Le match d'une vie (3/5) : Gaëtan Héry, le sauveur de Clermont

  • Gaëtan Héry tape la pénalité qui sauve l’ASM Clermont de la relégation en 1995. Photo Pierre Couble - La Montagne
    Gaëtan Héry tape la pénalité qui sauve l’ASM Clermont de la relégation en 1995. Photo Pierre Couble - La Montagne La Montagne - Pierre COUBLE
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On se souvient d’eux pour un moment précis, une embellie extraordinaire. Midi Olympique vous fait revivre les destins furtifs, d’accord, mais brillants de ces joueurs qui ne sont pas des têtes d’affiche mais qui ont marqué la mémoire. Et ce n’est pas donné à tout le monde. Cette semaine, Gaëtan Héry. Plus souvent remplaçant que titulaire à l’ASM dans les années 1990, il reste pourtant celui qui, d’une pénalité dans les arrêts de jeu contre le Stade bordelais, sauva Clermont de la seule menace frontale de relégation dans toute son histoire (1995). L’incroyable récit d’un héros qui s’ignore.

Clermont, dans le livre des records, est bien l’équipe qui a perdu le plus de finales de l’histoire du championnat de France. Jusqu’à ce jour de mai 2010 où, dans le sillage d’un Morgan Parra encore gamin, le club donnait enfin l’estocade au mauvais œil. Jour de gloire, enfin, et jour historique. Le plus illustre du grand roman de ce club ? On en retiendra toutefois un deuxième, plus méconnu, moins célébré. Le 16 avril 1995.

Si l’ASM a mis longtemps à soulever son premier Brennus, il est aussi le club à la plus grande longévité dans l’élite du rugby français. Une régularité sans faille, puisqu’il est le seul à n’avoir jamais connu de relégation sportive, depuis son accession en 1925. Un record qui ne tient que par le fait et le pied d’un homme : Gaëtan Héry, buteur providentiel et sauveur surprise d’une ASM alors au bord du précipice. Voici son histoire.

La sainte trouille des Béglais

En 1995, un an après avoir atteint la finale du championnat et du Du-Manoir, Clermont se trouvait embarqué dans une improbable lutte pour le maintien. « En 1994, l’aventure avait été fabuleuse, construite sur une solidarité immense. Mais nous n’avions pas su nous renouveler » concède aujourd’hui Héry. « Nous, joueurs, étions un peu grisés par l’engouement populaire qui avait entouré l’épopée de 1994. Une telle frénésie ! Personne ne s’est assez remis en question. La suite, ce fut une dégringolade. »
Armée de nombreuses légendes du rugby auvergnat (Philippe Marocco, Jean-Marc Lhermet, Philippe Saint-André, Eric Nicol, Christophe Juillet, Emmanuel Menieu, Fabrice Ribeyrolles, Gilles Darlet…), l’ASM ratait donc sa première partie de saison et se trouvait reversée en « Coupe Moga », des play-down qui devaient alors décider de la relégation. Et puis, il y eut cette confrontation décisive, une finale pour le maintien : face au SBUC (Stade bordelais) des anciens Béglais dissidents. Moscato, Gimbert, Simon, Reigt et Techoueyres. Le tout piloté par un certain Bernard Laporte, pour ce qui était sa première expérience d’entraîneur.
Entre les deux camps, l’antériorité était grande. Le capitaine Lhermet admet : « Ils étaient champions en 91 et ils marchaient sur tout le monde. Pendant plusieurs années, nous avons souffert contre eux. C’est vrai, nous avions un complexe contre ces joueurs-là ».
Dans cette confrontation face au SBUC, plombés par ce complexe d’infériorité, les Clermontois ne faisaient pas figure de favoris. Le match aller, à Michelin, s’était soldé sur un score nul (16-16) aux allures de petite victoire pour les Girondins. Pour le retour, au Bouscat (quartier nord de Bordeaux), la pression était clairement sur les épaules auvergnates. Ce serait finalement le grand jour de Gaëtan Héry.

Un « joueur moyen » titularisé le matin du match

De son propre aveu, Héry était « un joueur moyen entouré de grands joueurs » Nantais d’origine, arrivé au club en juniors après une année au sport études d’Ussel, il avait débarqué en équipe première en 1991. D’abord sur la pointe des pieds. « Quelques matchs en Challenge Yves Du-Manoir ».
Au matin du 16 avril 1995, jour décisif pour l’ASM, Héry devait encore être remplaçant, derrière les habituels cadres. « Mais le matin du match, au départ du bus, Bertrand Rioux (entraîneur) m’a attrapé : « Eric Nicol est forfait, tu vas débuter à l’ouverture. Et tu vas buter. » Le début de la grande histoire.

Ce match, ce fut un long bras de fer. « Mais pour la première fois depuis longtemps, au match aller, les Bordelais ne nous faisaient pas peur. Ils avaient décroché un match nul, mais sans toutefois nous laisser cette sensation de puissance qui nous marquait habituellement. Et au match retour, dès les premières minutes, ce sentiment de confiance retrouvée se confirmait : sur les premiers impacts, Lecomte, Menieu, Versailles, Lhermet et Arnaud Costes marquaient nos adversaires physiquement. Sur l’agressivité, nous étions présents. C’en était fini, nous n’avions plus peur d’eux. » Lhermet se souvient encore : « Pourtant, je me souviens du couloir. Dans le visage des Bordelais, on voyait qu’ils étaient prêts à nous défoncer. Il faut le reconnaître, nous avions un complexe d’infériorité contre ces joueurs-là. Mais pour gagner, on savait qu’il fallait répondre présent dans le combat. Je crois qu’on les a surpris à ce jeu-là ». Les Clermontois marquaient les premiers, par Costes (6e), mais ils perdaient peu à peu le fil du score. Jusqu’à la 50e minute (16-5 pour le SBUC) et le début du « récital Héry ».

L’imbroglio du drop refusé, la colère de Saint-André

D’abord une pénalité (52e). Puis deux drops (55e, 76e). Clermont, un temps en difficulté, revenait à deux petites longueurs de son ennemi girondin (14-16). Et puisque les drops étaient enclins à passer, Héry s’osait à un troisième geste du genre, à deux minutes du terme. Le coup de pied qui devait délivrer tout un club, une ville, une région. La délivrance, donc ? Improbable imbroglio. « Ce drop, je le tape plutôt bien. Le ballon monte très haut et il passe, de peu, à l’intérieur du poteau gauche. Pourtant, à ma grande surprise, l’arbitre le refuse ». Lhermet se souvient encore : « C’est un drop litigieux. Il passe au-dessus du poteau. L’arbitre peut l’accepter ou le refuser. À l’extérieur, avec le maintien en jeu, on comprend vite qu’il n’est pas serein pour l’accepter. Et nous sommes déjà dans les arrêts de jeu… »

M. Duhali, qui officiait ce jour-là, court en direction du camp bordelais pour indiquer qu’il refuse le coup de pied. Accroché à lui comme une ombre enragée, l’ailier Philippe Saint-André, Héry raconte : « Philippe était capitaine de l’équipe de France et il en a fait une affaire personnelle. Il était persuadé que l’arbitre se faisait un plaisir d’envoyer le capitaine des Bleus au trou. Il l’a poursuivi pour l’engueuler comme du poisson pourri ». Il poursuit : « Vraiment, il était hors de lui. Cette décision devait enterrer nos dernières chances. Mais là, nouveau rebondissement : l’arbitre, j’imagine déstabilisé par ce scénario, indique un renvoi aux 22 m. Objectivement, le match était fini ! Il aurait dû siffler la fin. Mais il venait de nous voler un drop, et il nous donnait paradoxalement un dernier ballon, une dernière chance. Sans qu’aujourd’hui encore je comprenne vraiment pourquoi… » À la réception du ballon, l’ailier clermontois Dominique Da Cunha effectuait un premier crochet, puis un second avant d’être repris le long de la ligne de touche, au niveau des quarante mètres bordelais. Faute au sol. Pénalité pour Clermont !

Les grimaces de Moscato, les « mots doux » de Laporte

Cette fois, ce sera la dernière chance. À cette longue distance, deux buteurs possibles : Gilles Darlet et Gaëtan Héry. Le premier est un cadre de l’équipe, le second un invité surprise. « Logiquement, cette pénalité aurait dû revenir à Gilles. Mais j’ai dit à Jean-Marc (Lhermet) que je la sentais. » Cette fois, il n’y aurait plus d’alternative. « J’ai posé mon ballon et j’ai reculé, tranquille. Bizarrement, je ne ressentais pas une pression immense. Je savais que j’étais sur mon bon côté. » (il sourit) Lhermet complète : « Gaëtan, c’est un mec qui ne s’échappait pas. Il jouait tout pour le plaisir, comme s’il était encore en junior. Ça lui permettait de moins ressentir la pression que les autres. Sur la pénalité, nous étions tous morts de trouille mais lui, il a posé le ballon, pris son recul tranquille, comme dans un match amical. C’est un mec qui était peu impacté par la pression ». Pourtant, Héry n’a pas la vie facile : « 10 ou 15 mètres devant moi, Moscato et Gimbert me faisaient de jolies grimaces et me disaient que j’allais la rater. Dans mon dos, derrière la ligne de touche, j’entendais aussi Bernard Laporte qui n’était pas avare en mots doux » (il sourit).

Jean-Marc Lhermet, capitaine d’une équipe en sursis, n’en a cure : « Les gens qui parlaient en face, ça lui glissait dessus. Gaëtan était calibré pour ce type de match, il n’était pas réceptif à ce genre de provocation ». « C’est logique, Bernard était dans son rôle. Je ne suis pas rancunier contre ça. Mais ces mecs ne nous faisaient plus peur. Cela faisait cinq ans qu’ils nous terrorisaient. C’était fini. » Gaëtan Héry finit sa prise de marques, prend un temps de pause, respire un bon coup. « Je me suis élancé et dès la frappe, j’ai su que le ballon allait passer. Je me suis retourné et j’ai vu l’explosion de mes coéquipiers ».

À la postérité

Premier à lui sauter dans les bras, Saint-André, fou de joie, lui glissa à l’oreille : « t’es un monstre ! ». « Ces trois mots, je les entends encore. Ils me resteront gravés à vie ». Les autres coéquipiers suivent. « L’émotion, la reconnaissance que j’ai vue dans les yeux de mes partenaires dans les minutes qui ont suivi, je ne les oublierai jamais. C’est rare, dans une vie. J’étais un joueur moyen, je l’ai dit. Et là, d’immenses joueurs me regardaient avec énormément de fierté et de gratitude. Quand on est gamin, qu’on s’entraîne au tir au but, on le fait en rêvant du jour où on fera gagner son équipe. Voilà, c’était mon jour ».
Ce remarquable sang-froid fit entrer Héry à la postérité de l’ASM, comme étant celui l’ayant sauvée de la seule relégation qui menaça un jour frontalement le club auvergnat. À Clermont, les plus anciens n’oublient pas. « J’ai fini ma carrière en 1999, de retour dans l’anonymat. Aujourd’hui, je suis commercial pour une société de boissons basée dans l’Allier. Mais parfois, quelques anciens se rappellent de moi et me remémorent ce coup de pied. C’est toujours agréable ». Quelques années plus tard, Bernard Laporte mentionnera dans un livre le « diable Héry » sorti de sa boîte pour venir crucifier son équipe. À Clermont, quand Gaëtan Héry franchit le palier du bar des Vignerons, le plus ancien des groupes de supporters de l’ASM, il est affublé d’un surnom plus flatteur : « l’Abbé Pierre ».

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