Nantes 1986, le récit d’une sauvagerie - Épisode 2 : quatre jours en enfer

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    Nantes 1986, le récit d’une sauvagerie - Épisode 2 : quatre jours en enfer
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La légende du match du 15 novembre 1986 s’est aussi construite autour d’un stage terrible qui s’est déroulé au Domaine d’Orvault, à Nantes. Jacques Fouroux s’y est montré volontairement odieux, fort de l’emprise qu’il avait sur son groupe et sur la chance qu’il offrait à certains.

C’est l’histoire d’un énorme coup de poker. Un entraîneur qui tente le tout pour le tout, pour faire accoucher l’Histoire d’un moment inoubliable. Après la défaite de Toulouse, Jacques Fouroux ne bouleverse pas son XV de départ. Mais il procède à trois changements. Erik Bonneval est déplacé du centre à l’aile gauche ; Denis Charvet fait son apparition avec le maillot 12. À l’ouverture, le débutant Franck Mesnel remplace Jean-Patrick Lescarboura, blessé mais qui sera finalement remplaçant. Un autre débutant s’impose au poste de pilier gauche, le Biarrot Pascal Ondarts, alors qu’il joue à droite dans son club. Il a déjà 30 ans et une réputation de roc en mêlée. Avec la sélection du comité Côte-basque, il a tenu la dragée haute aux All Blacks en match de semaine. Après une éternité à ronger son frein en France B, il accède enfin à l’échelon suprême.

À Nantes, les autorités locales font le maximum pour remplir La Beaujoire. Le soutien massif que n’a pas su donner Toulouse, la cité des Ducs de Bretagne se fait forte de l’offrir à ce XV de coqs en galère.

En ce temps-là, pas de huis clos longue durée du groupe. Entre les matchs, on revient chez soi. La vingtaine de joueurs concernés (avec les remplaçants, plus un ou deux blessés conservés dans le groupe) arrive au compte-gouttes à Nantes. "Domaine d’Orvault", se souvient Jean-Pierre Garuet. Il n’est pas près d’oublier ce qui sera… une sorte de centre de tortures.

Pas de doutes possibles, Jacques Fouroux a le masque des mauvais jours. Il fait vraiment la gueule, son regard est dur et ses paroles cinglantes, c’est un euphémisme. Celui qui accueille les joueurs n’est pas un technicien, ni un tacticien, ni même un préparateur physique. Il est une sorte de petit docteur Frankenstein. Son monstre n’aura pas une, mais entre seize et vingt-et-une têtes. Jacques Fouroux a moins de quatre jours devant lui pour donner vie à ce Golem. Il sera infernal. "Odieux, exécrable", dit encore Rodriguez.

Denis Charvet avait joué le mardi avec les Barbarians, face à ces mêmes All Blacks à La Rochelle. Il a appris sa sélection cinq minutes après le coup de sifflet final. Le lendemain, il avait filé tout droit à Nantes pour débarquer dans une veillée d’armes dont il n’avait pas idée. "On a eu du très grand Jacques. Il était exécrable, en effet. Il nous a amenés un niveau de détestation inédit pour qu’on soit prêts… Personnellement, je n’ai pas ressenti une détestation de lui, mais une détestation de la situation. Je ne me souviens pas de tout ce qu’il nous a dit mot sur mot, mais c’était très violent. Des mots violents, oui, par rapport à nos habitudes et par rapport à ce qu’il était. Cela dépassait ce que lui aurait supporté des autres."

Deuxième ligne du Boucau, Jean Condom était une poutre vivante. Un homme de devoir par excellence. "Nous étions partis de Biarritz à 7 h 30 avec Serge Blanco, Pascal Ondarts en prenant au passage à Dax Jean-Patrick Lescarboura. Le repas était prévu à midi. Nous étions arrivés à Nantes à 13 h 15 et là, on nous a dit : "Le repas est terminé. Vous ne mangerez pas jusqu’à ce soir. Rendez-vous à 14 h 15 pour la vidéo. Entraînement en suivant."

Pas d’électricité dans les chambres

Pascal Ondarts a vécu ce séjour en mode un peu masochiste. La joie de débuter fut plus puissante que les brimades : "Oui, cette préparation fut inhumaine. Mais je l’ai beaucoup aimée. J’ai 66 ans et je vous dis que Jacques Fouroux est le plus grand meneur d’hommes que j’ai connu. En 1986, j’étais remplaçant depuis cinq ans. Je m’étais même fait virer en étant remplaçant : lors d’un entraînement, nous avions pris le dessus en mêlée sur les titulaires. Et la presse en avait fait des gorges chaudes. Mais à l’époque, dans la préparation des tests, la plupart du temps, les remplaçants n’étaient pas grand-chose. Ils n’avaient accès à la chambre que la veille des matchs. Quand tu étais remplaçant, tu ne servais à rien ou presque." Cette première sélection, Ondarts en avait rêvé. Fouroux lui avait fait tellement miroiter, avec ce sens de la provocation qui n’appartenait qu’à lui. C’est vrai que Fouroux avait un rapport spécial à la condition de remplaçant (ils ne rentraient que sur blessure, à cette époque). Il avait même déclaré : "En tant que joueur, quand j’étais remplaçant, je voulais que l’équipe perde."

On ne peut pas ne pas se poser la question : Fouroux n’a-t-il pas fait exprès de prendre Pascal ce jour-là précisément pour faire exsuder la frustration de ses vingt matchs passés en tribune ? "Cette sélection, je l’attendais. Personnellement, j’étais prêt. Mais ceux qui n’étaient pas encore prêts finiraient ces fameux quatre jours en étant sûrs de l’être." Depuis le premier test, le pilier du BO savait qu’il allait jouer. Son heure était venue. Mais il avait dû faire face à un dilemme : "À Toulouse, Fouroux m’avait dit : "À samedi ! Tu vas jouer !" Mais je l’avais averti que je ne serai pas au banquet de Toulouse car je devais assister au mariage d’un ami au Pays basque. Il avait tordu le nez : "attention, si tu ne viens pas, Ferrasse ne voudra pas te prendre !" Je lui avais répondu : "Ferrasse fera ce qu’il voudra, je pars au mariage." À trente ans, il ne voulait plus faire de compromis : "Je suis parti pied au plancher après la fin du match, dans le brouillard. Je me suis ennuyé comme un rat mort sur la route. Mais j’ai été présent pour mon ami." C’est ce qui s’appelle prendre tous les risques.

Le rassemblement de Nantes a vite tourné à l’opération super-commando, avec des tests psychologiques permanents… Des tests à la rude, façon GIGN. "C’était comme dans les pays de l’Est, pas d’électricité dans les chambres." Le pilier de Biarritz découvre une sensation étrange : "On n’avait pas peur, non. Mais on préférait ne pas sortir, c’est vrai. Si on le croisait, on savait qu’on allait se faire pourrir." Erik Bonneval détaille : "Tout était fait pour nous énerver. Jacques nous faisait la guerre sur la bouffe. Je crois même que Jacques s’était débrouillé pour nous couper le téléphone. Impossible d’appeler nos proches." Jean Condom pouruit : "Je me souviens de ces repas qu’on prenait très vite, quelques minutes en avance, avant de repartir dans notre chambre. On ne voulait pas le croiser."

Une atroce séance vidéo

Écoutons Alain Lorieux : "On est arrivé et Fouroux a remarqué qu’il manquait un joueur… Et puis, il nous a annoncé qu’on allait faire une séance de vidéo, chose qu’on ne faisait jamais !" Les coachs de l’époque n’étaient pas encore des obsédés de la télécommande. Les joueurs comprennent que les quatre jours seront très spéciaux, vraiment spéciaux. "On a revu le match et à chaque action, il arrêtait l’image." "Voilà pourquoi tu ne joues pas !" a-t-il asséné à Hervé Chabowski, titulaire à Toulouse, mais devenu remplaçant au profit de Ondarts. "ça a continué comme ça. On s’est fait pourrir."

Ah ! ces séances vidéo... Le magnétoscope devient l’instrument de tourmente favori du petit Caporal. Erik Bonneval en parle aujourd’hui en rigolant : "J’ai un souvenir marquant de ces séances, avec une grande télé de l’époque et ces interminables commandes : avance- recule. Arrêt sur image sur chaque joueur et on se faisait assassiner. Les avants prennaient tous très cher. Dès que l’un d’entre eux était un peu appuyé, il avait droit à une salve : "Qu’est-ce que tu fais appuyé comme ça ? Et les coups de casque alors ?"

La boucherie verbale est terrible. Bonneval poursuit : "Avec Philippe Sella, j’avais l’impression d’y échapper. Et puis, tout d’un coup, on voit sur l’écran Philippe Sella plaquer Frano Botica. Mais quand je dis qu’il le plaque, il le découpe ! Un tampon terrible. Mais après, machinalement, il lui tend la main pour le relever. Là, Jacques arrête l’image et passe un savon terrible à Philippe : "Pourquoi tu as fait ça ? Il ne faut pas le faire samedi prochain !" Du pur délire. Daniel Dubroca n’a rien oublié lui non plus : "S’il te voyait dans les couloirs, apparemment désœuvré, il te disait : "Tu n’as rien à faire ? Va faire un peu de vidéo !" Jean Condom ajoute : "Dès qu’on le croisait, il sortait un reproche. À moi, c’était : "Tu n’as pas assez aidé ton pilier droit sur telle mêlée." À chaque heure, Fouroux repousse les limites jusqu’à installer une ambiance franchement délétère.

Garuet en bouc émissaire

Un joueur en particulier se sent visé. C’est pourtant un grognard, un fidèle serviteur de Jacques Fouroux : Jean-Pierre Garuet en personne, pilier droit de Lourdes, roi de la mêlée fermée.

"Je m’en souviendrai toujours. J’ai chargé, j’ai chargé, j’ai chargé... Certains étaient gênés pour moi. Je me souviens des regards de Serge Blanco ou de Philippe Sella devant ce que je subissais. Ils étaient au bord des larmes. Oui, j’étais devenu l’emblème, le porte-drapeau de cette défaite. Au nom de tous les avants, j’étais le bouc émissaire." Fouroux ne s’arrête pas aux questions sportives. Il n’hésite pas à tomber sur le râble de "Garuche". "Il l’a tancé à cause de son goût immodéré pour le fromage. Pas compatible avec la préparation d’un test aussi terrible", poursuit Lorieux, marqué par ces méthodes à la limite, même pour l’époque, moins policée qu’aujourd’hui.

Le pilier placide aurait pu mal prendre ce procès public. Mais il reste de marbre et ne perd pas ses moyens. Ni son moral. "Je connaissais Jacques. L’amitié que nous avions, le respect."

Au soir de cette séance inoubliable, on toque à la porte de sa chambre. Dans le silence presque sépulcral du domaine d’Orvault, ce n’est pas anodin. Les trois coups résonnent doublement et Jacques Fouroux fait son entrée dans l’intimité de son homme fort. Son ton n’est plus le même : "Jean-Pierre, j’ai été dur avec toi. Mais tu comprends, il le fallait. Je ne pouvais pas faire ça avec Daniel Dubroca, c’est notre capitaine. Ni avec Pascal (Odarts), c’est sa première sélection." Garuet lui répond du tac au tac, magnanime : "Jacques, je ne te dis rien, je ne me plains pas. Il n’y a pas de problème entre nous et peut-être que j’en avais besoin." Le lendemain, le pilier retrouve ses coéquipiers évidemment et leur confie : "Ce n’est rien les gars, je suis toujours là avec vous. D’autres ont été remplacés, même s’ils ont moins chargé que moi hier. Par respect pour eux, je n’ai pas le droit de me plaindre."

Mini-affaire Carminati

Oui, Jacques Fouroux avait choisi la politique du bouc émissaire pour pimenter cette préparation hors du commun. Un autre joueur allait attirer ses foudres : le numéro 8 de 20 ans Alain Carminati, celui que la presse avait encensé au premier match. Son aisance et sa puissance avaient sidéré tout le monde. Il était alors au Bataillon de Joinville mais le jour des retrouvailles, il avait trouvé le moyen de manquer son train. "Je suis arrivé en début d’après-midi au lieu du matin. Ça a jeté un froid." Alain Lorieux l’a dit, il se souvient très bien du moment où Jacques Fouroux a remarqué qu’il manquait quelqu’un au rendez-vous et de sa moue de colère. "Il est arrivé en retard. Ensuite, il a eu une altercation avec Fouroux."

Cette mini-affaire Carminati a marqué tout le monde. Elle est allée au-delà d’un simple retard. Daniel Dubroca en rit maintenant. "Jacques a donné la composition. Il a dit Rodriguez, numéro 8 ; Carminati, numéro 7 ! Avec l’insouciance de ses vingt ans, Carminati l’a repris : ah non, moi je joue 8 !"

Nous avons posé la question au principal intéressé : "Alors, Jacques Fouroux a commencé à m’expliquer que sur nos introductions, je jouerai numéro 7 ; puis numéro 8 sur les mêlées adverses. Je l’ai pris comme une allusion au fait que je ne puisse pas tenir le poste quand on avait le ballon. Alors, j’ai demandé pourquoi à Fouroux. Il paraît que ça ne se faisait pas… Ça a jeté un nouveau froid."

Laurent Rodriguez nous offre son souvenir de l’incident : "Il avait environ une heure de retard. Il s’est excusé mais je voyais que Jacques avait la haine. Il nous a informés de la permutation. Carminati a répondu : pourquoi pas en 8 ? Fouroux a explosé de colère : "parce que je te le dis !" Mais Carminati a insisté. Et Jacques n’en démordait pas. Ça a fini de mettre une ambiance de folie. Et Carminati a passé un séjour de feu. Jacques en est même venu à lui reprocher ce qu’il mangeait. Ce n’était pas du fromage comme Garuche, mais une histoire de yaourt. J’ai encore cette image. Il s’était fait un dessert avec un yaourt dans un bol agrémenté de deux bananes." Fouroux l’a vu et lui est tombé dessus. Le plus extraordinaire, c’est qu’Alain Carminati trouve le moyen de se blesser. "Une scène extraordinaire, deux minutes après le début d’un échauffement. On a vu Carmi se tenir la cuisse. Forfait : Dominique Erbani est titularisé illico."

Incroyable, voilà que les dieux sont avec Fouroux. Le petit Caporal n’a pu y voir qu’un signe, son soleil d’Austerlitz. Celui qui a défié son autorité est frappé par le sort. Tous les espoirs sont permis au sélectionneur des Bleus.

De ces quatre jours terribles, Jean-Pierre Garuet n’a rien oublié. Y compris ce qui est toujours passé inaperçu. "On a souffert dans les salons du Domaine, évidemment. Mais les entraînements ont été légers, pas exténuants comme ceux de Toulouse. J’ai au contraire le souvenir de séances assez calmes et lucides, bien menées par Daniel Dubroca et Pierre Berbizier." Le pilier secoué par les gueulantes comprend que l’Histoire est en marche. Y compris par des chemins détournés.

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