Série - « Dans la tête du buteur » (4/5) : un homme seul face à son destin

  • Au Munster, lorsque Ronan O’Gara tentait un coup de pied, comme ici en 2011 en Coupe d’Europe, son capitaine se plaçait toujours derrière lui pour le mettre en confiance. Au Munster, lorsque Ronan O’Gara tentait un coup de pied, comme ici en 2011 en Coupe d’Europe, son capitaine se plaçait toujours derrière lui pour le mettre en confiance.
    Au Munster, lorsque Ronan O’Gara tentait un coup de pied, comme ici en 2011 en Coupe d’Europe, son capitaine se plaçait toujours derrière lui pour le mettre en confiance. Sportsfile / Icon Sport
Publié le , mis à jour

Tâche éminemment spécifique, le tir au but demeure un moment à part, lors duquel le buteur doit « switcher » entre sa casquette de joueur et son rôle si spécifique et important. de quoi nécessiter une approche mentale particulière et solitaire, mais dont les coéquipiers ne demeurent jamais si éloignés qu’on pourrait le penser…

On connaît le vieil adage, répété dans tous les clubs du monde depuis la nuit des temps: un buteur peut faire gagner son équipe, mais il ne la fera jamais perdre. Un aphorisme pour le moins rassurant, censé décharger le buteur de la pression négative qu’implique sa fonction. Reste que si certains de leurs partenaires peuvent éventuellement s’en convaincre, dans la caste des buteurs, personne n’est évidemment dupe… « C’est marrant car j’avais récemment cette conversation avec des amis, nous relatait voilà quelques semaines Jérome Porical, ancien buteur iconique de l’Usap. Je ne suis évidemment pas d’accord : bien sûr qu’un buteur peut faire perdre son équipe, ou plutôt qu’il contribue à ne pas la faire gagner s’il se rate… Parce qu’à partir du moment où le jeu s’arrête et où l’équipe décide de prendre les points, pendant un instant, le rugby devient un sport individuel. C’est excitant dans le sens où vous êtes momentanément le seul acteur du match. Mais c’est à double tranchant. »

Un exercice où le temps s’arrête, quelque peu comparable à celui du coup franc ou du penalty dans le football et le handball, voire du lancer franc au basket. À la différence que dans les « sports de cage » il demeure un facteur non maîtrisable (le gardien) qui est là pour gêner… « Le lancer franc, ce serait presque la meilleure comparaison, nous soufflait Jonathan Wisniewski. Sauf qu’en basket, les lancers francs sont toujours tirés du même endroit. En rugby avec les pénalités, ce n’est évidemment pas le cas. Au final, à mes yeux, la meilleure comparaison qui existe, c’est avec le swing du golfeur. »

Une filiation que Patrice Amadieu, responsable du coaching mental à la Fédération française de golf et conseiller de François Trinh-Duc, détaillait ainsi dans ces mêmes colonnes. « On retrouve des fondamentaux du swing dans l’exercice du tir au but. Il faut de l’équilibre, du relâchement et de la coordination. Dans les deux cas, il s’agit d’imprimer un mouvement sur un objet immobile. C’est notamment pourquoi, au sujet de la posture de départ, les points communs entre le golfeur et le buteur sont nombreux : pieds écartés au niveau des épaules, genoux alignés en direction de la pointe des pieds, fléchissement du tronc. »

Certains buteurs poussant la comparaison avec le golf jusqu’à visualiser un « fil imaginaire » pour affermir leur posture, l’un dirigé vers le ballon et l’autre vers le haut, afin d’éviter un positionnement trop sur les talons, et donc d’éviter le « slice » (ou « croissant », en jargon rugbystique), généralement dû à une position trop vers l’arrière au moment de la frappe.

Le golf, ce cousin pas si éloigné

Pour le reste ? Des tonnes de synergies perdurent à l’évidence entre le swing du golfeur et la frappe du rugbyman. Du point de vue mental au travers de la routine de préparation, bien sûr (lire notre édition de la semaine dernière), mais aussi du strict point de vue technique, comme l’importance de bien «traverser» la balle et terminer son geste, dans une mécanique précise, parfois fondamentalement différente selon les buteurs et leur type de frappe.

D’ailleurs, pour retrouver à chaque fois ces mécaniques, les buteurs ont souvent recours à ce que l’on nomme des « points d’intention » à savoir des repères mentaux sur lesquels se calquer dans leur mise en action. Une technique d’approche mentale qui vient, là encore, directement du golf, comme tout ce qui touche à la gestion de la pression extérieure. « Dans la tête, ça se passe de la même manière pour un golfeur devant la balle que pour un buteur face au but, relevait Amadieu. Ça met en jeu beaucoup d’actions mentales car on est en questionnement interne intense avant la mise en action. Avec François Trinh-Duc, par exemple, on a exploré sa gestion du dialogue interne. Il a travaillé une technique mentale appelée « pleine conscience », qui se divise en trois points : j’accepte la pensée négative, par exemple le fait que les gens puissent parler dans les tribunes autour de lui, je me recentre sur la tâche et je lâche prise dans sa réalisation. Mais c’est un travail qui n’est jamais fini. La preuve, c’est que Jonny Wilkinson lui-même l’a bossé très dur jusqu’au bout de sa carrière. »

Du rapport entre le buteur et son capitaine

Reste que c’est précisément de par cet aspect précis, peut-être, que l’aspect «individuel» du rôle du botteur peut-être questionné. Car s’il est entendu que la confiance en soi est capitale dans la gestion des émotions fortes, celle-ci peut justement être générée par d’autres sources que soi-même, ainsi que l’écrivait récemment Ronan O’Gara dans une de ses chroniques. « Paradoxalement, le tir au but est un exercice où vous avez besoin des autres, soulignait le manager de La Rochelle. Qu’importe l’expérience ou la qualité du joueur, tout le monde a besoin de cette petite tape dans le dos, de ces mots de confiance. « On croit en toi. Tu vas la mettre. » Pour buter, vous avez besoin de vous sentir bien dans votre peau et dans votre équipe. Pour cela, vous avez besoin d’un capitaine qui prend des décisions pour vous, en vous faisant confiance les yeux fermés. Au Munster, quand j’avais un coup de pied à tenter à Thomond Park, Anthony Foley se plaçait toujours juste derrière. Il était là, je le savais, toujours au même endroit. Je sentais ce colosse et toute son énergie juste derrière moi et cela me réconfortait. Il me mettait en confiance. C’est pour cela que j’exige de mon capitaine qu’avant chaque match, il sache tout de son buteur. La communication doit être optimale en amont parce que cela aura un impact important sur la suite. Par exemple, quand une pénalité éloignée se présente, si le capitaine se tourne vers son buteur pour savoir s’il veut la tenter, il lui transmet inconsciemment une part de doute. Lui-même n’en est pas sûr et ce n’est pas bon. Le buteur ne doit pas ressentir cela. Il doit voir son capitaine se diriger vers l’arbitre et indiquer les poteaux, sans même le consulter parce qu’il a une confiance totale en lui. Ce message est primordial pour la confiance. »

Ou inversement, un capitaine peut aussi faire le choix de demander systématiquement la touche, s’il estime que son buteur puisse se sentir fragilisé par un coup de pied important à taper trop tôt dans le match : exactement ce que firent La Rochelle et Ihaia West en finale de Coupe d’Europe contre le Leinster. Tout sauf étonnant, avec le recul, à la lecture des mots d’O’Gara…
 

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Nicolas Zanardi
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