« À cœur ouvert », récit en immersion de la sale semaine castraise

  • Castres, la triste fin d'une semaine riche en mauvais signes
    Castres, la triste fin d'une semaine riche en mauvais signes Icon Sport - Icon Sport
Publié le

Comme s’ils avaient en réalité disputé leur propre finale quelques semaines plus tôt face au Stade toulousain, les Tarnais dépouillés de leur traditionnel costume d’outsider n’ont jamais réussi à trouver les ressources mentales pour entrer de plain-pied dans leur finale, au bout d’une semaine riche en mauvais signes. De quoi leur laisser au cœur une plaie béante, qu’il s’agit désormais de cicatriser pour mieux rebondir…

La défaite a cela de cruel qu’avec le recul, les détails les plus insignifiants prennent toujours un éclairage nouveau, pour ne pas dire prémonitoire. Tout cela est faux, bien sûr. La preuve en est que face au Stade toulousain une semaine plus tôt, les Castrais avaient déjà subi un inquiétant retard à l’allumage d’une vingtaine de minutes. Sauf que, à la différence de la demi-finale niçoise, il n’y eut pas à Saint-Denis de «pause fraîcheur» pour briser la dynamique des Montpelliérains et, surtout, qu’un 20-0 en autant de minutes constitue un débours autrement plus colossal à remonter qu’un retard de 10 points… Lequel ne laissa aux Tarnais que leurs yeux pour pleurer, et de quoi refaire jusqu’à la fin de leur vie ce 24 juin où ils laissèrent s’échapper leur chance…

Tout avait pourtant bien commencé, au vrai, après un vol sans histoires et leur arrivée au Novotel de Saclay. Par un joli moment, d’abord, avec l’annonce traditionnelle de la composition d’équipe enjolivée par la 200e apparition de l’arrière Julien Dumora sous les couleurs tarnaises, à qui le staff avait réservé un montage vidéo de quelques minutes salué par les applaudissements de tout le groupe. Une occasion pour laquelle le président avait ressorti son blazer de 1993, toujours soucieux de bâtir des ponts entre les différentes épopées du CO au moment d’accueillir son ami Gérard Bertand (troisième ligne de Narbonne lors du rocambolesque quart de finale joué en deux fois cette saison-là). Un homme parti de rien, désormais à la tête d’un empire du vin de Languedoc comptant 400 employés pour 200 millions d’euros de chiffre d’affaires, capable de lancer des business avec John Bon Jovi tout en demeurant fidèle à ses amis de toujours. «L’âme que dégage votre équipe doit vous donner de la confiance, exprimait Bertrand. C’est quand on a confiance en soi qu’on fait confiance aux autres, et que se crée ce lien invisible, cette énergie qui permet de ne pas se perdre. Vous avez ça en vous. Pour moi, le CO, ce n’est pas le Castres Olympique, mais le Cœur Ouvert. Il faut avoir du sang-froid dans les grands moments mais le supplément d’âme qui fait gagner, il ne vient que de là.»

Avalanche de mauvais signes

Le hic ? Il est qu’en rugby, personne n’a jamais le monopole du cœur, et que toutes les valeurs du monde ne sont rien lorsqu’elles ne sont pas portées soit par un niveau technique supérieur à celui de l’adversaire, soit par la sainte trouille d’en prendre cinquante. Un fonds de commerce que le CO a peut-être oublié de manière inconsciente, qui continua à préparer sa finale sans bouleverser ses habitudes, dans une certaine décontraction qui s’est petit à petit retournée contre lui. Il est des week-ends qui échappent totalement au rationnel et à cela, ni la patience et la dévotion du Directeur délégué Matthias Rolland, ni le sérieux du team manager Marc-Antoine Rallier ne pouvaient rien…

Le premier signe annonciateur de cette poisse résida ainsi probablement dans l’absence de Joe Worsley lors de la mise en place collective, l’entraîneur de la défense castraise ayant carrément manqué le départ du bus alors qu’il se trouvait pourtant dans le hall de l’hôtel depuis plus de deux heures, absorbé par le montage de ses clips vidéos. Un premier petit caprice du destin auquel personne ne prit garde sur le moment, pas plus qu’à ce signe venu du ciel pourtant relevé en direct par l’ostéopathe du club Pascal Rouanet. «Quand nous avons gagné en 2013 et en 2018, il avait plu lors de la mise en place, et pas en 2014. La météo a annoncé une averse dans l’après-midi sur Saint-Denis, j’espère qu’elle ne va pas tarder.» Las, pas la moindre goutte d’eau n’était tombée du ciel au départ des Tarnais sous l’escorte officielle (et précieuse) de motards de la gendarmerie. Pire, dans les sous-sols du Stade de France, le bus tout neuf des Tarnais connut son premier accrochage dans un virage très serré contre un panneau publicitaire, au point de lui abîmer la carrosserie à l’arrière. Encore un signe, comme dirait l’autre, auquel on ne peut pas non plus occulter le petit psychodrame autour du tweet de l’épouse de Rory Kockott, que même le mouchoir le plus pudique du monde ne pouvait tout à fait occulter (lire en page 16)…

Rémi Tales pour la 200e de Dumora

C’est ainsi que courut, durant les dernières vingt-quatre heures, le temps jusqu’à la finale. Les Tarnais assumant jusqu’au bout leur choix de privilégier la préparation stratégique du match pour laisser le moins de prise possible aux émotions, hormis le temps de la remise d’un cadre pour Pierre Aguillon (en partance pour Carcassonne la saison prochaine, qui s’est envolé avec les Barbarians français dimanche) en hommage à sa saison passée au CO, puis d’un maillot spécial à Julien Dumora pour sa 200e, des mains du héros de 2013 Rémi Tales, expressément venu au soutien de son ancien club. «Trouvez votre motivation où vous le voulez, chez vos familles, vos amis, vos partenaires, mais n’oubliez pas de travailler les uns pour les autres, rappelait dans sa prise de parole l’ancien ouvreur international. En 2013, nous n’étions pas favoris mais là où il y avait un Toulonnais, il y avait deux Castrais. En 2018 contre Montpellier, c’était pareil. Les années passent, le CO reste. Ce club n’a peut-être pas la reconnaissance qu’il mérite mais quand on y passe, on lui reste lié à vie. Je vous souhaite de tout cœur de faire une grande fête samedi à Castres.» 

Paroles imparfaitement prémonitoires puisque, si les Castrais furent bien accueillis par plusieurs milliers de supporters place Soult samedi après-midi, c’était sans Bouclier à fêter… La faute à cette entame de match traversée comme des fantômes par des Tarnais déconnectés les uns des autres pendant ces vingt minutes fatales, comme privés de leur potion magique par ce costume d’outsider qu’avaient pour une fois enfilé leurs adversaires… Bouffés par la pression de l’événement, et finalement gagnés par cette fébrilité qu’ils avaient pourtant tant cherché à dédramatiser. «C’est quoi, la pression ?, nous avait interrogé, plus tard dans la soirée la légende Rodrigo Capo Ortega, mâchoires serrées. La pression, c’est une chance. On l’a peut-être un peu oublié…»

La dignité d’un vestiaire

Les regrets ? Oh, ils seront éternels, à la vérité. Mais à ceux-là, pour tout dire, on préférera l’extrême dignité des Tarnais dans leur défaite, comme inspirés par le comportement de leurs merveilleux supporters qui n’eurent de cesse de les encourager, même lorsqu’ils n’avaient plus rien à espérer. «Notre entame nous a fait mal, elle nous a encore montré que lorsque nous ne sommes pas à 120 ou 130 %, nous sommes loin du niveau pour l’emporter, débriefait dans l’intimité du vestiaire le manager Pierre-Henry Broncan. Mais il faut vite digérer cette défaite. On le doit à notre public qui est digne d’un club de foot argentin. Nous, on avait une escorte de motards pour faire 30 kilomètres. Eux, ils sont partis de Castres à l’aube pour arriver et entrer dans le stade après quatre heures de bouchons, et ils vont repartir dans la nuit pour nous accueillir demain à Castres. Ils se saignent pour nous et on leur doit une belle communion.» «En 2014, après notre finale perdue, j’ai le souvenir d’une soirée très triste, prolongeait le président Pierre-Yves Revol. Il est normal que vous soyez encore déçus ou abattus, mais j’espère que vous allez retrouver le sourire d’ici une heure. Notre défaite de ce soir est logique mais elle n’efface pas tout. Je vous remercie au nom de tout le club pour cette formidable saison.» «On peut être fier de notre saison, fier de notre groupe qui n’était constitué que de vrais Olympiens, concluait le capitaine Mathieu Babillot. On peut quitter le stade avec la tête haute, mais il faut revenir la saison prochaine avec les dents qui râpent le sol. Souvenons-nous de ce moment, comme on s’est promis de se rappeler de notre dernier cercle, contre Toulon la saison dernière. Ce sont des moments qui doivent nous servir à avancer, à revenir ici pour gagner.» 

Discours de circonstance, qui est évidemment celui de tous les finalistes perdants. Reste qu’à la différence de la majorité d’entre eux, le CO sait au moins pouvoir compter sur une certaine régularité au meilleur niveau, après avoir disputé sa quatrième finale en neuf ans. De quoi refaire infiniment le match tout en se faisant les éternelles promesses des lendemains qui chantent, au cours d’une soirée timidement démarrée au Pullman Montparnasse au son du célèbre groupe de synthpop Synapson (dont un des membres n’est autre que le Castrais Paul Cucuron), avant d’être enflammée par le DJ improvisé Gaëtan Barlot, puis que tout ce petit monde s’évanouisse dans la nuit parisienne. Histoire d’oublier pendant quelques heures que lors de cette campagne 2022, le CO a probablement disputé sa finale une semaine trop tôt. Triste morale d’une histoire qui doit au moins avoir le mérite de servir de leçon pour l’avenir.

Cet article est réservé aux abonnés
Abonnez-vous pour en profiter
à partir de 0,99€/mois, sans engagement
  • Tous les articles en illimité sur le site et l'application
  • Le journal en version numérique dès 20h30 la veille
  • Les newsletters exclusives
Voir les commentaires
Sur le même sujet
Réagir
Vous avez droit à 3 commentaires par jour. Pour contribuer en illimité, abonnez vous. S'abonner

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?