Top 14 - Jérémy Sinzelle (Toulon) : « Au-delà du rugby, il faut qu’on s’aime »

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Jérémy Sinzelle (Centre de Toulon) - Dans cet entretien fleuve, le champion d’Europe revient avec franchise sur son départ tumultueux du Stade Rochelais, son retour et ses ambitions avec le RC Toulon.

Il y a quelques mois, si on vous avait dit que vous reviendrez dix ans plus tard au RC Toulon, est-ce que vous l’auriez cru ?

(sourire) Non ! C’est une belle histoire, une belle fin de revenir à Toulon. En venant au Campus, je me suis dit que c’était passé vite (rires). Putain, je dois profiter ! Ce sont les trois dernières saisons de ma vie. Je prends ce défi à 100 %. Ce sont mes dernières cartouches. Il y a un an, j’étais sous contrat avec La Rochelle. En vérité, tout est allé très vite avec le RCT. Les premiers contacts ont été noués proches de la fin de la saison, vers janvier ou février. J’ai géré ça en parallèle de mes objectifs avec La Rochelle. Ça a été un moment compliqué.

Avez-vous été touché par votre fin d’aventure à La Rochelle, où vous sembliez en conflit avec Ronan O’Gara ?

Je n’ai pas été touché. Mon avocat a été très important dans cette étape, car il me restait un an de contrat. Je savais que c’était la fin avec La Rochelle dès janvier, on a eu la chance de bien finir avec ce titre. Je n’ai pas de regret. Disons… (il marque une pause) J’attendais un peu plus de La Rochelle. Je ne dis pas que ça a été un manque d’affection, mais j’aurais voulu que des personnes prennent un peu plus parti sur certains points. La Rochelle n’a pas tout fait pour me retenir.

Continuez.

On m’a fait sentir que c’était plus facile que je m’en aille et que je m’engage dans un nouveau projet. Je n’avais pas envie d’être là pour être là, pour faire de la figuration. à 32 ans, ça ne m’intéresse pas. Pour un peu que, sur cette dernière année de contrat, tu ne joues pas et qu’il t’arrive une bricole, il y a une possibilité de rester sur le côté. Après, ça reste du sport. Le rugby devient comme ça, la pelouse n’est pas plus verte à La Rochelle qu’ailleurs. Tout ça m’a contraint à vite tourner la page. Mais, c’est incroyable de rentrer à Toulon. Le destin a bien fait les choses.

Qu’est-ce que vous sous-entendez derrière la phrase "le rugby devient comme ça" ?

Le rugby est clairement devenu un business. C’est un sport-business. Tout a changé. C’est le rugby d’aujourd’hui. J’ai aussi évolué et changé, avec les années et avec mon sport. Je m’adapte à ce monde qui bouge. Je ne suis pas le vieux con à dire que c’était mieux avant (rires). C’est faux en plus ! Pour ne pas rester en marge, je me dois de m’adapter aussi à cette nouvelle génération de joueurs, de dirigeants et de tout ce qu’il y a autour. Le rugby est de plus en plus médiatisé. Et c’est une bonne chose. Mais, derrière, tu ne peux pas avoir un mot plus haut que l’autre. Parfois, des propos peuvent être mal interprétés ou mal formulés dans la presse. Tout le monde fait de plus en plus attention à ce qu’il dit. Il y a très peu de choses naturelles. Parfois, ce ne sont même pas les vraies personnes que vous avez en face (rires).

Comment se sont noués les premiers contacts avec Toulon ?

J’ai surtout eu Pierre (Mignoni) au téléphone et j’ai été surpris… En fait, pour être honnête, ce qui m’a fait bizarre, c’est que Pierre n’était pas encore annoncé à Toulon (rires). Donc, Pierre, entraîneur de Lyon, m’appelle pour aller à Toulon… Il me restait un an de contrat, j’ai 32 ans, je ne devais pas me tromper. Cette décision, je l’ai prise dans un moment délicat avec La Rochelle, où on avait des mauvais résultats en février. On était encore en Coupe d’Europe. J’étais dans l’entre-deux. Au RCT, on me proposait trois ans de contrat et c’est difficile à refuser. En plus du challenge sportif, c’est un choix familial. Ma compagne est originaire d’ici. J’ai deux enfants, qui vont pouvoir côtoyer leurs grands-parents au quotidien.

Un minot qui revient en Rade, certains de vos amis ne s’y sont pas risqués…

Je suis juste un minot qui est parti il y a dix ans. Je n’ai rien à perdre. Je suis en fin de carrière. J’espère apporter quelque chose aux jeunes, à ce club. Clairement, je veux gagner des titres. On ne retient que les mecs qui gagnent. À Toulon comme ailleurs, on ne se souvient que des mecs qui ont remporté des trophées. J’espère laisser mon empreinte.

C’est la première fois que vous êtes autant attendu dans un club. Vous avez enfin la reconnaissance de vos pairs et du public. Sentez-vous que votre statut à changer ?

Je n’ai pas de statut. C’est une phrase bateau : les compteurs sont à zéro. J’ai gagné autre part. Dans le vécu, j’ai été champion de France et d’Europe. À Toulon, la page est vierge. Je n’ai encore rien fait. C’est un nouveau cycle. Le statut passé n’existe pas. À Toulon, je n’ai rien fait. On s’en branle de ce que j’ai fait avant. Et je veux qu’on marque l’histoire du club avec ce groupe.

Avec votre expérience, comment abordez-vous le fait d’être dirigé par deux entraîneurs en chef ?

C’est étonnant, à première vue. Toulon est le seul club à avoir deux têtes d’affiche dans son staff. Mais, une fois dedans, on sent que des choses se mettent en place. Il faut leur laisser du temps. Quand tu as deux mecs au même statut, ça peut devenir compliqué dans le sens où chacun peut se renvoyer la balle : "Non, ce n’est pas moi, c’est Franck (Azéma). Non, cette fois c’est Pierre qui gère." Ce jeu peut être dangereux, car on a l’habitude d’avoir un seul chef, dans le sport de haut niveau. Le plus important, c’est de laisser du temps. Après, pour que tout soit plus limpide pour les gens à l’extérieur, il faudra qu’on gagne des matchs (sourire). Si tu ne commences pas bien, ça sera le bordel. Le premier cycle sera capital.

Comment cela s’articule-t-il, au quotidien ?

On sent que Pierre est un peu au-dessus dans la vision. Franck prend à sa charge un peu plus le jeu des trois-quarts. Pierre est un peu plus détaché. Tu sens tout de même qu’on repart avec un prototype sur certaines phases : un entraîneur des avants, l’autre des trois-quarts, Pierre est un peu en retrait et supervise. Ensuite, dans le mouvement collectif, aussi bien en attaque qu’en défense, tout le monde est impliqué. Dans le collectif, tout le monde a son mot à dire.

Dans votre discours, la gagne revient presque dans toutes vos réponses…

Je ne suis pas prétentieux en disant que je me suis toujours levé le matin pour espérer pouvoir brandir des trophées. Si je suis sportif de haut niveau, c’est pour la gagne. Je ne suis pas à Toulon en retraite, pour tirer mes trois dernières années. Je veux bien finir, ça passe forcément par gagner un trophée. Le reste, ça ne m’intéresse pas. Si c’est pour regarder les murs avec les photos des anciens des années 2010… J’ai eu la chance de gagner à Paris et à La Rochelle. Maintenant, c’est Toulon. Faire des quarts ou des demies, ça tombe dans l’oubli. On ne doit pas se mentir. Je me dis tous les jours que je suis ici pour gagner des titres.

Voulez-vous porter ce discours dans le groupe ?

Je veux que les mecs se disent la même chose : c’est le moment de faire regagner Toulon. On a un bon groupe. Certains mecs dans le milieu me disent qu’à 25 ans, ils sont encore jeunes. Non, non. C’est le moment, c’est maintenant (il tape du poing sur la table). À 30 ans, tu commences à être vieux, à 20 ans, tu es jeune. Quand tu as 25 ans, comme certains mecs dans ce groupe, je leur dis que c’est le moment. J’espère que tout le monde le ressent.

Un éventuel titre avec le RCT aurait-il un goût différent que ceux avec La Rochelle ou le Stade Français ?

Oui, dans un certain sens, car c’est de là où ça part. Pour avoir vécu le port à La Rochelle, je me dis qu’à Toulon… Ça doit être pas mal quand même (rires). C’était ouf ce que j’ai vécu là-bas. J’ai grave kiffé. D’ailleurs, j’ai plus de souvenirs de cette arrivée au port qu’au moment où on lève la Coupe d’Europe au Vélodrome. Le lendemain, tu as le temps de savourer et de réaliser. Tous ces gens qui nous attendaient… C’est avec ça qu’on marque les gens. J’ai envie de revivre cette sensation du port de La Rochelle à Toulon. Je veux continuer à vivre des moments dont je me souviendrai à vie.

Vous avez gagné partout où vous êtes passé. Fort de cette expérience, quelle est la recette ?

J’ai aussi perdu une finale de Challenge Cup avec le RCT en 2010 (sourire). Au-delà du rugby, de bien jouer collectivement avec un fond de jeu, d’être en forme physiquement, il faut qu’on s’aime. Je veux que ce groupe s’aime. Si on s’aime, on se transcende pour le mec d’à côté. Ce groupe doit être fort et pour ça, on doit s’aimer les uns, les autres.

Comment analysez-vous ce groupe depuis votre arrivée ?

On sent que ça a été dur pour des mecs la saison passée. Je n’ai pas tout remué, parce qu’on a envie de partir sur un nouveau cycle. J’espère surtout que ce groupe va se rattacher avec ce public. Je ne veux pas que les joueurs soient d’un côté et le public de l’autre. À Toulon, on doit tirer dans le même sens. De l’extérieur, j’ai l’impression qu’il a manqué ça, ces dernières années. Pour gagner, tout le monde est important : les gens dans les bureaux, les joueurs, le staff, le public. On doit tous se mettre dans une même bulle pour aller chercher les victoires.

Vous semblez vous inscrire dans un rôle de leader naturel, dans ce groupe…

Je ne me mets pas de pression avec ça. Je veux surtout rendre le projet de jeu le plus clair pour tout le monde. Au centre ou à l’ouverture, tu te dois de bien faire jouer les mecs autour de toi. J’aime avoir de l’impact sur mon équipe. Dans le groupe, je me demande toujours ce qui est le mieux pour le partenaire à côté de moi. Je pense le jeu pour essayer d’avoir les meilleurs assemblages avec les copains. Mais que personne ne s’inquiète, j’aurai toujours aussi la franchise de dire les choses quand ça n’ira pas, en dehors ou sur le terrain. Le but, c’est de faire avancer ce groupe. On sera un peu moins bien, parfois, et on se devra se dire les choses. Quand on fait de mauvaises séances ou de mauvais matchs, il faut le dire. Je ne suis pas le mec qui parle pour parler. Je parle quand j’estime avoir quelque chose de pertinent à dire.

La concurrence au poste de centre sera dense. Le staff a-t-il prévu de vous utiliser dans un autre registre ?

Tu ne gagnes pas sans concurrence. C’est ce qui nous rend meilleurs à l’entraînement, en match et au sein de la vie du groupe. À 32 ans, je suis prêt à montrer que j’ai encore envie de m’y filer. Je ne serai peut-être pas toujours le meilleur, mais je veux être en mesure de toujours répondre présent. J’ai signé comme centre mais s’il faut jouer à un autre poste, comme à l’ouverture, j’irai et j’essaierai d’être le meilleur possible. Ça fait longtemps que je n’ai pas joué à ce poste. Baptiste (Serin) et Benoît (Paillaugue) savent le faire. Pour l’instant, ce n’est pas dans le projet.

Comptez-vous les jours avant de retrouver Mayol avec le maillot frappé du muguet ?

Ce sont mes dernières années, j’ai besoin de ressentir de grosses ambiances. Je sais que dans les moments délicats, ça râlera à Toulon (rires). Dans les bons moments, ça sera une folie incroyable. Je veux sentir Mayol avec le maillot rouge et noir. En arrivant, je ne dois pas me tromper de vestiaires, ne pas partir à droite (rires). Ça va être top, j’en sui sûr. Je n’ai rien coché dans le calendrier. À chaque fois que je suis revenu, j’ai toujours eu beaucoup d’amis et de famille dans les tribunes. Mayol, c’est à part, avec ce côté bouillant. Mayol et Deflandre, ce sont des endroits atypiques et excitants. J’ai hâte que mes enfants, deux petits Rochelais, découvrent ça. À la maison, ils me chantent encore : "Ici, ici, c’est La Rochelle." On va devoir rapidement passer au Pilou-Pilou. Maintenant, ce n’est plus le bateau, c’est le muguet (sourire).

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Mathias MERLO
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