Entretien - Ange Capuozzo : « Je me demande encore si tout ça s’est vraiment passé »

  • Ange Capuozzo s'est livré dans un long entretien accordé à Midi Olympique.
    Ange Capuozzo s'est livré dans un long entretien accordé à Midi Olympique. Midi Olympique - Patrick Derewiany
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Héros de la première victoire de la Squadra azzurra depuis sept ans dans le Tournoi, élu meilleur joueur de la dernière journée du 6 Nations, le Peter Pan grenoblois Ange Capuozzo a pris le temps pour Midol Mag de rembobiner le fil de ces folles dernières semaines, tournant définitif de sa carrière. Et de mesurer un peu mieux le chemin parcouru par ce môme du Pont-de-Claix qui, voilà quelques années, se voyait encore fermer toutes les portes du haut niveau à cause d’un gabarit jugé trop fluet…

Le monde du rugby vous a découvert à travers la dernière journée du Tournoi des 6 Nations, dont vous avez été élu le meilleur joueur. Avez-vous réussi à retoucher terre, après ce rêve éveillé ?

Ça a été très dur d’atterrir les premiers jours. Après, en toute honnêteté, je me suis laissé le temps d’accepter cette période pour en profiter au maximum avec ma famille, mes amis, ma copine. J’avais une semaine de congé obligatoire à prendre, ça a facilité les choses. Prendre ce temps-là, c’était important pour revenir aux entraînements en pleine forme avec mon club. Disons qu’il m’a fallu quelques jours de réveil, oui…

Durant cette semaine off, vous avez été très présent dans les médias, des plus petits aux plus grands. Cela participait-il à ce temps de réveil ?

Oui, bien sûr. Ce serait mentir de dire qu’on ne prend pas de plaisir à voir cette lumière mise sur ce qu’on a pu réaliser. Que ce soit reconnu en France - comme en Italie où j’ai été pas mal sollicité - ça fait plaisir. C’est là qu’on prend vraiment conscience de l’impact qu’on a pu avoir. Je suis plutôt à l’aise avec ce qui m’arrive, il s’agit juste de trouver une bonne organisation pour ne pas que ça me bouffe, mais j’ai trouvé mon rythme de croisière. Après, le plus gros torrent n’a pas forcément été médiatique, mais au niveau des personnalités qui m’ont contacté. Mais tout ça, combiné aux médias, permet de se rendre compte de l’impact émotionnel que l’on peut générer en tant que sportif. Nous avons réalisé un exploit avec l’Italie, qui a suscité une réelle vibration dans le monde du sport.

Un autre message qui m’a touché, ça a été celui de Joe Rokocoko sur Instagram, qui m’a comparé à Christian Cullen. Qu’une légende néo-zélandaise comme lui, un de mes joueurs préférés quand j’étais petit, s’intéresse à moi et me compare à une autre légende all black, c’était juste magique…

Y a-t-il des messages en particulier qui vous ont marqué ?

J’en ai reçu un de Martin Castrogiovanni, qui incarnait dans ma jeunesse la tête de gondole du rugby italien. C’était presque mon idole… Un autre message qui m’a touché, ça a été celui de Joe Rokocoko sur Instagram, qui m’a comparé à Christian Cullen. Qu’une légende néo-zélandaise comme lui, un de mes joueurs préférés quand j’étais petit, s’intéresse à moi et me compare à une autre légende all black, c’était juste magique… J’étais gêné, je me disais que je ne méritais pas du tout ça. Surtout que j’ai regardé des vidéos de Christian Cullen, et je peux vous dire que je ne suis pas certain d’être capable de faire tout ce qu’il faisait…

Lors de votre tour des médias, y a-t-il une question qui est systématiquement revenue ?

Forcément, on m’a beaucoup parlé de cette dernière action face au pays de Galles. Mais surtout de cette histoire de la médaille d’homme du match que Josh Adams est venu me proposer après le coup de sifflet final… Paradoxalement, je n’ai jamais eu de réponse toute faite. Ce sont des moments qui sont tellement hors du temps qu’il n’y a pas d’explication à donner.

À l’inverse, y a-t-il une question que vous auriez aimé qu’on vous pose ?

(il marque un instant de réflexion) Sur la manière dont j’ai abordé psychologiquement ma première sélection. Ça avait été l’enjeu de ma préparation tout au long de la semaine, au-delà de l’aspect sportif. Ma question était : comment se préparer à un match de très haut niveau quand on n’en a jamais connu ?

Ange Capuozzo s'est révélé décisif lors de la victoire italienne au pays de Galles.
Ange Capuozzo s'est révélé décisif lors de la victoire italienne au pays de Galles. PA Images / Icon Sport

Et quelle est la réponse ?

Eh bien, ce n’était pas facile… Je ne suis pas d’une nature très stressée, mais j’avoue qu’il y a eu une appréhension : est-ce que j’aurais le niveau pour jouer ce genre de match ? Ce sont des jours longs, où l’on a besoin de discuter avec ses proches et où on prend la mesure de l’importance d’être bien entouré. Je l’ai été, cela m’a permis de me préparer au mieux. En outre, j’ai vraiment ressenti le besoin de me poser, de faire le vide, de me recentrer sur moi-même. À mon tout petit niveau, je l’avais fait pour mon premier match en espoirs, pour mon premier match en pro… À chaque fois que j’ai dû franchir une étape, j’ai ressenti ce besoin. Cela a encore été le cas dans ma préparation du match au pays de Galles, qui était ma première titularisation au niveau international.

Cela est-il passé par la sophrologie, de la méditation ?

De la méditation, oui. Et je peux affirmer que cela m’a aidé dans le sens où cela m’a calmé, m’a aidé à me canaliser. Le jour J, j’étais concentré.

Comment vous y preniez-vous, en pratique ?

Tout bêtement, pendant un moment creux dans ma chambre d’hôtel. En l’espèce, à Cardiff, c’était au matin du match. Avec Internet, aujourd’hui, il y a beaucoup de méthodes qui permettent d’être guidé dans tout ce qu’on veut faire. On a juste à se concentrer, écouter la personne qui parle avec la petite musique de fond, et voilà… Honnêtement, c’est un moment de bien-être ultime parce qu’on se rend compte de ce qu’on va vivre, tout en sortant de l’excitation et du mauvais stress qui gâcherait la fête. On sort de ce moment-là concentré, apaisé. Arriver au stade dans cet état d’esprit-là, c’est juste splendide, parce qu’on profite à 10 000 % de ce qui nous arrive.

Ce qui n’empêche pas le stress, ainsi qu’on l’a ressenti lors de vos premières minutes contre l’Ecosse…

C’est aussi pour ça que je disais avoir mieux préparé le match face au pays de Galles, parce que j’ai pris conscience des erreurs que j’avais pu faire une semaine plus tôt. J’ai essayé de ne pas les reproduire, pour démarrer le match plus concentré et alerte. Pour cela, j’ai changé deux ou trois petites choses dans ma préparation, même s’il serait malhonnête de dire que j’étais sûr à 100 % que cela allait mieux marcher.

Pour évoquer quand même cette désormais légendaire contre-attaque de Cardiff, quel rapport entretenez-vous avec elle ? Arrivez-vous à en rêver, à la revisualiser ?

(il sourit) Je l’ai tellement vue et revue en vidéo que j’ai pratiquement l’impression de l’avoir juste regardée de l’extérieur, et de ne pas l’avoir vécue. C’est dur, ça m’énerve presque, mais je n’ai déjà plus de souvenir de ce qui s’est passé. Il faut comprendre que dans le contexte où nous étions (sept ans sans gagner, sur la pelouse du pays de Galles, où on avait prévu la fête pour Dan Biggar et Alun-Wyn Jones…) ça a tellement été un choc psychologique et émotionnel que je n’arrive pas à me remettre dans ma propre peau. Ça m’agace… Alors forcément, j’y repense, je regarde les images du match encore et encore, presque en me demandant encore si tout ça s’est vraiment passé.

J’ai tout gardé du premier et du deuxième match (en sélection), j’ai eu du mal à lâcher quelques trucs. Même les shorts, les chaussettes… J’ai absolument tout gardé ! (rires)

Vous aviez inscrit un doublé une semaine plus tôt contre l’Ecosse. Cela a-t-il contribué à vous donner la confiance nécessaire pour relancer ce dernier ballon au pays de Galles, exactement comme vous le faites avec Grenoble en Pro D2 ?

Peut-être… Même si j’avais raté mon entame à Rome, ce premier match m’avait rassuré parce que je l’avais quand même marqué de mon empreinte, et surtout parce que je m’étais prouvé que j’avais le niveau. J’étais sûr et certain qu’au niveau international, je ne serais pas largué. Ça a contribué à ce que j’aborde ce deuxième match beaucoup plus sereinement.

Qu’avez-vous gardé de vos deux premières sélections ?

Tout ! J’ai tout gardé du premier et du deuxième, j’ai eu du mal à lâcher quelques trucs. Même les shorts, les chaussettes… J’ai absolument tout gardé ! (rires)

Vous devez presque regretter d’avoir rendu sa médaille à Josh Adams, alors…

(il se marre) Je ne l’ai même pas rendue puisque je ne l’ai pas prise ! Je n’aime pas dire que je ne l’ai pas acceptée, parce que vraiment, dans ma tête, il ne s’agissait pas de la refuser. Sur le coup, j’ai juste expliqué à Josh Adams que son geste était de très grande classe, mais que cette médaille lui appartenait et que je ne me sentais pas de prendre quelque chose qui lui revenait.

Peu de gens s’en souviennent, mais vous étiez sorti blessé de votre dernier match avec Grenoble, une semaine avant la réception de l’Ecosse. Avez-vous craint un moment de passer à côté de ce Tournoi ?

Pour être exact, il y a eu plusieurs moments de doute. D’abord, je devais jouer contre l’Irlande en milieu de Tournoi, mais ça ne s’est pas fait parce que j’avais reçu une grosse contusion sur le pied, qui m’avait empêché de m’entraîner en début de semaine. Avec les staffs de l’Italie et du FCG, on avait convenu de me laisser deux semaines de soins, pour que je puisse rejouer avec Grenoble la semaine précédant les deux derniers matchs du Tournoi. Mais contre Nevers, je me suis fait une grosse plaie qui m’a quand même bien gêné. Heureusement, ça ne m’a pas empêché de m’entraîner en début de semaine, donc je n’ai jamais craint de rater le match contre l’Ecosse.

Après vos sélections avec les moins de 20 ans italiens, vous nous aviez confié votre fierté de chanter l’hymne italien. Celle-ci a-t-elle encore été décuplée pendant le Tournoi ?

Ça change tout. Comme j’ai beaucoup de famille qui est installée à Rome et à Bologne, pour ma première sélection, j’avais tout mon clan à vingt mètres devant moi, face à nous. Ils étaient une quinzaine au premier rang, prenaient beaucoup de place. émotionnellement, c’était très fort que de chanter en les regardant les yeux dans les yeux. C’est un hymne qui me touche personnellement, déjà. Dans le sport italien, les mecs vivent ce moment avec énormément d’intensité et d’émotion. Ressentir cette force collective, ça prend aux tripes. J’étais vraiment à la limite de pleurer. Au pays de Galles, je l’ai vécu avec moins d’émotion, mais j’ai paradoxalement beaucoup plus apprécié le moment, notamment cet hymne gallois qui est magnifique.

Aviez-vous déjà goûté auparavant aux ambiances du Tournoi ?

Jamais. On s’était promis avec mes parents d’aller voir un match un jour, au pays de Galles ou en Irlande, en tant que spectateurs bien entendu… Finalement, on l’a vécu de l’intérieur ! Ce qui est drôle, c’est que sur place, on se l’est dit : « ça y est, on y est ! » Pour des passionnés comme nous, c’était beau. Juste magique.

Des fois, dans le centre de Grenoble, je tombe sur des gens qui commencent à me parler en Italien ou même en Anglais !

Chanter l’hymne est une chose, parler avec ses coéquipiers en est une autre. Aviez-vous anticipé ce Tournoi en reprenant des cours, vous qui parliez voilà peu un italien rudimentaire ?

Après la Coupe du monde des moins de 20 ans, j’ai pris quelques leçons sur Internet pendant presque un an. Puis j’ai été appelé en novembre avec l’Italie A, et je m’y suis remis. Il va tout de même falloir que je reprenne rapidement quelques leçons pour être beaucoup plus précis sur ma grammaire et ma conjugaison, mais globalement, je comprends tout ce qu’on me dit et quand je parle, et les gens me comprennent aussi. La communication passe et c’est tout ce qui compte.
Avez-vous connu des moments de solitude en vous exprimant devant les médias italiens ?
Non, même là, ça s’est plutôt bien passé. J’entre évidemment beaucoup moins dans les détails quand je m’exprime en italien, je réponds beaucoup plus en surface. Mais c’était un bon entraînement et un exercice que j’ai pris beaucoup de plaisir à réaliser, d’autant que tous mes interlocuteurs étaient vraiment très compréhensifs.

Vous êtes-vous rendu compte, après ce Tournoi, que le grand public vous croit vraiment Italien ?

Je commence, oui (rires). Des fois, dans le centre de Grenoble, je tombe sur des gens qui commencent à me parler en Italien ou même en Anglais ! À chaque fois, je leur réponds : « c’est bon, je suis né à Grenoble, c’est plus simple de me parler Français sinon je risque de ne pas comprendre ! » (rires) C’est peut-être dû au fait que lors de mes premiers matchs en pro avec Grenoble, les commentateurs disaient souvent « Capuozzo, le jeune Italien ». Eh mec, je suis né à Grenoble, tu peux dire Grenoblois tout court ! Même si, pour être honnête, je me sens de plus en plus Italien après les moments que j’ai vécus… J’accepte cette double casquette, disons.

Vous n’avez pas dû apprécier la défaite de l’Italie contre la Macédoine du Nord en football, alors…

Honnêtement, à une autre période, j’aurais été au fond du trou. J’avoue que par égoïsme, je suis tellement bien en ce moment que j’ai eu du mal à me morfondre. Même si j’étais triste qu’une grande nation comme l’Italie soit encore absente d’une compétition majeure.

Mesurez-vous aujourd’hui le chemin parcouru depuis ce match avec les espoirs du FCG, où vous avez pris votre courage à deux mains pour aller démarcher les dirigeants des moins de 20 ans italiens ?

Je repense même au chemin parcouru depuis les petits stades de Pont-de-Claix, Vizille, Vaulnaveys, où j’ai joué mes premiers tournois. On en a beaucoup parlé ces derniers temps avec mon père, qui m’a accompagné toutes ces années, quitte à sacrifier beaucoup de son temps libre… Ça fait bizarre de se remémorer tout ça, et j’en profite encore plus. Ça me fait énormément plaisir pour lui, car il m’a beaucoup soutenu, sans jamais m’imposer quoi que ce soit. Plein de fois, entre 13 et 16 ans, quand j’étais tout près de ne pas être conservé par le FCG à cause de mon gabarit, il m’a demandé si je voulais arrêter le rugby… Il a toujours été mon meilleur conseiller et j’ai envie de partager avec ma famille ce qui m’arrive en ce moment avec lui. Tout ça les récompenses, eux aussi, pour leur investissement.

On a beaucoup glosé, en France, au sujet des « Ovnis » évoqués par Fabien Galthié, qu’on retrouve de plus en plus régulièrement à haut niveau. Vous en êtes un aussi…

Je pense qu’il n’y a pas qu’un seul chemin, mais un chemin pour chaque personne. J’en discutais avec mon coéquipier Karim Qadiri, qui est devenu un des cadres de l’équipe à Grenoble alors qu’il n’avait pas été conservé par le Stade français, qu’il est reparti faire ses classes en Fédérale 1 à Beaune… Des histoires comme les nôtres doivent rassurer, et faire rêver. Le ressenti que j’avais quand j’étais plus jeune était que pour réussir, il ne fallait jamais s’éloigner du chemin tracé. Il fallait à tout prix entrer dans un centre de formation, entrer dans un pôle… Ça n’a pas été mon cas. Je n’ai jamais été pris en pôle, j’ai plus ou moins galéré. Alors, c’est un message que je veux faire passer aux plus jeunes : si vous êtes vraiment passionnés, même si ça ne marche pas, il reste toujours des possibilités. Ce monde n’est pas fermé, tout le monde peut en rêver.

Au rugby, il y a toujours eu besoin de tout le monde : des grands, des petits, des gros, des maigres, des intelligents, et même des moins intelligents (rires). C’est une richesse que notre sport doit absolument conserver.

On vous vante aujourd’hui pour votre vitesse, vos appuis, votre gabarit atypique. S’agit-il d’une revanche pour vous ?

Je ne veux pas dire que c’est une revanche, car je ne suis surtout pas aigri. Mais ce qui m’amuse en ce moment, c’est vrai, c’est que ce qui a toujours été mon point faible dans les catégories de jeunes est soudainement devenu ma marque de fabrique, mon point fort. On revient à ce message d’espoir : il y a eu récemment de grosses problématiques au sujet de la santé des rugbymen, notamment au sujet des commotions. Comme j’ai été éducateur chez les jeunes du FCG, je sais que beaucoup de parents se posent la question de savoir si le rugby est un sport dangereux à long terme pour leurs enfants. Ça peut paraître un peu prétentieux de dire ça, mais je pense que mon cas est une bonne pub. Au rugby, il y a toujours eu besoin de tout le monde : des grands, des petits, des gros, des maigres, des intelligents, et même des moins intelligents (rires). C’est une richesse que notre sport doit absolument conserver.

Une richesse qu’on a parfois tendance à oublier…

Au fond de moi, je sais que je n’ai jamais changé en tant que joueur. J’ai progressé sur certaines choses, changé sur certains domaines, mais je suis aujourd’hui encore le rugbyman que j’ai toujours été. Sauf qu’à un moment donné, mon physique m’a fermé des portes. Pour certaines sélections, certains pôles, les critères d’entrée étaient d’abord physiques, et je ne rentrais pas dedans. Même pour rester à Grenoble, vers 15-16 ans, je suis allé passer des radios du poignet pour prouver que j’allais encore grandir… Ce sont des choses que l’on ne peut pas maîtriser, et qui ont suscité une énorme frustration dans mes jeunes années. Tout ça a parfois été dur à accepter, mais ça m’a au moins forgé un certain mental.

Le mental ne suffit malheureusement pas toujours…

C’est pour cela que je parlais de message d’espoir. Tout le monde ne peut et ne va pas y arriver, bien sûr, mais certains le peuvent. Il y a une certaine beauté dans les parcours alternatifs. Je n’ai pas fait comme tout le monde, et aujourd’hui, je suis heureux de ne pas avoir fait comme tout le monde. Les difficultés que j’ai connues contribuent à ce que je me sente plus fort. Je suis très content et très fier de mon histoire. Alors oui, j’aurais aussi été très heureux d’avoir été double champion du monde moins de 20 ans avec l’équipe de France, comme mon meilleur ami Kilian Geraci. Mais je ne regrette rien du tout de mon parcours.

Votre profil atypique parvient à exister au plus haut niveau grâce à sa vitesse. Entretenez-vous un rapport particulier avec cette notion ?

Pour tout dire, je ne suis pas très à l’aise avec le danger, l’adrénaline, les choses comme ça… Je suis passionné de voitures mais hormis sur un circuit, la vitesse, ce n’est pas mon truc. J’adore aussi les sports de glisse, mais à tout petit rythme. Les rares fois où je suis allé au ski ces dernières années, c’était en ski de rando, par exemple. J’aime prendre mon temps, observer les paysages… Je suis très terrien, on va dire ! Certains de mes cousins sont fans de ski mais on ne se suit pas trop, on se rejoint juste en bas pour manger.

Si je prends du poids en progressant, tant mieux, mais je ne veux plus commencer chaque jour en regardant si j’ai pris 200 grammes ou si je les ai perdus. Ça ne m’anime plus du tout.

Votre famille est originaire de Naples, où a évolué une légende du sport, Diego Maradona. En tant qu’amateur de ballon rond, l’image du petit qui fait la nique aux grands doit forcément vous parler…

Maradona, je suis fan. Il y a plein de choses dans sa vie qui sont très discutables et qu’il s’agit évidemment de ne pas reproduire, mais là où ce personnage m’inspire, c’est dans son côté passionné. Cette passion qu’il donnait, qu’il générait, c’est pour cela qu’on aime ou qu’on fait du sport. Quand on entre sur un terrain, c’est pour donner des émotions aux gens, rendre heureux nos proches mais aussi un club, une ville, un pays. Ça reste la base du sport. C’est un spectacle, il faut divertir les gens. Je pense que le fait d’être une petite attraction physique avec mes 71 kilos, ça participe à ce spectacle. Si cela peut contribuer à faire ressentir quelque chose au public, que ce soit de la peur ou de l’excitation, tant mieux… L’important, c’est de faire passer quelque chose. Alors oui, pour cela, le personnage de Maradona m’inspire, pour ses côtés passionnés et spectaculaires.

Il y a quelques mois, vous nous disiez vous poser des questions au sujet de votre poids, vous interroger par rapport à vos éventuelles limites à haut niveau. Vos sélections ont-elles levé vos derniers doutes ?

Clairement, je ne me pose plus de question concernant mon poids. J’ai encore l’objectif de progresser physiquement, notamment au niveau de ma vitesse. Si je prends du poids en progressant, tant mieux, mais je ne veux plus commencer chaque jour en regardant si j’ai pris 200 grammes ou si je les ai perdus. Ça ne m’anime plus du tout.

Au-delà de votre vitesse, la fluidité de votre foulée interpelle. Avez-vous pratiqué l’athlétisme ?

Oui et non. Plutôt oui, quand même… En fait, vers l’âge de 16-17 ans, j’ai suivi Stéphane Desaulty, un ancien athlète olympique spécialisé dans le 3 000 m steeple, dont j’étais proche. Il m’a beaucoup aidé dans la manière de me préparer, en me faisant toucher du doigt l’importance de répéter en permanence certaines gammes (des montées de genou, talons aux fesses), de bien se préparer musculairement, de s’étirer comme il faut… Tout ça m’a apporté très jeune une façon quasi professionnelle d’aborder ces choses. À cet âge-là, j’en avais vraiment besoin. Stéphane m’a beaucoup apporté sur tout ce qui concerne la technique de course, le travail de pied, mais surtout en m’inculquant un certain état d’esprit.

Je pars du principe que le destin se provoque. Quand on fait des efforts, quand on met des choses en place dans notre vie de tous les jours, quand notre état d’esprit est tourné vers une seule et même direction, on peut provoquer le destin.

Au-delà de votre foulée, votre course est élégante de par cette façon bien à vous de porter le ballon, très loin du torse, dans le prolongement de votre bras…

Ça, ce n’est pas travaillé. Je m’en suis rendu compte, parce qu’on m’a fait remarquer à plusieurs reprises que la façon dont je tiens le ballon quand je cours me rendrait vulnérable si on m’attaque au ballon… Mais c’est quelque chose que je fais de façon naturelle, parce que quand je cours, je me mets instinctivement dans la position de nature à aller le plus vite possible.

On voit beaucoup d’abnégation dans votre parcours. Mais à un moment donné, n’y voyez-vous pas une part de destin, avec ce match des moins de 20 ans italiens qui s’est disputé à Grenoble, la bonne année…

Pour moi, l’abnégation et le destin sont des choses qui se rejoignent. Quand on fait les efforts et qu’on résiste psychologiquement à toutes les embûches, quand on passe des caps dans la douleur, pour moi, ce n’est pas dû au hasard. Je pars du principe que le destin se provoque. Quand on fait des efforts, quand on met des choses en place dans notre vie de tous les jours, quand notre état d’esprit est tourné vers une seule et même direction, on peut provoquer le destin. Lorsque l’Italie est venue jouer contre les espoirs du FCG, j’aurais pu me contenter de faire un bon match, et attendre. Mais comme j’étais dans cet état d’esprit d’aller le plus loin et le plus haut possible, j’en ai discuté avec mon père et très vite, on a pris la décision d’y aller. Au culot. Si on n’en avait pas discuté, peut-être que je n’aurais jamais démarché les dirigeants, allez savoir ! Donc, oui, il y a une part de destin, mais il faut aussi pouvoir le provoquer. ça passe par un certain état d’esprit, au quotidien.

Le Grenoblois évoluera en Top 14 la saison prochaine.
Le Grenoblois évoluera en Top 14 la saison prochaine. Midi Olympique - Patrick Derewiany

La part de destin réside aussi dans le fait que, malgré une famille branchée football, vous avez toujours préféré le rugby. À tel point que votre premier doudou était un ballon ovale…

Ouais, ça, c’est profondément inexplicable. Mes parents m’ont montré des vieilles vidéos où, à l’âge de 3 ou 4 ans, je restais bloqué devant la télé quand mon père regardait les matchs du Tournoi. J’aime le foot, j’y ai toujours joué, mais je suis passionné de rugby. La différence est là et ne s’explique pas vraiment, même si j’ai toujours adoré le contact avec les autres gamins. Pour la petite histoire, ce doudou, c’était un petit ballon de rugby avec les drapeaux de toutes les nations…

Qu’est-il devenu ?

Quand j’avais 5 ou 6 ans, j’ai fait avec ma famille un voyage à Madagascar, d’où vient et où habitait mon grand-père maternel, qui est décédé aujourd’hui. Ce doudou, je l’ai donné à un petit enfant, là-bas… Quand tu es gosse et que tu donnes ton ballon, ce sont des choses dont tu te souviens toute ta vie. Alors pour vous répondre, ce doudou, je ne sais pas dans quel état il peut être aujourd’hui, mais il doit être quelque part à Madagascar.

Cette origine malgache, c’est aussi une part de votre identité, au-delà de l’Italie.

Tout à fait. D’ailleurs, je sais que plusieurs associations existent, qui font de l’humanitaire à Madagascar par le biais du rugby. C’est une chose dans laquelle, à terme, je compte également m’investir. Pour l’instant, il est encore un peu tôt, mais il est certain que lorsque le bon moment sera venu, je vais retourner là-bas pour aider, à mon petit niveau.

Pour conclure, à l’issue de la saison, vous quitterez votre cocon du FC Grenoble. Presque un passage obligé, après avoir découvert le niveau international. Y êtes-vous préparé ?

Je n’aurais peut-être pas été prêt il y a encore quelques mois. Comme je n’ai pas connu les centres de formation, les pôles, les sélections, j’ai toujours été à Grenoble et j’aurais peut-être appréhendé de quitter ma ville si tôt. Mais aujourd’hui, cette perspective m’excite. J’ai profondément envie de découvrir quelque chose de nouveau, d’être stimulé par un nouveau challenge, un nouvel environnement. J’en ai besoin et pas seulement dans le rugby.


Digest

✭ Né le 30 avril 1999 au Pont-de-Claix (Isère)

✭Arrière ou ailier

✭Clubs successifs : US Deux-Ponts, FC Grenoble (depuis 2010)

✭Meilleur marqueur d’essais de Pro D2 lors de la saison 2020-2021 (10 réalisations)
✭International italien (deux sélections, deux essais)
✭Première sélection : le 12 mars 2022 contre l’écosse au Stade olympique de Rome


Le making of de l'entretien

L’entretien s’est déroulé le mardi 29 mars, plus d’une bonne semaine après le retour triomphal de la sélection italienne, victorieuse au pays de Galles pour la première fois après 36 échecs consécutifs. Après quelques rapides échanges de textos, le rendez-vous avait été convenu à la table renommée du Pèr’Gras à Grenoble, sur les contreforts de la Bastille, où l’arrière du FCG n’était plus revenu manger depuis « les 70 ans de sa grand-mère ».

Un lieu chargé en symboles aussi bien géographiques (avec cette vue panoramique sur le bassin grenoblois et les massifs environnants) que gastronomiques et sportifs puisque le propriétaire des lieux, Laurent Gras, n’est autre que le chef cuisinier de l’équipe cycliste d’AG2R la Mondiale, qu’il accompagne sur tous les grands Tours et autres classiques. 

Après une bonne heure d’entretien auquel il s’est livré avec sincérité et bonne humeur, tout heureux à l’idée que la publication du reportage allait coïncider (à quelques jours près) avec son 23e anniversaire, Ange Capuozzo s’est par la suite plié pendant un tout aussi long moment aux volontés de notre photographe, son éternel sourire accroché aux lèvres, malgré la fraîcheur du vent qui tombait sur la Chartreuse. Il faut dire que dès le surlendemain de l’interview, près d’une quinzaine de centimètres de neige s’étaient accumulés dans la vallée de l’Isère, et plus de quarante en moyenne altitude. Bon sens du timing, quoi…

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