"Le jour où j'ai disjoncté" (3/5) : quand Contepomi tente le drop...

  • Top 14 - Felipe Contepomi (Stade français) tente le drop face au Stade toulousain
    Top 14 - Felipe Contepomi (Stade français) tente le drop face au Stade toulousain Icon Sport - Manuel Blondeau
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Dans un sport où la discipline et la maîtrise des émotions sont érigées en vertus cardinales, les « pétages de plomb » n’en sont que plus légendaires, sur lesquels Midi Olympique reviendra tout l’été durant… C’était le 29 octobre 2011. Ce jour-là, le Stade toulousain accueille le Stade français. Le Clasico est un peu « défraîchi » en raison de la situation du club de la capitale, plus vraiment au sommet de l’affiche. Pourtant, la rencontre est restée dans les annales en raison d’un fait de jeu cocasse. L’ouvreur parisien Felipe Contepomi, principal acteur de la scène, a vécu un immense moment de solitude au milieu d’un stade plein et devant les caméras de Canal +.

«Mais qu’est-ce qu’il branle ? » Christophe Laussucq est connu dans le milieu du rugby pour sa franchise et sa spontanéité. La langue de bois, ce n’est pas son truc à « Kiki ». Au contraire. La sienne, c’est celle de toutes vérités, sans filtre, ni pincette. Ce jour de « Classico » rugbystique au stade Ernest-Wallon à l’automne 2011, celui qui est alors l’entraîneur de la ligne de trois-quarts du Stade français ne peut contenir ni sa surprise, ni son corps en ébullition. Il se prend la tête dans les mains, hurle, se retourne vers qui veut bien le regarder, cherche à comprendre… « Je crois que c’est la vidéo sur laquelle je figure qui a fait le plus de vues sur YouTube », plaisante-t-il aujourd’hui. Et pour cause. Sur la pelouse se déroule l’un des plus gros malentendus de l’histoire du Top 14. Alors que le Stade toulousain mène de six points (18-12), les Parisiens font le forcing près de la ligne d’essai adverse. C’est la dernière minute de jeu, la dernière chance, l’ultime opportunité pour le club de la capitale d’arracher un possible succès sur la terre de leur meilleur ennemi. Chacun leur tour, Sergio Parisse, David Attoub ou encore Antoine Burban, sont repoussés tant bien que mal par les partenaires de Yannick Nyanga. Les supporters toulousains braillent, les tribunes sont incandescentes. Les Soldats roses croient plus que jamais à l’exploit. C’est alors que l’improbable se produit.

Un choc énorme et un drop improbable

L’ouvreur Felipe Contepomi se place dans l’axe et appelle son demi de mêlée Jérôme Fillol. L’international argentin, quatre-vingt-sept sélections avec les Pumas, titulaire d’un doctorat de chirurgie orthopédique obtenu au « Royal College of Surgeons » de Dublin, décide de tenter le drop. Sa précision au pied n’est pas une légende. D’un coup de pied rageur, il expédie le ballon entre les perches et se retourne vers le banc parisien le bras levé en signe de victoire… « Et là, je vois tous les mecs avec les mains sur la tête, le regard consterné, raconte celui qui est devenu l’adjoint du sélectionneur argentin Michaël Cheika. Je vois aussi « kiki » Laussucq qui me regarde d’un air bizarre. J’aperçois même Roro (Rodrigo Roncero, N.D.L.R.) qui préfère se retourner et aller s’asseoir sur le banc, les bras ballants. Évidemment, je comprends immédiatement que j’ai fait une connerie. J’ai eu une sensation horrible au fond de moi. » D’un seul coup, l’adrénaline retombe. Son visage se fige. Il ralentit sa course et son regard se perd en direction de ses pompes. « Je suis vraiment passé pour un con», se marre-t-il aujourd’hui. Et d’ajouter : « Juste avant, les Toulousains venaient de marquer. Je ne sais pas pourquoi, j’étais persuadé que nous n’avions que deux points de retard. Le pire, c’est que dans toute ma carrière je n’ai marqué que trois ou quatre drops. Pas plus. Je n’en tentais pas souvent car ça ne correspondait pas à mon éducation rugbystique. J’aimais le jeu, attaquer la ligne, même si j’avais un coup de pied qui n’était pas mauvais. Le pire, c’est que ce drop était vraiment dégueulasse. Le ballon a eu du mal à monter. D’ailleurs, il passe tout juste au-dessus de la transversale. Je crois même que j’avais tapé avec la cheville. Vraiment, un truc horrible. Comme quoi, c’est dangereux de jouer après avoir pris un coup sur la tête. » Et pour cause…

Quelques instants plus tôt dans la rencontre, Felipe Contepomi, joueur de devoir à la grinta incomparable comme seuls les Argentins en sont capables, avait subi un énorme choc. « Celui-là, il était vraiment impressionnant, se remémore-t-il encore. J’ai été contraint de quitter le terrain pour me faire recoudre le crâne. Je me souviens que le doc (Alexis Savigny) avait décidé de me mettre des agrafes pour aller plus vite. J’entends encore le bruit dans ma tête : clac, clac, clac… Je suis revenu sur le terrain avec une quinzaine d’agrafes et un casque pour essayer de me protéger. Mais je crois que si j’avais dû passer le protocole commotion, jamais je ne serais revenu prendre la pelouse au milieu de mes partenaires. Mais bon, à l’époque, c’était un peu à l’ancienne. »

Un souvenir toujours présent

Évidemment, les minutes qui ont suivi la défaite ont été douloureuses. Le sentiment d’avoir trahi son équipe l’a envahi, le remords aussi. « Mais franchement, les mecs ont été sympas avec moi, personne ne m’en a voulu dans le vestiaire. Au contraire, beaucoup sont venus me voir pour me réconforter, pour me dire qu’ils ne m’en tenaient pas rigueur. » Il souffle, puis reprend avec un large sourire. « Je m’en voulais tellement. Le seul qui m’a un peu pourri, c’est mon ami Roro (Roncero). Je me suis assis à côté de lui, il ne disait rien. Et puis, après un long moment de silence, il m’a regardé avec son regard noir et m’a dit : « Mais tu es complètement stupide ou quoi ? »» Soyez rassuré, l’amitié entre les deux hommes n’en a pas été altérée.

Le souvenir de cette scène cocasse est encore bien vivace dans l’esprit de celui qui a évolué durant une grande partie de sa carrière au sein de la province irlandaise du Leinster (2003-2009), avant même d’en devenir l’entraîneur (2018-2022). « En fait, c’est forcément gravé en moi car je peux vous assurer que la cicatrice que j’ai sur le crâne, je la vois tous les jours quand je me regarde dans le miroir. C’est sans doute la plus importante que j’ai eu au cours de ma carrière. Et ça me rappelle forcément cet instant de gêne que j’ai vécu. » Et quand bien même Contepomi ne se regarderait pas dans un miroir, il y a toujours quelqu’un pour lui rappeler l’anecdote. Quand ce n’est pas un journaliste français, ce sont ses joueurs du Leinster. « C’est vrai, rigole Felipe. Un jour, au début de la saison, j’arrive dans le vestiaire et je vois quelques joueurs autour d’un téléphone en train de regarder une vidéo et de rigoler. Je peux vous assurer que j’ai vite compris quand ils m’ont vu dans la pièce. Je me suis fait un peu chambrer, mais rien de bien méchant. » « Franchement, comment peut-on en vouloir à un type aussi brillant, aussi intelligent, clame Jérôme Fillol qui était à la mêlée ce jour-là. Je connais un paquet d’ouvreurs à qui ça aurait pu arriver. Mais alors lui, c’était quelque chose d’impensable. Jamais je n’aurai pu penser qu’il disjoncte de cette façon. » Au fait, aussi insignifiant que cela puisse paraître, le Stade français avait tout de même empoché le point de bonus défensif.

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