Travers, Bayle, Reggiardo... Le monde du rugby s'exprime sur une potentielle réforme du carton rouge

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    Travers, Bayle, Reggiardo... Le monde du rugby s'exprime sur une potentielle réforme du carton rouge.
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Faut-il changer la règle du carton rouge en donnant la possibilité de pouvoir remplacer un joueur ayant reçu un carton rouge, 20 minutes après la sanction ? Nous avons posé la question à Laurent Travers (manager général du Racing 92), Jeremy Davidson (manager de Brive), Laurent Marti (président de l'UBB), Davit Zirakashvili (co-entraîneur de l'ASM), Eric Bayle (directeur de la rédaction rugby de Canal +), Mauricio Reggiardo (manager de Provence Rugby) et Franck Maciello (directeur national de l'arbitrage). 

« Si la sécurité du joueur demeure la priorité, on ne peut pas revenir en arrière»

Laurent Travers - Manager du Racing 92

« Je ne sais pas trop, au sujet de cette possible réforme, s’il faut voir le verre à moitié plein ou à moitié vide. D’un côté, je suis parfois le premier à pester au sujet de certains cartons rouges qui paraissent trop sévères. Je pense par exemple à celui reçu par Maxime Machenaud lors de notre finale face à Toulon en 2016, où l’on voyait clairement qu’il n’avait pas fait exprès de faire retomber Giteau sur la tête. Toutefois, la première chose, c’est que cela ne nous avait pas empêché de l’emporter, en trouvant des solutions stratégiques. Et la deuxième chose, c’est le message que l’on veut faire passer : le mérite d’un carton rouge définitif, c’est de faire réfléchir les joueurs quant aux conséquences de leur geste et doit les inciter à se maîtriser un peu plus. Si on peut, vingt minutes après avoir reçu un rouge, revenir à quinze contre quinze, les joueurs sauront que les conséquences d’une expulsion ne sont plus les mêmes, et l’on pourrait voir, à nouveau, davantage de plaquages hauts et de gestes imprudents. En matière de sécurité des joueurs - ce qui était tout de même le point de départ de la réflexion concernant la régulation des plaquages hauts - le message ne me semble pas cohérent. La bonne image, ce serait celle-ci : en imaginant que vous soyez flashé à 150 au lieu de 130, votre comportement sera-t-il le même si les gendarmes immobilisent votre véhicule vingt minutes au bord de la route ou s’ils l’immobilisent une semaine ? Si la sécurité du joueur demeure bien la première priorité du législateur, je crois qu’on ne peut pas revenir en arrière », explique Laurant Travers

« Et pourtant, en disant cela, j’ai vraiment le cul entre deux chaises car je trouve régulièrement certains cartons trop sévères. Peut-être faudrait-il être en mesure de différencier les cartons rouges distribués pour brutalité ou jeu dangereux voir ceux distribués pour cumul de deux cartons jaunes. Et encore… Dans n’importe quel sport, un joueur exclu ne peut pas revenir et son équipe reste en infériorité numérique. Cela créerait d’autres problèmes en cascade, déjà que notre sport n’est pas le plus simple à comprendre pour le grand public », ajoute l'entraîneur.

« J’y suis favorable mais… »

Jeremy Davidson - Manager de Brive

« Dans le rugby moderne, les points d’entrée au niveau des zones de rucks sont de plus en plus difficiles
à gérer et malheureusement, des impacts le plus souvent involontaires surviennent au niveau de la tête des joueurs.En conséquence, le nombre de cartons rouges a sensiblement augmenté ces derniers mois et ces faits de jeu changent les cours de certains matchs, c’est indéniable.Personnellement, je suis favorable à l’évolution que préconise World Rugby car il faut d’abord penser à la sécurité des joueurs.Mais j’y apporterai néanmoins une nuance : en introduisant un carton rouge de vingt minutes, on réduit le côté dissuasif de celui-ci, on enlève un garde-fou à notre sport de combat.Au lieu de réduire l’impact du carton rouge et envoyer, ainsi, un mauvais message aux joueurs, je souhaiterais donc que l’on intronise une nouvelle couleur de carton, qu’elle soit orange, blanche ou bleue, peu importe : ce carton sanctionnerait une faute significative mais qui n’est pas, non plus, très grave ou très dangereuse pour le joueur. »

« Sans blessure et pour faute non intentionelle : je suis pour »

Laurent Marti - Président de l’Union Bordeaux-Bègles

« Oui, je trouve que cette réforme d’un carton rouge de vingt minutes avec remplacement va dans le bon sens pour répondre à certains problèmes. Je précise que je mets une condition : si le joueur adverse sort sur blessure, je pense qu’il faut garder le carton rouge classique. Mais sans blessure se pose la question de l’intentionnalité. Deux exemples me reviennent en mémoire. Le carton rouge infligé à Ulupano Seuteni en demi-finale du championnat à Lille. Il a été expulsé, après un choc avec Romain Ntamack. Ce dernier est sorti sur blessure dans la foulée : alors, je le reconnais, si l’on suit mon raisonnement, notre joueur méritait d’être expulsé.

Je remarque que si l’on regarde bien les images, on se rend compte qu’il s’agissait d’un « tête contre tête » à mon avis involontaire. Dans l’absolu, sans la sortie de Ntamack, est-ce que ça méritait un carton rouge définitif ? Par ailleurs, lors du dernier La Rochelle-UBB, Ma’ama Vaipulu a été expulsé pour un choc sur Jonathan Danty sans ballon. D’accord, il y avait faute mais ce n’était pas à la tête et Danty n’est pas sorti sur blessure. Est-ce que méritait un rouge ? Et Vaipulu a été suspendu pour six rencontres. Plus tard, Jules Plisson a mis son épaule sur la tête de Yann Lesgourgues. Plisson a reçu un simple jaune mais il a été cité par le commissaire. Finalement, il a été blanchi en appel et pourtant, Yann Lesgourgues a été arrêté trois semaines pour commotion. Le geste était involontaire mais si l’on s’en tient à la règle, ça aurait dû être carton rouge.
Je trouve donc qu’il y a un problème de cohérence. En fait, je trouve que les arbitres appliquent la règle, ils tiennent compte de ce qu’ils appellent les « observables » mais ils ne tiennent pas assez compte de l’intentionnalité. Cette notion n’est pas toujours très bien jugée. C’est ce qui me fait dire que cette réforme du carton rouge est peut-être une bonne chose. »

« Chaque évolution a du bon »

Davit Zirakashcili - Coentraîneur de l’ASMCA

Que se passe-t-il, en fait ? Comme d’habitude, l’hémisphère Sud procède à une expérimentation et pour l’instant, dans le Nord, nous fermons les yeux. Mais si la Sanzaar estime que le test est concluant, si World Rugby pense que cette règle a le mérite d’équilibrer les matchs, la nouvelle loi sur les cartons rouges arrivera en Top 14 dans les mois à venir et sera surtout effective pour la Coupe du Monde en France. Parce que la finalité est là et nulle part ailleurs.Pour revenir à la question initiale, je n’aime pas hurler avec les loups et critiquer toutes les nouveautés.J’étais, par exemple, farouchement opposé aux nouvelles règles en mêlée, je ne voyais pas ce que ça pourrait apporter au rugby. Et bien, quelques années plus tard, je me dis que nos dirigeants ont eu raison de la changer, que le combat est toujours là et que les mêlées sont plus stables et moins chronophages qu’auparavant. Dans toutes les sociétés, chaque évolution a du bon et ce sera le cas dans notre microsociété rugbystique.

« Il faut être d’une sévérité exemplaire »

Eric Bayle - Drecteur de la rédaction rugby de Canal +

Le problème des commotions est au rugby ce que le problème du réchauffement climatique est à la planète. On sait qu’il y a un grave problème, on en parle, on agit un peu, mais on ne prend pas de mesure radicale. Je pense qu’il faut le faire et je crois que le carton rouge tel qu’il est actuellement en fait partie. Si l’on veut éradiquer ce problème des plaquages dangereux qui est, à terme, mortel pour le rugby et ses joueurs, il n’y a pas d’autre solution. Avant, on disait qu’il y avait trois commandements dans le rugby : la mêlée, la mêlée et la mêlée. Dans le rugby de l’ère moderne, il devrait y en avoir trois autres : la santé des joueurs, la santé des joueurs, la santé des joueurs. Pour le diffuseur, il est vrai que si une équipe est réduite à quatorze après deux minutes de jeu, cela peut réduire le spectacle, même s’il y a eu des tas de retournements de situation. Pour la justice sportive, c’est aussi regrettable. Exemple : je me mets à la place d’une équipe de Pro D2 qui domine le championnat toute la saison, qui a quinze points d’avance sur le deuxième et qui, en finale, se retrouve à quatorze après une minute de jeu. Quelque part, ce serait injuste. Mais si l’on veut protéger les joueurs, arrêter ces gestes dangereux qui menacent la santé des joueurs ainsi que, à terme, l’existence même de ce sport, il faut être d’une sévérité exemplaire. Si l’on fait rentrer un autre joueur vingtminutes après un carton rouge, jamais les joueurs ne réfrèneront leur attitude dangereuse. C’est mon opinion personnelle que je partage avec certains grands arbitres et joueurs. D’autres ne sont pas d’accord. 

« On sanctionne l’homme, beaucoup moins l’équipe »

Mauricio Reggiardo - Manager de Provence Rugby

Personnellement, je ne suis pas vraiment favorable à cette nouvelle règle. Je suis assez conservateur et je ne vois pas l’intérêt de changer. Un carton rouge est un fait de jeu qui peut être décisif pour la suite du match. Ce carton « orange » serait moins impactant. Il pénalise beaucoup plus l’individu que l’équipe qui se retrouve à quinze joueurs seulement vingt minutes après le carton. On perd de nuance dans l’échelle de la gravité des fautes puisque l’exclusion définitive n’existerait plus. En revanche, je pense que cette règle, dans un certain sens, protège les joueurs puisqu’en permettant aux équipes de rejouer à quinze contre quinze, les gars présents sur la pelouse dépenseront sans doute moins d’énergie pour boucher les trous. 

« Cela va créer un troisième carton, le « orange »

Franck Maciello - Directeur national de l’arbitrage

Je ne suis pas franchement convaincu par cette nouvelle règle. C’est une réforme « tiède ». Si elle venait à être adoptée, elle créerait une sorte de troisième carton, le « orange », qui n’amènerait pas vraiment de réponse sur ce que l’on attend vraiment du carton rouge : la protection du joueur. Je rappelle que le but premier est de supprimer le jeu déloyal, qui n’a pas sa place sur un terrain de rugby et de sanctionner durement les joueurs et, par extension, les équipes qui s’en rendent coupables. In fine, j’ai peur que cette règle assouplie banalise le jeu dangereux. Aujourd’hui, un rouge envoie quand même un signal fort en handicapant vraiment les équipes. On n’y pense pas encore en France ; le projet est testé dans l’hémisphère Sud et devra être validé par World Rugby quoi qu’il arrive. 

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