Yoann Maestri : « J’ai envie de couper totalement avec le rugby »

  • Yoann Maestri a décidé de s'éloigner des terrains après plusieurs années au plus haut niveau.
    Yoann Maestri a décidé de s'éloigner des terrains après plusieurs années au plus haut niveau. MIDI OLYMPIQUE - PATRICK DEREWIANY
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Comme d’autres joueurs emblématiques du Top 14, Yoann Maestri (65 sélections) a raccroché les crampons à l’issue de la saison dernière. Il revient sur les raisons de ce choix et les souvenirs de sa carrière, après des fortunes diverses à Toulon, Toulouse, Paris et en équipe de France.

Que ressentez-vous depuis votre décision d’arrêter le rugby ?

Je suis très heureux de mon choix. En septembre, je pense qu’il y aura un petit pincement au cœur en voyant les copains retourner sur le terrain mais je n’en suis pas certain, car je suis heureux de ce que j’ai pu connaître durant ma vie sportive. Maintenant, je regarde devant.

Y a-t-il eu un déclic ?

Ça s’est fait petit à petit, au fil du temps et des entraînements. Le rugby est de plus en plus exigeant. La moyenne d’âge des équipes diminue. Depuis quelques années, des jeunes arrivent avec une énergie phénoménale. Il y a aussi plein de bonnes choses pour le rugby français, avec les Jiff (joueurs issus de la formation française, N.D.L.R.). Des jeunes joueurs saisissent leur chance. Quand les années passent, tu ressens un peu moins de frissons donc il faut savoir s’écouter et ne pas faire la saison de trop. Jouer pour les bonnes raisons et garder la passion. Parfois il vaut mieux partir. 35 ans, c’est la moyenne d’âge. Certains partent un peu plus tôt, d’autres vont un peu plus loin. Et puis il y a aussi le corps et la tête…

La fatigue physique a-t-elle été le critère déterminant ?

Je pense que c’est surtout la fatigue mentale, l’envie d’avoir autre chose dans la vie. Basculer sur une autre vie tout aussi haletante et relever de nouveaux défis.

Vous avez fini votre carrière au Stade français, seul club où vous n’avez remporté aucun titre. Que retenez-vous de vos quatre années là-bas ?

Une aventure complexe avec énormément de changements. Ça a été contrasté. On a eu de grands moments avec des victoires à l’arraché, mais trop peu. Sportivement, ça a été compliqué. Paradoxalement, je me suis régalé de ma vie ici à Paris. Je retiendrai aussi certaines rencontres avec des joueurs qui sont au club depuis des années et qui font que l’avenir peut être plus positif que ce qu’on a fait par le passé.

Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?

Je ne sais pas. Mais si je le savais, je le garderais pour moi et ceux qui sont concernés. Je n’aime pas trop m’épancher sur ça. Si on avait gagné, je n’en ferais pas une montagne non plus, parce que ça se joue à peu de choses. Il y a un club qui rit à la fin de l’année et treize qui pleurent. On était beaucoup trop loin de la bataille finale. Quand vous êtes aussi loin, c’est qu’il y a plusieurs choses qui ne vont pas.

En interne, y a-t-il eu des mots entre vous après la défaite à domicile contre Brive (17-33) lors de la 26e journée de Top 14 ?

(soupir) Non, c’était la fin d’une saison terne. Le plus important, c’est de regarder devant et changer certains comportements, sinon les faits se reproduiront. Il y a tellement de choses qui vont vite dans ce sport. Il faut de l’engagement et une grosse envie d’y croire.

Revenons à votre parcours personnel. Vous avez joué de 2012 à 2018 en équipe de France en étant souvent un titulaire indiscutable. Quels souvenirs gardez-vous chez les Bleus ?

C’était compliqué au niveau des résultats mais fort au niveau de l’énergie qu’on y a mis. Ça reste de magnifiques souvenirs car tu représentes ton pays. Malheureusement, au niveau du Tournoi des 6 Nations ou de nos tournées à l’étranger, on n’a pas lutté pour les premières places. Malgré les changements de joueurs et de staff, les résultats restaient les mêmes.

Étiez-vous en désaccord avec ce turnover ?

Non. Le rugby est fait d’aventures humaines. Le staff faisait ses choix. S’il était là, c’est qu’il le méritait. Personne ne faisait en sorte qu’on n’y arrive pas. Il n’y avait pas les résultats escomptés, donc il y avait du turnover.

En comparaison, quel est votre regard sur l’équipe actuelle ?

Les mecs ont l’air d’être très bien préparés. Ils sont focalisés sur leur rôle sur le terrain. Malgré le peu de vécu commun, il y a une grande confiance dans cette équipe. J’ai été frappé par le résultat des Barbarians Britanniques, surtout français, qui en ont mis cinquante aux Anglais à Twickenham (21-52, le 19 juin) avec une semaine de préparation et quelques apéros ! Mais aussi par les dix victoires qui s’enchaînent, dont les deux dernières au Japon avec des joueurs qui participent un peu aux entraînements puis arrivent avec une grande préparation mentale. Ils ne doutent pas de leurs performances. Ça doit s’entraîner fort. L’équipe est bluffante de présence et de régularité. Il y a un énorme vivier.

Y a-t-il un joueur qui vous marque plus que les autres ?

(Il réfléchit) Grégory Alldritt. Il est important à La Rochelle et en équipe de France. Son énergie sur le terrain est phénoménale. Il rattrape des coups en défense et fait preuve d’un gros volume de jeu. Il fait mal défensivement et il arrive à faire jouer debout, après lui. Je le trouve très complet et dur mentalement. Il ne faiblit pas. Son énergie fatigue les adversaires.

Pas trop de regrets de ne pas avoir joué avec ce XV de France ?

Honnêtement, non. Je n’ai pas de regrets. Ma vie ne se résume pas qu’au rugby. Il arrive de s’engager à fond et que ça ne fonctionne pas. Et il y a des moments où tu arrives un peu par hasard, et tout te sourit. Je connais beaucoup de joueurs avec qui j’ai évolué lorsqu’ils étaient un peu plus jeunes. Ils le méritent. Je sais ce que c’est d’avoir des résultats beaucoup plus négatifs, donc j’imagine aussi ce que ça doit être de gagner ces matchs-là. Il faut relever la qualité du travail de ces joueurs et de leur préparation. Ce qu’ils sont en train de réaliser, ce n’est pas facile, mais c’est très beau.

Un bouclier de Pro D2 avec Toulon en 2008, une Coupe d’Europe et deux Brennus avec Toulouse en 2010, 2011, et 2012. Que retenez-vous de vos saisons au Rugby Club toulonnais et au Stade toulousain ?

Il y avait une forte concurrence, que ce soit à Toulon ou à Toulouse. J’avais l’envie de me donner à 200 % pour aller chercher des objectifs communs, ne rien lâcher, dominer nos adversaires. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir vécu ça. Ces moments-là font les hommes qu’on est devenus un peu plus tard. Des moments de grande solidarité, d’engagement, et de défaites en restant solidaires. Je suis reconnaissant de les avoir vécus.

Vous êtes donc fier de votre parcours ?

La fierté, c’est beaucoup d’ego et tu peux t’en passer. Dans une vie, il y a toujours des moments difficiles. On peut faire la fine bouche, mais les moments qu’on a vécus sont magnifiques et sont porteurs pour la suite. Il faut avoir l’humilité de dire qu’on est chanceux d’avoir vécu tout ça.

Y a-t-il eu un titre plus marquant pour vous ?

Non, car chaque titre était superbe. Il couronnait une saison longue, dure, mais très belle.

Un mot sur Guy Novès, votre entraîneur à Toulouse de 2009 à 2015 et en équipe de France de 2016 à 2017 ?

Il était notre mentor. Quelqu’un de très exigeant, très difficile, mais aussi très proche de ses joueurs. Il nous a montré la voie du très haut niveau. Il a une féroce envie de gagner. C’est un compétiteur incroyable.

Vous avez récemment été courtisé par la franchise sud-africaine des Stormers. Pourquoi les échanges n’ont-ils pas été plus loin ?

Le manager des Stormers John Dobson m’a contacté pour que je puisse faire une année là-bas. Mais aujourd’hui, les provinces sud-africaines ont des saisons similaires à celles de l’Europe. La reprise de l’entraînement se fait en juillet ou en août, et la saison se finit en juin. Je lui ai dit que je ne me sentais pas capable de m’engager à 200 %.

Y a-t-il eu une hésitation ?

Non, juste une réflexion.

Parlez-nous de votre reconversion après votre carrière professionnelle.

Je vais me détacher du rugby pendant un bon moment mais ça restera le sport qui m’a énormément apporté dans la vie. Je reste à Paris où j’ai une agence de direction artistique, de création, et de communication avec mon frère, qui n’a rien à voir avec le rugby, en tout cas pour l’instant. Ça me passionne et ma vie sera bien remplie. Pourquoi pas revenir dans quelques années pour entraîner une équipe de jeunes et voir ce que c’est d’avoir une interaction avec des jeunes joueurs. J’imagine que ça doit être passionnant. Ce sera dans un second temps. Là, j’ai envie de couper totalement avec le rugby. Ce n’est qu’un moment de vie. On arrête nos carrières à 35 ans, on reste de jeunes hommes. Si tu en fais un monde de cette vie-là, tu ne t’en relèves jamais.

Que retiendrez-vous de cette grande aventure au plus haut niveau ?

(Il réfléchit longuement) Je n’ai jamais été très fort pour parler de mes émotions liées à mon sport. J’en garderai une image magnifique de bout en bout, depuis mes années chez les jeunes avec des amis d’enfance, puis mes moments à Toulon. Là-bas, des joueurs comme Soane Toevalu, Philip Fitzgerald ou José Suta m’ont accompagné quand j’étais tout jeune rugbyman, au milieu de toutes les stars de l’époque à Toulon, entraînées par Tana Umaga. Après, il y a eu les années à Toulouse, l’équipe de France, et le Stade français. C’est un grand tableau qui m’est personnel. Je me suis toujours donné à fond. Même si c’est péjoratif, mon rugby n’était pas vraiment autour du ballon, mais surtout sur l’engagement collectif pour que quinze hommes prennent le dessus sur quinze autres sur le terrain. Pouvoir se retrouver une heure, une semaine, ou dix ans après en ayant les belles émotions des combats partagés.

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Rayane BEYLY
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