Champions Cup - La résurrection des Leicester Tigers

  • Steve Borthwick a su faire souffler un vent de renouveau sur Leicester, un club prestigieux mais qui s’était englué dans un modèle qui ne lui permettait plus de se développer.
    Steve Borthwick a su faire souffler un vent de renouveau sur Leicester, un club prestigieux mais qui s’était englué dans un modèle qui ne lui permettait plus de se développer. Photo Icon Sport
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Après avoir connu des années difficiles, la formidable équipe de Leicester, terreur des années 90 et 2000, retrouve son lustre d’antan. Sous l’impulsion de Steve Borthwick, les Anglais sont transfigurés.

Les Tigres sont de retour. Ils vont jouer un quart de finale explosif face au Leinster. Le club du centre de l’Angleterre, terreur des années 1990-2000 avait marqué le pas dans la décennie suivante. Mais cette saison, Leicester a affolé tous les compteurs en démarrant son parcours par une série de quinze victoires toutes compétitions confondues (dont onze victoires en championnat). Le club est resté invaincu de septembre à janvier et l’on dit que les adversaires, quand ils viennent à Welford Road, ont retrouvé la peur à mesure que la sono fait sonner le riff de « Smoke on the Water » de Deep Purple.

2019-2020 : l’humiliation

2018-2019 et 2019-2020. On se souviendra peut-être de ces deux saisons comme celles où Leicester toucha le fond. Deux fois, le club le plus titré d’Angleterre finit à une humiliante onzième place (sur douze) en championnat. En 2020, les Tigers auraient même dû être relégués, si les Saracens ne l’avaient pas été sur tapis vert pour infractions caractérisées aux règles du plafond salarial.

Leicester rétrogradé, ça aurait été un séisme en Angleterre. Comme si Toulouse s’était retrouvé en Pro D2. Nous étions en novembre 2020 (la saison avait été décalée, Covid oblige) et l’on apprit que Geordan Murphy, figure du club, quittait son poste de directeur du Rugby en même temps que Simon Cohen, directeur général.

Geordan Murphy fut remplacé par Steve Borthwick, ex-adjoint d’Eddie Jones recruté en juillet 2020 pour être simple entraîneur. On date ici la résurrection des Tigers. Si l’on doit vraiment déterminer un nadir, ce serait le 54 à 7 encaissé sur la pelouse des Wasps en septembre 2020.

On a souvent expliqué la chute de Leicester par quelques erreurs de recrutement, mais aussi par la non-pertinence de son modèle économique. Le club s’est longtemps plaint de ne pas avoir de mécène milliardaire pour donner des coups de pouce financiers décisifs. Il n’avait pour atouts que la fidélité de son public et de ses partenaires locaux. Il se sentait dépassé par d’autres équipes capables de se payer des « marquee players » étrangers.

Écoutons ce qu’a déclaré récemment un ancien Tigre français, le talonneur international Benjamin Kayser chez nos confrères de La Montagne : « Ils ont connu 6-8 ans de brouillard, une période compliquée où ils ont beaucoup investi dans les infrastructures et ont vu quelques sponsors connaître des moments difficiles. Ils ont eu du mal à s’autofinancer et ont dû faire des concessions au niveau de leur masse salariale… Le sportif a beaucoup souffert. »

En juin 2019, Peter Tom, président du club, avait annoncé qu’il était en vente. Comme si les actionnaires actuels acceptaient l’idée qu’ils ne pourraient plus assurer aux Tigres un train de vie de champion. Un an après, ils annonçaient qu’ils avaient fait chou blanc dans leur quête de nouveaux propriétaires. Mais l’arrivée du fonds CVC dans le rugby anglais leur a donné le ballon d’oxygène nécessaire, même si l’épidémie de Covid a fait perdre 6 millions de revenus au club. Mais toutes les équipes ont été logées à la même enseigne.

Un patron à la hauteur

Steve Borthwick a une longue carrière derrière lui. 57 capes et 265 matchs de championnat comme deuxième ligne. Mais il n’a jamais joué à Leicester, il a porté les couleurs de Bath et des Saracens. On ne peut pas donc dire qu’il avait la culture du club au maillot vert, blanc et rouge.

Mais depuis sa retraite en 2014, il s’est forgé une réputation de meneur d’hommes calme et rigoureux, capable de prendre des décisions fermes. « Il a su remettre le club dans le droit chemin en nettoyant la planche, en faisant des recrutements sensés et en réinstaurant les fondamentaux. La philosophie des Tigers n’était pas de donner la moitié de la masse salariale de l’équipe à trois joueurs. L’identité de cette équipe a toujours été d’investir sur la force du vestiaire, sur le collectif, sur ce que nous étions et ce que nous représentions en portant ce maillot. A Leicester, l’institution a toujours été plus forte que le joueur », a poursuivi Benjamin Kayser. Lors de sa première séance matinale, Borthwick avait renvoyé cinq joueurs aux vestiaires parce qu’ils ne s’entraînaient pas selon les standards requis.

Un staff à la mesure

Comment vraiment décrire l’apport de Steve Borthwick ? Ancienne gloire du club, le deuxième ligne champion du monde Ben Kay explique : « Leicester a su se reconstruire sur tout ce qui ne requiert pas de talent : jouer dans les bonnes zones, la défense, l’organisation, la faculté de pousser l’adversaire à la faute. Ça ne sert à rien d’avoir les quinze meilleurs joueurs du monde si l’équipe adverse est meilleure que vous sur les choses basiques. »

Autre atout certain, la présence de Kevin Sinfield, adjoint chargé de la défense. Son nom n’est pas très connu en France, mais il est une référence dans l’univers du rugby à XIII anglais. Il fut longtemps en poste chez les Leeds Rhinos. Un autre adjoint fait l’unanimité : Aled Walters chargé de la préparation physique. Il est Gallois, mais il a travaillé durant six ans pour le Munster avant d’être intégré au staff des Springboks champions du monde par Rassie Erasmus (2019). Rendons à César, ce qui lui appartient : il a été recruté à la mi-2020 par Geordan Murphy.

Un système servi par le contexte

Leicester a toujours été en pointe dans la formation. Martin Johnson, Ben Youngs, Dan Cole, Martin Corry, Manu Tuilagi… On en oublie.

La ville est un des fiefs historiques du rugby anglais, avec une vraie culture qui passionne les gens de la région et qui attire bien sûr ses jeunes talents. Cette expertise a toujours perduré, malgré les trous d’air. Mais la nouvelle donne du championnat anglais a renvoyé le balancier de l’histoire du côté des Tigres. Steve Borthwick l’a expliqué clairement : avec la baisse du plafond salarial, les clubs formateurs se retrouvent mécaniquement avantagés. Et Leicester ne craint personne pour sortir chaque année une poignée de joueurs taillés pour l’élite. Les derniers en date Steward, Chessum, Heyes, Van Poortvliet, Martin, tous internationaux récents.

Après, il y a le savoir-faire et les mystères du recrutement. Leicester a récemment révélé deux joueurs formés hors des circuits classiques : le centre Dan Kelly venu de l’université de Loughborough et le talonneur Nick Dolly repéré en deuxième division, à Coventry. À peine lancés dans le grand bain en club, ils se sont retrouvés internationaux. Autre preuve de l’influence du collectif des Tigres, la cote du deuxième ligne Harry Wells, 28 ans, longtemps considéré comme un honnête soutier de club. Le quotidien local, Leicester Mercury, l’a désigné comme le cœur de la résurrection du club. Après des années de labeur, il a été appelé en sélection l’été dernier (en l’absence des Lions, c’est vrai), mais aussi à l’automne et dans le Tournoi dans un groupe élargi.

Tout n’est pas rose pour autant

Malgré leur saison jusque-là euphorique, les Tigres ont encore des problèmes. La baisse du plafond salarial anglais va les contraindre à se séparer de deux de leurs joueurs majeurs : Ellis Genge a déjà signé à Bristol et George Ford est en partance pour Sale. On a aussi appris en février que PRL avait ouvert une enquête au sujet de possibles paiements en droits d’image, pour contourner les règles salariales. Les patrons ont fait savoir que ces mouvements suspects sont de l’ancienne équipe dirigeante. Pour l’instant, l’enquête est en cours.

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