Procès Laporte : récit d’un premier round fiévreux

  • Bernard Laporte arrive pour l'ouverture de son procès à Paris.
    Bernard Laporte arrive pour l'ouverture de son procès à Paris. Icon Sport - Abaca
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Généralement, la première journée d’une audience n’est qu’une simple mise en bouche, un modeste échauffement. Pourtant, mercredi à Paris, le round inaugural du procès "Altrad-Laporte" fut particulièrement musclé. En voici la raison…

Cela ne devait être qu’un avant-match, juste le "toss" préalable au combat qui, sous nos latitudes, prend place sur un bon gros hectare de gazon. En théorie, la première journée du procès Laporte/Altrad aurait ainsi dû servir à la présidente du tribunal, Rose-Marie Hunault, à édicter aux participants les règles inhérentes à l’audience, mettre les uns et les autres en garde contre les coups bas ou donner le planning de l’évènement, censé démarrer par l’interrogatoire de «l’homme du match» (Bernard Laporte) pour se poursuivre, les jours suivants, sur les audiences de Mohed Altrad, Claude Atcher, Serge Simon ou Benoît Rover, ancien bras droit d’Atcher chez Score XV. Mais, au deuxième étage du tribunal correctionnel de Paris, immense bâtisse flambant neuve posée sur la dalle de la Porte de Clichy, ce round d’observation souvent propre aux grands procès n’eut finalement jamais lieu…

Après avoir présenté les chefs d’accusation aux uns et aux autres («corruption passive» pour Bernard Laporte, «prise illégale d’intérêts» pour Serge Simon, «trafic d’influence actif» pour Mohed Altrad ou «recel d’abus de biens sociaux» pour Claude Atcher), Rose-Marie Hunault était aussitôt interpellée par les avocats de la défense, au nombre de dix (!) mercredi après-midi, et dont certains lui demandaient le renvoi en nullité des convocations de Claude Atcher et Benoit Rover.

D’abord, Céline Lasek, chargée de la défense du premier nommé, mettait les pieds dans le plat, attaquant l’accusation et les policiers de la BRDE (Brigade de Répression de la Délinquance Economique) de manière frontale : «Madame la présidente, je vous demande d’annuler purement et simplement la convocation de Claude Atcher. Cette enquête est incomplète. Pourquoi est-il poursuivi ? Quels sont les faits lui étant reprochés ? J’ai passé des jours à faire des calculs mais la somme avancée par le parquet national financier (de 80 400 euros, relative à une "prime sans cause" versée par la FFR, N.D.L.R.) ne correspond à rien. On reproche aussi à mon client des frais personnels "non prévus" : mais combien de frais, au juste ? Et non prévus par quoi ou par qui ? Quand on cite quelqu’un à la barre d’un tribunal, la citation doit avoir la précision de la lame d’un couteau et ce n’est pas le cas.» Dans la foulée, Brice Grazzini, l’avocat de Benoît Rover, appuyait ainsi la demande de sa consœur. «Comment peut-on, après quatre ans d’enquête, rédiger des poursuites aussi incompréhensibles ?»

Et pendant ce temps-là, à Marcoussis

À l’autre bout de la pièce, les deux magistrats représentant le Parquet National Financier (les procureurs Céline Guillet et François-Xavier Dulin), en situation d’infériorité numérique en ce premier jour d’audience où les avocats de la défense semblaient unis comme un seul homme, ripostaient aussitôt par la voix de Dulin, en charge de l’enquête depuis deux ans : «Avec Score XV (la société de Claude Atcher et Benoit Rover), on n’a jamais rien et on ne sait jamais rien ! Il n’y a aucune déclaration fiscale ou sociale (en 2016 et 2017, N.D.L.R.), rien ! Cette société est un fantôme et ce n’est pas possible dans un système déclaratif comme la France ! Vous m’interrogez à présent sur les frais soumis au reproche ? Je vous réponds ceci : toute la vie de M. Atcher est prise en charge par la société Score XV : la crèche, le loyer et le reste… Score XV et Claude Atcher, c’est la même poche !»

D’autorité, Rose-Marie Hunault mettait fin au débat et, escortée des deux autres membres du jury, se retirait pour examiner cette première requête de renvoi, qu’elle joindrait plus tard «au fond du dossier», signifiant que le tribunal se prononcerait sur le sujet lorsque les auditions auraient été effectuées.

Dans la salle ? La vie suivait son cours. Serge Simon, Claude Atcher et Bernard Laporte que l’on disait fâchés, taillaient la bavette, causaient rugby et, scrutant la salle d’audience, tentaient de mettre des noms sur les visages des trente journalistes présents ce jour-là à l’audience. Les observant, on songeait qu’à l’instant où Emmanuel Macron avait choisi le CNR de Marcoussis pour y loger le Conseil National de la Refondation (le président de la République y réunit en ce moment différents acteurs de l’état autour des grands sujets d’actualité), au motif que le monde du rugby «met en avant l’esprit collectif et la volonté d’ouverture» (tels furent les mots d’Olivier Véran, porte-parole du gouvernement), quatre des protagonistes de l’ovale hexagonal devaient donc s’expliquer face à un tribunal… Drôle de timing…

Ni escroc, ni victime ?

Dans un autre coin de l’audience, Jean-Pierre Versini-Campinchi, défenseur de Laporte, serrait des paluches. Lui nous disait, quelques heures plus tôt : «Nous avons demandé un témoin, à savoir Monsieur Gabbanini, parce qu’il a assisté à tout ce qui est mentionné dans le rapport de police et n’a pourtant jamais été entendu par les policiers. Convenez que c’est regrettable.» Et puisqu’on lui avait aussi demandé dans quel état d’esprit se trouvait Bernard Laporte pour le premier jour d’audience, "Versini", 82 ans, nœud papillon caractéristique et l’œil vif d’un môme qui s’apprête à marquer son premier essai, avait poursuivi ainsi : «Bernard Laporte est d’une sérénité totale. Il sait qu’il n’a rien fait, comprend que tout ça est un simple acharnement sur sa personne et va juste attendre que ça se passe. Mon client est un champion, il en faut davantage pour l’émouvoir. Ce sera juste une expérience, pour lui.»

À l’ouverture du procès, la mine grave du président de la fédération disait pourtant tout autre chose. Les faits reprochés, après tout, sont supposés sérieux, n’est-ce pas ? «Aucun de ces faits n’est sérieux, enchaînait Versini-Campinchi. Déjà, le contrat d’image que Bernard Laporte a passé avec Mohed Altrad n’est pas poursuivi en l’état. À son sujet, les enquêteurs disent seulement : "Quand vous signez le contrat, vous vous mettez en position de conflit d’intérêts". Que reproche-t-on à mon client, à la fin ? D’avoir vendu son âme au diable en signant ce contrat d’image de 180 000 euros alors qu’il avait, avant de se lancer dans la course à la présidence de la FFR, refusé un contrat de plusieurs millions d’euros proposé par Mohed Altrad pour entraîner Montpellier ? Le fait d’avoir signé ce contrat d’image est peut-être maladroit mais ne fait pas de Bernard Laporte un délinquant pour autant. Pour moi, on renvoie à cette 32e chambre du tribunal correctionnel ayant jugé messieurs Sarkozy et Fillon des gens qui n’ont connu le moindre enrichissement personnel, dans une affaire où il n’y a ni escroc, ni victime.» Ines Bernard, l’une des dirigeants d’Anticor, l’association luttant contre la corruption et portée partie civile dans ce dossier, avait quant à elle une tout autre analyse de la situation : «Plusieurs personnes sont ici renvoyées pour des faits de corruption, ce qui arrive relativement rarement en France. Dans la relation entre Bernard Laporte et Mohed Altrad, certains faits de favoritisme interpellent et c’est la raison pour laquelle Anticor se porte aujourd’hui partie civile. Le sport moderne, qui brasse aussi beaucoup d’argent public, est exposé à la corruption et a besoin de garde-fous. Nous demanderons des dommages et intérêts symboliques mais attendons de la part du tribunal des condamnations exemplaires.»

Et la présidente suspendit l’audience…

Au tribunal correctionnel de Paris, où se jouait au même moment le procès de l’attentat de Nice, le jury retrouvait l’auditoire aux abords de 17 heures et aussitôt, maître Antoine Vey, ancien associé d’Eric Dupont-Moretti et ici chargé de la défense de Mohed Altrad, déplaçait le débat sur un terrain purement technique, remettant en cause le dossier présenté par les enquêteurs de la BRDE et relevant à ce sujet un vice de forme. Il était question de fadettes (les relevés détaillés des communications téléphoniques) sur lesquelles s’étaient appuyés les policiers de la BRDE pour avancer dans leurs recherches. "Je demande de pouvoir accéder aux fadettes qui ont permis aux enquêteurs d’avancer dans leur enquête, disait Vey. Nous n’avons eu jusque-là accès qu’à un tableau Excel n’ayant aucune valeur." Puis élevant la voix et s’adressant au vice-procureur François-Xavier Dulin : "Vous renvoyez au tribunal les gens sur des données que vous n’avez pas vues." Ce à quoi ajoutait Fanny Colin, l’une des avocates de Bernard Laporte : "Si ces fadettes n’existent pas, nous demanderons la nullité des procès-verbaux s’appuyant sur celles-ci. Le tableau et le logiciel dont parle le parquet financier ne suffisent pas. Nous voulons les données brutes, voilà tout." à cet instant, la présidente Rose-Marie Hunault, agacée d’avoir été acculée sur des points techniques qui auraient dû être réglés avant l’audience, décidait de suspendre les débats, demandant à l’accusation de fournir au plus vite les fameuses "fadettes" et donnant rendez-vous aux protagonistes le lendemain à 13 h 30. Quel avant-match, bonne mère !

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