Le match d'une vie (5/5) : Doussain, une première en finale

  • Jean-Marc Doussain, à peine 20 ans, est appelé par Marc Lièvremont dans le groupe France pour remplacer David Skrela blessé face au Japon. Après une demi-finale en tant que remplaçant où il ne rentrera pas, il honore sa première sélection en finale face à la Nouvelle-Zélande. Un match qu’il n’est pas prêt d’oublier.
    Jean-Marc Doussain, à peine 20 ans, est appelé par Marc Lièvremont dans le groupe France pour remplacer David Skrela blessé face au Japon. Après une demi-finale en tant que remplaçant où il ne rentrera pas, il honore sa première sélection en finale face à la Nouvelle-Zélande. Un match qu’il n’est pas prêt d’oublier. Photo Archives Midi Olympique
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On se souvient d’eux pour un moment précis, une embellie extraordinaire. Midi Olympique vous fait revivre les destins furtifs, d’accord, mais brillants de ces joueurs qui qui ont marqué la mémoire. ce qui n’est pas donné à tout le monde.
Cette semaine, Jean-Marc Doussain, qui décrocha Le 23 octobre 2011 sa première sélection à l’Eden Park d’Auckland, face aux All Blacks, en finale de la Coupe du monde… Un baptême hautement improbable dont l’ancien Toulousain n’a pris conscience que bien des années plus tard, et surtout une histoire dont on peine à imaginer qu’elle puisse se reproduise un jour.

L’histoire paraît tellement incroyable, avec bientôt onze années de recul, qu’on peine à croire qu’elle ait vraiment existé. À une époque où le staff du XV de France calcule la moindre minute passée au niveau international par ses ouailles et s’est fixé un objectif à atteindre en termes d’âge moyen et d’expérience commune pour ses joueurs en vue de la Coupe du monde 2023, se souvenir que Jean-Marc Doussain a honoré sa première sélection en finale du Mondial 2011 relève peu ou prou de la science-fiction. «Ce qui est rigolo, c’est si les gars de mon âge connaissent cette histoire, les jeunes qui intègrent le groupe pro l’ignorent, se marre aujourd’hui le joueur du Lou. Du coup, quand quelqu’un leur dit que j’ai eu ma première sélection contre les All Blacks, en finale de la Coupe du monde qui plus est, ils croient qu’on leur fait une blague. Dans ces moments-là, tu commences à te dire que ça ne sent pas bon…»

Il faut admettre, à la décharge de la jeune génération, que rien ne prédestinait Jean-Marc Doussain à cet improbable destin. Non sélectionné dans le groupe France pour préparer la Coupe du monde, le tout frais champion de France avec le Stade toulousain n’avait été convoqué qu’en cours de compétition après la blessure de son coéquipier de club David Skrela face au Japon, alors que toute la France du rugby ou presque attendait la sélection de Frédéric Michalak, auteur d’une saison retentissante avec les Sharks en Currie Cup dont il avait terminé meilleur réalisateur. «Pas une seconde je n’aurais imaginé être sélectionné. Je n’avais que six mois de Top 14 dans les jambes, certes conclues sur un titre de champion de France, mais quand même… En plus, j’évoluais à la mêlée et c’est un demi d’ouverture qui s’était blessé. Je ne sais pas si Marc Lièvremont avait déjà pris à l’époque sa décision de faire passer Morgan Parra à l’ouverture, mais honnêtement, de l’extérieur, ma sélection était inenvisageable. Je me souviens que Jo Maso m’avait appelé un mardi ou un mercredi alors qu’avec Toulouse, nous étions en train de préparer la réception de Biarritz pour la quatrième journée du Top 14. Comme il n’y avait pas pléthore au club, il avait été convenu que je joue ce match comme titulaire avant de partir pour la Nouvelle-Zélande. D’ailleurs, pour l’anecdote, Jean-Baptiste Elissalde qui venait de passer entraîneur avait été obligé de rechausser les crampons comme remplaçant la semaine suivante… Je garde relativement peu de souvenirs de ce match, je sais juste que nous l’avions emporté et que cela me tenait à cœur de laisser le club dans un bon état avant de m’envoler. Mais honnêtement, je ne réalisais pas du tout la portée de ce qui m’arrivait. Onze ans après, ça me paraît d’autant plus improbable.»

Accueilli par cent journalistes à l’hôtel

C’est ainsi que, contre toute attente, « la Dousse » débarqua en Nouvelle-Zélande pendant la semaine de préparation du match de poule contre les Blacks, avec l’insouciance de ses 20 ans pour seul bagage. «Je me rappelle qu’après mon passage à Marcoussis pour récupérer ma dotation et régler les formalités administratives, j’avais un peu flippé à l’idée d’aller au bout du monde tout seul… Mais je m’étais fait beaucoup de souci pour rien. À mon arrivée comme lors de mon escale à Dubaï, c’était comme dans les films : quelqu’un m’attendait avec un panneau à mon nom, m’emmenait dans un salon… Tout était carré: c’était l’équipe de France, quand même!» Un autre monde dont Doussain saisit la portée à sa descente de l’avion, bombardé sous le feu des projecteurs dès son arrivée à l’hôtel. «J’ai à peine eu le temps de poser mes bagages qu’on m’a conduit en conférence de presse, se marre aujourd’hui Doussain. Jusqu’alors, mon exposition médiatique se résumait aux conférences de Top 14, où les journalistes se comptaient sur les doigts. Et là, à mon arrivée, il devait y avoir plus de cent personnes dans la salle! C’était impressionnant, un autre monde.»

Un univers dans lequel il s’agit d’abord pour Doussain de se fondre le plus discrètement possible, loin de toute revendication. «Comme David Skrela était en chambre avec Vincent Clerc avec qui je m’entendais déjà bien à Toulouse, mon intégration a été facile. Et puis, j’étais tellement heureux d’être là, que jouer, je ne l’imaginais même pas. J’ai débarqué dans un groupe à 32, 33 ans de moyenne d’âge, avec des gars qui étaient pratiquement tous capitaines dans leur club… Tout ce qui m’importait, c’était d’en profiter pour engranger un maximum d’expérience lors des entraînements, notamment à mon poste auprès de joueurs d’expérience comme Dimitri Yachvili ou Morgan Parra.» De quoi participer à plusieurs morceaux de bravoure légendaires de l’histoire du XV de France, à commencer par cette beuverie de Wellington qui scella le début de la «vraie» Coupe du monde des Bleus, après plusieurs semaines de tensions larvées et une humiliante défaite face au Tonga. «Cette équipe sortait d’un grand chelem un an plus tôt. J’imaginais mettre les pieds dans une machine bien huilée, où tout roulait. J’ai vite pigé que ce n’était pas le cas, jusqu’à la défaite contre le Tonga et la mise au point qui a suivi… Dès le lendemain, on a basculé sur une opposition très costaude entre nous avec un seul objectif : battre les Anglais. Souvent, en Top 14, la langue de bois d’usage veut qu’on prenne les matchs les uns après les autres. Mais là, c’était vraiment le cas. On a aussi eu la chance que les Anglais soient vraiment dans un piteux état à cette époque. Ils avaient multiplié les frasques qui avaient fuité, alors que de notre côté, rien n’était sorti de ce que nous avions pu faire en-dehors du terrain. L’équipe s’est alors retrouvée en demi-finale, et c’est là que mon histoire commence…»

Le pépin de Yach’et la sortie des « sales gosses »

En effet, face à l’Angleterre, Dimitri Yachvili fut victime d’un pépin à une cuisse qui changea le cours du sort. En froid avec François Trinh-Duc et désireux d’aller au bout de son idée avec Parra à l’ouverture, Marc Lièvremont choisit alors de bombarder Doussain, vierge de sélection, sur le banc des remplaçants pour la demi-finale face au pays de Galles, au détriment du vieux grognard David Marty, auquel le sélectionneur reprochait par ailleurs un comportement désinvolte depuis son passage sur le banc en réserve de la paire Mermoz-Rougerie. «Et je me retrouve là, sur le banc, pour la demi-finale. Un match qu’on ne doit jamais gagner, même à quinze contre quatorze. Sauf que, dans les arrêts de jeu, on commence à se dire que nous sommes toujours un point devant, et tu prends la victoire sans trop savoir comment tu as fait… Ce match-là, pour être honnête, je ne l’ai jamais revu, d’autant que je ne suis pas entré en jeu.» De quoi sous-entendre, dans l’optique de la finale, un retour en tribunes parmi le groupe des «coiffeurs»? Même pas… D’abord parce que la cuisse du Yach’tirait toujours, mais aussi parce que certains des remplaçants et autres «hors groupe» eurent la mauvaise idée de fêter en ville la qualification en finale, ce qui provoqua l’ire de Lièvremont lors d’une conférence de presse lunaire, qui sacralisa l’expression des «sales gosses» et provoqua une réaction en chaîne. Cédric Heymans se trouvant in fine puni de finale et remplacé sur le banc par Damien Traille, où David Marty n’allait pas non plus revenir. Un alignement de planètes surréaliste pour le gamin de Sainte-Croix-Volvestre, invité à participer à une finale de Coupe du monde sans compter la moindre sélection. «Le pire, c’est que je ne me suis rendu compte de rien. J’étais juste un gamin de 20 ans qui ne comprenait pas qu’il lui arrivait quelque chose d’irréel. Un an plus tôt, je jouais encore en Crabos… En douze mois, j’avais été champion de France, et je me retrouvais à disputer une finale de Coupe du monde. Pour n’importe quel joueur, c’est le Graal d’une carrière, le plus grand match d’une vie. Moi, je ne me suis pas rendu compte de tout ça car tout est allé très vite, trop vite. D’autant que pour évacuer la pression, j’ai essayé de vivre le moment sans trop réfléchir.»

« C’est McCaw qui me tape sur le dernier ballon »

C’est ainsi qu’au bout d’une interminable semaine, Jean-Marc Doussain se retrouva sur le terrain de l’Eden Park au moment des hymnes et de la fameuse flèche en réponse au haka, signe de la détermination farouche des Bleus à ne pas s’en laisser compter. «Je me souviens que c’est notre officier de liaison qui nous avait aidé à trouver une réponse au haka sans pour autant offenser les All Blacks. On voulait exister, vraiment. La veille de la finale, après la remise du maillot, nous étions allés marcher dans les rues d’Auckland. Il y avait tous ces gens qui nous reconnaissaient et nous toisaient, qui nous criaient «go All Blacks!». J’étais jeune et con, à l’époque. Et je n’avais qu’une envie : leur faire fermer leur grande gu… Avec le recul, c’était vraiment un sentiment bizarre. À la fois, j’étais encore surpris d’être là et à la fois, j’avais confiance en moi, car je sentais que tout le monde me faisait confiance. Je ne voulais surtout pas me cacher : au contraire, je n’avais envie que d’une chose: jouer.»

Une occasion qui se présenta à la 76e minute exactement, lorsque Jean-Marc Doussain fut invité à remplacer Dimitri Yachvili pour l’ultime munition tricolore de la partie, en même temps que les Néo-Zélandais remplaçaient Ma’a Nonu par Sonny Bill Williams. Un moment que Doussain n’a évidemment pas oublié. «Je n’ai revu les images qu’assez récemment. J’entre en jeu sur une mêlée avec introduction pour nous, au niveau des quarante mètres. Je me suis rappelé exactement ce que j’avais pensé à ce moment-là: «Bon, maintenant, il ne faut surtout pas rater ta passe». Je n’avais pas joué depuis un mois, et je me suis retrouvé là, dans l’arène… Et l’action est partie. » Action des plus courtes, d’ailleurs, puisqu’après un ultime rush de Rougerie après une sautée de Trinh-Duc, les Bleus perdirent le ballon dès le premier ruck, la faute à une perte de balle de… Jean-Marc Doussain. «Tout le monde pense que j’ai commis un en-avant tout seul, mais en réalité, c’est Richie McCaw qui me tape sur le ballon, en déblayant Maxime Mermoz sur le côté du ruck. J’étais persuadé que l’arbitre l’avait vu et allait siffler quelque chose pour nous, mais il donne la mêlée aux Blacks. Ils ont conservé le ballon jusqu’à la sirène, et voilà. C’était fini…» De quoi nourrir un sentiment de culpabilité, amplifié par les inévitables remarques et commentaires des pseudo supporters qui, à coup sûr, auraient fait beaucoup mieux ? Même pas, à en croire le Lyonnais. «Je n’en ai pas souffert, parce qu’à l’époque, les réseaux sociaux n’étaient pas aussi prégnants et violents qu’aujourd’hui. Mais ça n’a jamais été quelque chose de lourd à porter, car je sais ce qui s’est passé. Au contraire, j’ai vite switché car dans mon esprit, cette action participait comme les autres à l’injustice globale que nous avions ressentie ce soir-là.» Pas de quoi gâcher l’épilogue de cette incroyable histoire, en somme. La preuve étant que Jean-Marc Doussain a précieusement conservé sous cadre toutes ses reliques, de son maillot à sa cape en passant par sa médaille, soit l’incroyable butin du seul tricolore pour qui cette journée ne constitue probablement pas qu’un mauvais souvenir…

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