickou lors de son essai face aux Anglais samedi soir.
    Gael Fickou lors de son essai face aux Anglais samedi soir. Icon Sport - Icon Sport
Publié le , mis à jour

Samedi soir, le XV de France n'a peut-être pas réalisé le meilleur match de sa campagne. Mais il a surclassé le XV de la Rose, vice-champion du monde en titre, dans tous les secteurs ou presque. Voici comment...

L'Angleterre avait « un plan », disaient-ils dans la semaine. L'Angleterre restait sur deux victoires face au XV de France et savait, quoi qu'en pensent les bookmakers et tous les faiseurs de fortune du continent, « comment battre les Bleus » . On nous avait d'abord raconté comment Ben Youngs, 33 piges et 117 caps, avait suivi ces dix derniers mois un entraînement spécialement conçu pour mettre en cage Antoine Dupont et qu'au fil de ces travaux d'Hercule, le vieux tigre parcourait désormais 9,8 mètres par seconde et 140 mètres par minute, sans qu'on sache vraiment ce que venaient foutre les stats du lapin Duracell sur un terrain de rugby. Alors ? Youngs fut samedi soir à ce point métamorphosé qu'il attrapa le capitaine français une fois... lorsqu'il lui serra la main pour le féliciter, mortecouille.

À Saint-Denis, l'astuce d'Eddie Jones comprenait également le déplacement d'un arrière (Freddie Steward) sur l'aile droite et la titularisation au fond du terrain du laborieux George Furbank, seulement craint en Premiership pour la longueur de son jeu au pied. Et ? Sous les bombes, Melvyn Jaminet répondit globalement bien, désamorçant in fine deux obus sur trois, un ratio le situant, sur l'échelle de Richter du ballon haut, quelque part entre Brice Dulin et Teddy Thomas. Bon an mal an, le sélectionneur anglais avait surtout adapté sa composition d'équipe à un adversaire qu'il savait indéniablement plus fort, quand son vis-à-vis Fabien Galthié, sûr de son fait depuis l'automne, titularisait pour la cinquième fois consécutive onze mêmes joueurs. Il y avait évidemment quelque chose de jouissif à ce que la grande Angleterre, seule nation de l'hémisphère Nord à avoir déjà remporté une Coupe du monde, avoua sans le dire que la France, petite sœur des pauvres des dix dernières années, lui était désormais supérieure. Il y avait quelque chose de « sublime », pour reprendre un épithète cher au sélectionneur, dans la perspective de retrouver le plan du bon Eddie sur Le Bon Coin quelques heures plus tard, surligné de la mention : « Très peu servi. Car très peu efficace ».

La petite sueur des pauvres 

Alors, le XV de France n'a peut-être pas « écrasé » la Rose, comme nous l'écrivions samedi soir dans un élan cocardier qui nous valut plusieurs apostrophes sur les réseaux sociaux, dont la moins véhémente fut celle-ci : « Vous droguez-vous souvent avant d'arriver en tribune de presse, cher monsieur ? » Quoi qu'on en pense, le XV de France a à ce point surclassé l'Angleterre que jamais, samedi soir, le SDF trembla d'une façon ou d'une autre. Mis à part sur deux percées du rustique trois-quarts centre Joe Marchant, les vagues blanches rebondirent inlassablement sur la herse dressée par leur compatriote (Shaun Edwards est né et a grandi à Wigan, au Nord de l'Angleterre), quand elles ne furent pas brutalement repoussées sur dix mètres par l'hyperactivité d'un demi de mêlée terminant la rencontre à 15 plaquages et d'une troisième ligne (Jelonch, 14 plaquages ; Cros, 13 plaquages ; Alldritt, 12 plaquages...) jamais très loin, dans cet exercice, du bouillonnement de son capitaine. À défaut d'être « écrasé », l'adversaire britannique fut bel et bien étouffé comme l'avait été l'assaillant gallois huit jours plus tôt. Il fut même rendu à ce point inoffensif que l'on vit, dans cette curieuse façon de gaver le pilier Ellis Genge de ballons, une cruelle analogie avec la petite sueur des pauvres, l'énergie du désespoir que déploient les nations mineures en usant et abusant de leur seul bon joueur, qu'il se nomme Sergio Parisse dans l'Italie des années 2000 ou Mamuka Gorgodze chez les Géorgiens contemporains...

C'était bon, my « dear ». C'était si bon que les 79 176 furibards de Saint-Denis ne s'embarrassèrent jamais de salamalecs vis-à-vis du grand Satan britannique, hurlant à son visage une infernale Marseillaise après quatre minutes, sautant sur leurs sièges comme des possédés, se marrant de bon cœur à chaque fois que Uini Atonio faisait poser le genou à Genge en mêlée fermée, gloussant même comme des pucelles lorsque Dupont, hors-norme samedi soir, terrassait Itoje aux chevilles. Et puisqu'il est désormais question dudit « Toto », on se demande quand est-ce que Fabien Galthié annoncera à ses zigs qu'il laisse le brassard de capitaine au meilleur joueur du monde. C'est vrai, quoi. Quand apprendra-t-on que l'intérim d'Ollivon n'en était en réalité pas un ? Parce qu'il n'y a pas d'autre alternative, n'est-ce pas ? Et on a beau avoir le plus grand respect pour le grand Charles, il va de soi que l'équipe de France, lestée de huit victoires consécutives, d'un succès inoubliable face aux All Blacks et d'un grand chelem sous le mandat Dupont, ne peut décemment changer quoi que ce soit à un an du coup d'envoi de la Coupe du monde ; que ce serait même fort déraisonnable, pour ne pas dire totalement suicidaire, à l'heure où le Mondial 2023 a le plus besoin d'incarnations chez le grand public.

Ibanez : « Si vous êtes là, c'est que la vie normale ne vous intéresse pas » 

C'est qu'à une altitude de dix millions de téléspectateurs, bonne mère, ce noble game proposé aux distingués chenapans d'autrefois devient tout à coup une cause nationale, dont s'emparent illico les autres totems actuels de la République, qu'ils se nomment Emmanuel Macron ou Eric Zemmour, auteurs samedi soir de maints commentaires au sujet d'un Crunch qu'ils auraient en d'autres temps observé de si loin qu'ils n'auraient pu comprendre à quel point il nous est aujourd'hui difficile de se résoudre à dire au revoir à cette équipe de France, victorieuse du dixième grand chelem de l'histoire du rugby gaulois. C'est le cas pour nous, pour vous et pour tous ceux qui, au Stade de France, squattaient encore les tribunes de cette discothèque à ciel ouvert, quarante minutes après le coup de sifflet final.

Pourtant, il va bien falloir tourner la page sur six semaines intensément heureuses, faire une croix sur ces mômes venant de se hisser au deuxième rang mondial et au sujet desquels on pense qu'ils forment, en attendant d'affronter les Boks en novembre, la meilleure équipe au monde. Il va falloir apprendre à vivre sans les rushs d'Alldritt et Atonio, sans l'étrange délicatesse de Baille, les courses chaloupées de Penaud, le flegme reptilien de Ntamack ou l'air de ne pas y toucher qu'a Marchand, lorsqu'il a commis au sol un autre de ses larcins. Il va falloir, en fait, dire au revoir à ces mecs auxquels Raphaël Ibanez, dans un discours d'avant-match capturé par France Télés, lançait fort justement : « Si vous êtes là, c'est parce que la vie normale ne vous intéresse pas »...

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Marc Duzan
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