Jonathan Danty (La Rochelle) : « Au bout de trois jours, t'as l'impression d'être là depuis trois ans »

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    Jonathan Danty. (La Rochelle). Icon Sport - Icon Sport
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Un an après son départ du club de la capitale, l’international (15 sélections) s’est fait une place et un palmarès de choix au sein de l’effectif maritime. Danty est désormais concentré pour confirmer le sacre européen des rochelais et prendre le train du mondial.

Il se murmure que vous êtes en cannes, Jonathan…

Qui a dit ça ? (Il se marre)

Il y avait du monde, aux entraînements ouverts au public !

Ah oui ? Non, pas particulièrement affûté. Sur mes onze saisons, ça doit être ma quatrième ou cinquième pré-saison. Je suis souvent arrivé en retard, par rapport à l’équipe de France ou des blessures. J’avoue que c’est un peu difficile. Notamment le mardi où l’on avait des tests physiques à 7 heures du matin. Après, le peu de fois où j’ai fait des pré-saisons complètes, j’ai bien commencé. J’espère que cette année, ce sera aussi le cas. Et que ça dure ! En tout cas, je suis prêt et motivé.

À quoi ressemblent les vacances estivales d’un champion d’Europe et vainqueur du Tournoi des 6 Nations ?

(Il réfléchit) Tu profites, et tu redoutes un peu la reprise. J’ai fait des excès et comme chaque été, je suis revenu avec une surcharge pondérale. Ça fait partie du job, il faut bien avoir des kilos à perdre à la rentrée sinon, on s’embête un peu. (rires) Je suis parti avec la famille et les amis. J’ai coupé. Et quand je pars en vacances, j’ai tendance à couper à 100 %.

Parti au bout du monde, du coup ?

J’étais à Curaçao, les Antilles néerlandaises. Pas de rugby, làbas. Ça fait du bien, ça permet de se ressourcer.

Sentez-vous un changement de statut, quand vous sortez sur La Rochelle et même au-delà ?

C’était déjà le cas avant et c’est encore plus évident maintenant ! Le club attendait ça depuis des années. Les gens seront encore plus fiers si on arrive à ramener le Bouclier qui, lui, est vraiment purement français et a plus de valeur à leurs yeux. Ce sera encore plus la folie. Le Top 14 a une autre saveur.

Pour vous aussi, qui avez gagné les deux ?

Pour moi, c’est la même chose. Un titre majeur, ça reste un titre important. En Champions Cup, c’était une première pour moi. Je l’ai savouré. Peut-être un peu trop, même (sourire). On apprend. Si on arrive à créer encore un exploit en remportant un titre avant une éventuelle finale de Top 14, peut-être qu’on saura comment préparer une fin de saison dans la foulée.

Vivez-vous un rêve éveillé depuis votre transfert, l’été dernier, à La Rochelle ?

Clairement. Entre 2015 et 2022, j’avais oublié ce goût de la victoire et des titres. C’est motivant de se dire que le travail paie. Les matchs de ce niveau-là, les finales, c’est important pour la progression personnelle. Même si, là, on repart de zéro. On sait tous que c’est une saison particulière car la Coupe du monde est au bout. Ce sera la plus compliquée.

De votre carrière ?

Les deux précédentes Coupes du monde, je jouais en Top 14 mais j’étais loin du groupe de l’équipe de France. Quand tu es concerné, c’est encore plus dur car tu n’as pas le droit à l’erreur et tu dois être au niveau toute la saison, pour pouvoir postuler pour au Mondial.

Ressentez-vous déjà une forme de pression ?

Une pression, des attentes, de la concurrence… Tout ça est à prendre en compte. Ça fait partie du jeu. C’est à moi de garder un niveau de performance très haut. Voire de l’élever encore plus. Ça reste malgré tout éphémère. Quand tu n’es pas bon, les autres le sont et te passent devant.

Votre réussite valide votre choix de carrière. Si vous étiez resté au Stade français…

Je n’aurais pas eu ces deux titres, déjà. Je n’aurais peut-être pas regoûté à l’équipe de France. C’est donc un choix satisfaisant même si, initialement, je voulais rester à Paris, plus par confort qu’autre chose. Tout le monde sait comment ça s’est passé. Au final, je pense que c’est une très bonne chose pour moi. Ces deux titres prouvent que je ne me suis pas trompé.

Vous n’avez pas traîné, en plus. Quel regard portezvous sur votre évolution ?

J’ai passé un cap rugbystique, déjà. Dans ma préparation de match et dans le contenu des matchs. Initialement, ce qu’on me demandait à Paris mis à part ma dernière saison, c’était de jouer sur mes qualités physiques. Ici, on me demande de jouer autour de moi et on « m’oblige » non pas à changer de registre, car ma qualité première n’est pas de faire des passes sautées, mais à faire évoluer mon profil de jeu.

Visiblement, vous vous êtes (très) vite adapté…

On parle de choses que j’ai toujours faites à l’entraînement, mais que je n’ai jamais pu faire en match. Par manque de confiance. Par manque de confiance des coachs en moi, aussi, puisqu’ils me laissaient dans un registre assez fermé. Avec l’âge, j’ai l’impression d’être comme quand j’avais 20 ans, insouciant. Je n’ai pas peur de me tromper. À une époque, quand je jouais, c’était pour ne pas me tromper.

Y a-t-il une patte O’Gara ? Votre manager est réputé pour activer les bons leviers…

Oui. Il y a une patte Gonzalo Quesada (son mentor à Paris, N.D.L.R.), déjà. La dernière saison au Stade français était, je pense, très satisfaisante. Dans la foulée, il y a eu la tournée en Australie avec l’équipe de France. J’ai pris de la confiance. Et puis « nouveau club, nouveau challenge ». C’est un peu comme une deuxième carrière qui commence, avec des objectifs plus élevés. Là, tu joues le top 6 et tu ne t’en caches pas. À Paris, chaque saison, on ne savait pas trop ce qui allait se passer, s’il y aurait un nouvel entraîneur, si la moitié des joueurs allait se faire virer. C’est en train de se stabiliser. Depuis le retour de Gonzalo, ils s’y prennent bien.

Pour en revenir à Ronan O’Gara, racontez-nous l’influence de son discours d’avant finale de Champions Cup. Sa froideur est régulièrement soulignée…

Je n’en ai pas beaucoup de souvenirs (rires). Sur la finale, il y avait beaucoup de stress. Tu sais que beaucoup de monde te regarde, tu as peur de passer à côté. Te louper en finale, c’est marquant et difficile de s’en remettre. J’étais plus concentré sur moi et ce que je devais apporter à l’équipe que sur le discours de motivation de Ronan. Après, je sais très bien la froideur qu’il a dans ses discours. C’est très anglo-saxon, très cadré. Lors de la préparation de la finale, on sentait que c’était quelqu’un qui avait l’habitude de jouer ce genre de match. Il n’y avait pas nécessité de réinventer le rugby. Ne serait-ce que d’avoir un coach qui a déjà vécu ces moments, dans la prépa, je ne dis pas qu’on était sereins mais on était confiants. Ce match-là, on l’a gagné parce qu’on a été froids.

D’où l’importance de cette causerie-là…

Ça a un peu bousculé le groupe et la préparation. On n’a jamais préparé un match comme ça. Jamais. Ce sont des souvenirs qui restent gravés à vie. Face au Leinster, on a été courageux, on a clairement eu des grosses coui**** (sic) (rires). Ce match, si on le rejouait neuf fois, on le gagnerait très peu de fois. Mais on a gagné le plus important du club.

L’avez-vous revu ?

Je l’ai revu. (Il hésite) J’ai dû le revoir. Je ne sais pas quand… Je ne suis même pas sûr de l’avoir revu, en fait (rires).

Même en séance vidéo ?

On n’en a pas reparlé. On a fait la fête, on a switché directement sur le Top 14. Si on devait reprendre un match, ce serait le barrage à Toulouse. On est passés totalement à côté.

Cet énième revers contre Toulouse, l’attribuez-vous en partie à cette série infernale ? La Rochelle n’a plus battu le rival toulousain depuis trois ans et demi…

Au regard de nos prestations à chaque fois contre Toulouse, inconsciemment, il doit y avoir quelques marques du passé. Maintenant, la saison repart. Il ne faut pas faire de fixette sur ça. On a un objectif, c’est d’aller le plus loin possible et de regagner des titres. Forcément, on va rencontrer Toulouse… Je ne pense pas qu’il y ait un complexe d’infériorité. Il doit y avoir de la pression, surtout. La Rochelle a un statut à confirmer et à assumer. On est champions d’Europe en titre, ça va mettre beaucoup de pression. Beaucoup d’équipes vont vouloir nous faire tomber. C’est à nous de passer un cap par rapport à ça. Ça commence par la fin de cette série de défaites contre Toulouse.

Vous êtes bien placé pour savoir qu’une saison post-titre peut être délicate. Ça vous ramène forcément à la saison 2015-2016 avec Paris…

Après ce Brennus (2015), on a joué le maintien. Tu es la bête à abattre. Soit tu te confortes derrière le titre de la saison précédente ; soit tu t’affirmes, tu l’acceptes et tu fais franchir un cap à ton club. Ce n’est pas évident à faire. Très peu d’équipes parviennent à enchaîner. C’est quand tu arrives à garder ce niveau d’intensité que tu es un très grand club. Pas mal d’équipes anglo-saxonnes réussissent à confirmer, accepter leur titre et leur niveau. C’est légitime. La finale gagnée face au Leinster, on ne l’a pas volée. On le méritait, on avait le niveau pour.

De l’extérieur, au regard de la construction de ce club, de son état d’esprit, de son identité et du recrutement estival « monstrueux », on a du mal à se dire que La Rochelle peut passer à côté, non ?

On en entend parler, du recrutement. Ma famille me dit : « Putain, vous avez recruté Teddy Thomas, Antoine Hastoy… » C’est sûr, on va avoir une très belle équipe sur le papier. Mais qu’est-ce qu’on va donner sur le terrain ? C’est la seule question qu’on doit se poser entre joueurs.

Et ?

Vu notre intersaison, je n’ai aucun doute sur le niveau de performance et la motivation de tous les joueurs. Les recrues sont très bien intégrées. Ils viennent ici pour gagner des titres, ça fait la différence. J’ai l’impression de les voir vivre ce que j’ai vécu l’an dernier. Au bout de trois jours, tu as l’impression d’être là depuis trois ans. C’est trop bien, c’est aussi ce qui m’a permis de réussir ma saison.

Votre association au centre avec Levani Botia, entrevue en mai contre Paris, fait saliver. Qu’en avez-vous pensé ?

Le truc, c’est que c’était moi en deuxième centre. Plus jeune, je jouais déjà à ce poste. En pro, j’ai dépanné mais jamais sur des matchs très importants. À l’époque, avec Waisea à Paris, on n’avait pas besoin de moi en 13. J’ai encore soif d’apprendre. Ce poste-là ne me dérange pas mais il faut que je travaille.

L’idée plaît au staff et à beaucoup d’observateurs…

Sur certains matchs, ça peut être intéressant. Dans son discours, avant que je vienne ici, « ROG » avait pour idée de nous associer tous les deux notamment sur des matchs où le jeu allait être fermé. Sur les zones de ruck et les points d’ancrage, on n’est pas trop mauvais. Ce sera plus pour un rugby d’hiver que sur des phases finales (sourire). Après, je peux vous dire que « Lep’s » est revenu en forme, hein ! Il est dur au contact. J’ai des souvenirs quand je jouais contre lui. Franchement, tu n’es pas ravi.

Vous ne serez plus associé à Jérémy Sinzelle. En quoi son départ est aussi ressenti comme un coup dur ?

Au-delà du joueur, il y a sa qualité humaine. Il est brut de décoffrage. En vidéo, il n’hésitait pas à dire au staff : « Non, je ne suis pas d’accord ». Dans un groupe, c’est important d’avoir des mecs comme ça. Certains préfèrent ne rien dire et subir le truc. « Jerem » était un peu le papa de l’équipe.

Du genre important pour, comme vous le disiez, « accepter » ce nouveau statut…

Totalement. « Jerem », c’est plus dur. C’est direct (rires).

À vous de le remplacer, maintenant ! On vous charrie…

Mon copain Jérémy, avec son accent du sud, il est inimitable et irremplaçable (rires). J’essaie toujours d’avoir un peu de tact et de filtres. Mais il y a eu des choix, les deux parties y trouvaient leur compte. On ne peut en vouloir à personne. Même si, c’est vrai, c’est dur pour le groupe de voir partir un joueur comme ça. « Jerem » est capable de tout faire. Les avants, quand il y avait « Jerem » derrière les cellules, ils revivaient car il voit tout avant tout le monde. Un très bon technicien. Il pige énormément le rugby.

Quatre ex-Parisiens ont fait leur valise cet été (Sinzelle, Plisson, Priso, Herrera). Son marché, La Rochelle le fait davantage au Racing, aujourd’hui. Vous vous retrouvez avec Brice Dulin, ancien Francilien, et…

(Il coupe) Et Teddy Thomas, maintenant ! Du coup, je suis le seul vrai Parisien. Mais bon, ça va, ils restent gentils les banlieusards. (rires)

Vous signez pour quoi, tout de suite, maintenant, au moment de reprendre le Top 14 ?

Vous verrez (grand sourire)… Je ne vais pas m’avancer. Je signe pour ce que le club mérite. Ça veut tout dire. (rires)

 

Découvrez aussi le "Tac au Tac" de Jonathan Danty.

 

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Romain Asselin.
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