Série - Dans la tête d'un buteur 3/5 : La mécanique des « bulles »

  • Romain Teulet, surnommé Robocp par les supporters, avait comme de nombreux buteurs un geste répétitif bien à lui. Romain Teulet, surnommé Robocp par les supporters, avait comme de nombreux buteurs un geste répétitif bien à lui.
    Romain Teulet, surnommé Robocp par les supporters, avait comme de nombreux buteurs un geste répétitif bien à lui. MIDI-OLYMPIQUE - PATRICK DEREWIANY
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Auparavant plutôt discrètes, les «routines» des buteurs se sont progressivement décomplexées au fur et à mesure que les techniques se perfectionnaient, de la biomécanique au psychique. Jusqu’à devenir pour certains de réelles attractions, quand d’autres œuvrent plutôt dans la sobriété...

On ne vous apprendra rien : avant chaque coup de pied, chaque buteur à sa petite habitude, ce petit geste qu’il répète inlassablement de coup de pied en coup de pied. Des petits rituels que le profane assimilerait facilement à des tics, qui sont en réalité partie prenante du tir au but, dès lors que le buteur commence à entrer dans sa bulle. « À partir du moment où le capitaine a désigné les poteaux à l’arbitre, on bascule d’un sport collectif à un sport individuel, nous expliquait Jonathan Wisniewski. L’attention de tout le stade n’est braquée que sur vous, alors il faut réussir à se détacher de tout cet environnement, et surtout évacuer toutes les pensées qui ont un rapport avec la conséquence de son action. Il faut être dans son action, dans son geste, se concentrer sur sa réalisation et être dans l’instant à 100 %. La plupart des échecs ne sont pas purement techniques, ils sont surtout liés à des raisons pour lesquels le buteur est, même pendant une microseconde, sorti de sa routine. »

La définition du mot est sans équivoque, qui réside selon le Larousse dans « l’habitude d’agir ou de penser devenue mécanique ». Mais en quoi cette répétition quasi obsessionnelle favoriserait-elle la performance, en comparaison à certaines aptitudes naturelles à « taper dans le ballon » qui s’évanouissent avec la pression du match ? Le psychologue du sport Emmanuel Livrud nous en avait fourni une explication dans ces mêmes colonnes, voilà quelques années. « La routine consiste à mettre en place un protocole qui va permettre au sportif d’être dans un état positif avec ses pensées et son corps qui sont au diapason en vue d’un objectif de performance. Et ce sont des choses que l’on retrouve d’autant plus fréquemment dans des phases statiques comme peut l’être le tir au but, ou encore le service au tennis, le swing au golf… On a un petit peu de temps pour mettre en place sa routine, qui permet de travailler autant sur la posture que sur la concentration. »

Voilà pourquoi, en termes de vocabulaire, il s’agit bien ici de parler de routine et non pas de rituel ou de tic comme on a souvent pu lire sur les réseaux sociaux ou ailleurs. Lesquelles diffèrent, soit dit au passage, entre chaque individu, qu’il s’agisse de « prendre ses marques » pendant sa préparation de course d’élan ou de se concentrer.

Peu importent les moqueries, tant qu’il y a la réussite

Cela n’aura en effet échappé à personne : de la position du « golfeur » de Jonny Wilkinson aux gestes saccadés des bras de Romain Teulet (surnommé « Robocop » par ses supporters tant son geste était répétitif), du sourire inquiétant de Damian McKenzie à la « macarena » de Dan Biggar (qui l’a copieusement épurée, soit dit au passage, depuis le Mondial 2015), chaque buteur à son habitude que personne ne peut répéter avec les mêmes sensations. « À une époque, la danse que Dan Biggar avait mise en place était associée pour lui à un état de réussite, nous expliquait Romain Teulet, lorsque celui-ci était le consultant des buteurs du XV de France. Ça le mettait en réussite mentalement et physiquement, alors peu lui importait si les spectateurs se moquaient de lui. Cela ne sert à rien de singer Wilkinson en se disant qu’en reproduisant sa préparation ou son geste, on aura la même réussite que lui. Il n’y a même rien de pire… Ce qu’il faut en premier lieu, c’est déterminer la forme de frappe qui nous convient le mieux, de l’intérieur ou du coup du pied. Ensuite, trouver la course qui convient, la bonne longueur, le bon angle. Ce n’est qu’une fois tous ces prérequis remplis que l’on peut commencer à se pencher sur la routine qui va nous mettre en situation de succès, et là encore, ça dépend des individus. »

« Le sportif est un être humain, donc son corps et son psychisme sont reliés, reprenait Emmanuel Livrud. Il y a un échange entre l’état physique et l’état mental, donc pour certains ce sont les pensées qui vont permettre de mettre le corps dans un certain état et pour d’autres, c’est la répétition frénétique de certains gestes qui va emmener cette pensée positive. C’est la concentration vers un état positif qui vise la recherche de performance qui est en jeu. Ça leur permet de couper avec le public, de ne pas être paralysé par des informations extérieures. »

La concentration « paillarde » d’un bleu

À ce stade de la réflexion, la mise en place de la routine relève donc essentiellement du buteur et de sa personnalité. Certains se contentant par exemple de se focaliser sur leurs pas de recul (« toujours cinq en arrière et trois sur le côté », à l’image de Dan Carter) et de visualiser une cible imaginaire. Laquelle dépend, là encore, des personnalités et de leur humour. On en veut pour preuve qu’alors que des générations de techniciens ont conseillé à leurs ouailles de visualiser un « troisième poteau » Sir Jonny Wilkinson lui-même s’amusait à imaginer un type buvant une bière, qu’il lui s’agissait de renverser. Un « petit truc » que chaque grand buteur a forcément au fond de lui et lui permet de rentrer plus facilement dans sa bulle, qui peut aller jusqu’à calquer tous ses mouvements sur un rythme bien précis.

On taira son nom par charité, mais on peut vous assurer sur l’honneur qu’un des très grands buteurs du XV de France de ces dernières années se récitait de A à Z une chanson paillarde entre le moment où il déposait le ballon sur son tee, chaque phase de la préparation correspondant au début d’un couplet, avant d’attaquer la course d’élan de façon à faire coïncider la frappe avec le temps fort du refrain. Une anecdote qui n’étonnera certainement pas Maxime Petitjean, l’un des meilleurs buteurs de ces quinze dernières années désormais chargé de la préparation des Toulonnais, qui nous admettait lui aussi avoir « un secret, un truc que personne ne connaissait, pas même ma femme. C’était quelque chose que j’avais mis en place avec un sophrologue quand j’évoluais à Dax, et que je reproduisais naturellement, au moment de prendre mon élan. Ça faisait partie de mon geste, à tel point que même en bottant à l’entraînement je me répétais cette phrase sans y réfléchir, c’était devenu indispensable.» Ne vous étonnez donc plus si, en y regardant de plus près, vous parvenez à lire quelque chose sur les lèvres de vos buteurs préférés avant de les voir sévir…

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