Quel impact aurait une condamnation de Bernard Laporte sur le rugby français ?

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Comment le rugby amateur réagit-il à l’éventualité d’une condamnation de Bernard Laporte voire à son interdiction d’exercer des fonctions ? Nous avons interrogé une dizaine de présidents de l’ovalie qui ont tous suivi les péripéties de leur président.

Après deux semaines de procès devant la 32e chambre du tribunal correctionnel de Paris, le parquet a demandé de lourdes peines à l’encontre de Bernard Laporte dans l’affaire des relations entretenues avec Mohed Altrad. Il s’est retrouvé à la barre du tribunal en compagnie de deux proches : Serge Simon, son vice-président, et Claude Atcher, ancien directeur de France 2023. Le procureur François-Xavier Dulin a réclamé à l’encontre de Laporte trois ans de prison, dont un ferme, et une amende de 50 000 € pour "prise illégale d’intérêt", "trafic d’influence passif par un agent public", "corruption passive par un agent public", "recel d’abus de biens sociaux", "abus de confiance" et "abus de biens sociaux".

Parole aux clubs

Le magistrat a aussi demandé une "interdiction avec exécution immédiate d’exercer toute fonction dans le rugby pendant deux ans". Bernard Laporte connaîtra le verdict le 13 décembre mais le procureur a également évoqué une "exécution provisoire". Ce qui signifie que si le juge condamne le président de la FFR à la mesure de ce qu’a demandé le parquet, Bernard Laporte devra quitter ses fonctions au moment où sa peine sera prononcée, même s’il décide de faire appel. Il pourrait donc manquer la Coupe du monde, un événement dont il avait obtenu l’organisation en 2017, moment fort de son premier mandat, son principal fait d’armes, sans doute, avec le grand chelem du XV de France (mais on pourra toujours gloser sur le degré de son influence sur ce dernier événement).

Il est sûr que cet épisode judiciaire inédit a terni la présidence Laporte. Ainsi, nous avons voulu savoir quel impact aurait une condamnation du président de la FFR sur le rugby français. Nous avons interrogé une série de dirigeants de clubs amateurs. S’estimeraient-ils lésés ou gênés d’une façon ou d’une autre par un tel événement ? Serait-ce une entrave à la vie de leur club ou, plus généralement, un brouillage de l’image de leur sport, de plus en plus concurrencé par d’autres sports ou d’autres activités ?

« On comprend mieux le manque de concertation », Éric Gheeraert président de Seyssins (Fédérale 3)

J’ignore si le rapport de confiance va globalement évoluer entre l’équipe dirigeante de la Fédération et ceux qui avaient l’habitude de voter sa faveur… Au-delà de cette affaire Altrad - Laporte, qui demeure finalement très technique et relativement lointaine pour ceux qui ne connaissent pas bien les arcanes du pouvoir, l’affaire la plus problématique demeure à mes yeux celle qui concerne Claude Atcher et son management du GIP. Quand on connaît l’importance du management de nos jours, c’est assez incompréhensible d’apprendre que de telles méthodes ont cours dans l’organisation de la Coupe du monde 2023…

Mais quand on parle ainsi de manque d’accompagnement et de problèmes de communication, on comprend d’autant mieux ce qui peut se passer dans la gestion de la FFR. J’entends par là que nous avons assisté à un grand reformatage des compétitions, y compris au niveau des jeunes, pour lequel nous n’avons pas été sollicités. Par exemple, en ce qui concerne la Fédérale 3, une formule avait été présentée sur laquelle la FFR est revenue pour revenir à l’ancienne, sans concertation ni communication, simplement parce que certains avaient râlé… De fait, pour répondre à votre question, on est toujours moins déçu des gens lorsqu’on n’en attend pas grand-chose, même si on ne peut que se désoler de l’écho que cela prend. Cela dit, ce genre d’affaire n’a pas vraiment de résonance au-delà de notre milieu. Je ne suis pas certain que cela ait beaucoup d’impact sur le grand public ou sur les parents. Cela n’empêchera pas ses derniers d’inscrire leur gamin à l’école de rugby après la Coupe du monde 2023, juste à cause de cette affaire... Propos recueillis par N. Z.

 

« Des balles dans le pied », Serge Abadie, coprésident du XV du Coudon, La Valette-Le Revest (Fédérale 1)

« Plusieurs choses me viennent à l’esprit : pour commencer, nous aurions pu attendre la fin de la Coupe du monde pour mettre en avant tout cet étalage et ces histoires. Mais je crois que la France a l’art et la manière de savoir se tirer des balles dans le pied. Concernant les Bleus, Fabien Galthié semble avoir créé une bulle autour du XV de France et de son staff. Pour l’instant, le véritable impact de cette affaire, personne n’est en mesure d’en parler. Cette année, pour notre cas, notre école de rugby a gagné des licenciés jusqu’à la catégorie des juniors. À ce jour, il n’y a pas de condamnation dans cette affaire et à l’avenir, je ne crois pas que cette affaire impactera le rugby amateur. En revanche, si nous gagnons la Coupe du monde sur le terrain, le rugby, dans sa globalité, sortira gagnant en 2023. »

 

« Nous ne devons pas lui enlever son bilan », Jean-Jacques Lannaud, Président de Cholet (Régionale 1)

« Si les agissements et les chefs d’accusations sont réels, ce n’est pas éthiquement top. Ce n’est pas représentatif de l’état d’esprit original de notre sport et ce n’est pas cette image là que nous devons défendre. Nous, rugbymen, on essaie de se démarquer par nos valeurs de partage, solidarité, rigueur dans le travail, respect et honnêteté. Si Bernard Laporte est condamné, nous serons loin de nos attentes même si je l’ai soutenu en votant pour lui. Nous ne devons pas lui enlever son bilan et son investissement, sur les quatre dernières années, il a fait ce qu’il avait dit. Il a fait énormément pour les clubs durant la crise covid. En revanche, si une condamnation tombe, il n’y aura pas débat. Pour l’image de notre sport, c’est déplorable. Ils sont plusieurs prévenus, c’est interrogatif. Localement, je ne crains pas de répercussions négatives, cela peut, à la rigueur, éclabousser l’image du président et de la Fédération. C’est surtout fort préjudiciable pour eux mais pas pour l’équipe de France et les clubs. Les gens sauront faire la distinction. » G. P.

« Je ne suis pas du tout inquiet pour le rugby amateur », Alain Imbert, coprésident du Canton Alban (Fédérale 3)

« Il est vrai que Bernard Laporte est une personne importante pour le rugby amateur. Néanmoins, je ne suis pas du tout inquiet au sujet de l’impact que pourrait avoir une possible condamnation. Pour un club comme le nôtre, cela n’aurait aucune conséquence, que ce soit au niveau de notre fonctionnement ou de nos équipes de jeunes. Les parents ne sont pas dictés par le verdict de ce procès et continueront d’amener leur enfant au rugby, quoi qu’il arrive. En tant que dirigeant de club amateur, je n’ai aucune inquiétude pour les prochains mois. On va dire que c’est plutôt le passionné de rugby qui existe en moi qui est contrarié. Cela fait plusieurs mois que l’équipe de France nous fait rêver sur les terrains et j’espère que cette affaire ne se fera pas ressentir dans les futurs résultats des Bleus. De même pour l’image du rugby tricolore. À un an de la Coupe du monde chez nous, ce n’est pas le meilleur timing… Il faut laisser la justice faire son travail mais pour y revenir une dernière fois, je ne suis pas inquiet pour mon club. » V. F.

 

« Préjudiciable pour tous, sur et en-dehors du terrain », Jean Tapie, Président délégué au sportif du RC Auch (Nationale 2)

« Nous avons toujours soutenu Bernard Laporte et continuerons de le faire. Tant qu’il n’y a pas de jugement, tout le monde doit s’en tenir à la présomption d’innocence. Ceci étant, une éventuelle condamnation serait très préjudiciable, pour toutes les instances et pour tous les acteurs du rugby cela va soi, sur et endehors du terrain. Cette Coupe du monde, Bernard a pesé de tout son poids pour l’obtenir, n’ayons surtout pas la mémoire courte. De même, le rugby amateur lui doit beaucoup, notamment pour sa gestion des crises sanitaires de la période 2020- 2021. De toute façon, dès qu’une forte personnalité qui a l’habitude de joindre le geste à la parole prend une décision, cela fait toujours des mécontents. Je le répète, nous aurions tout à redouter de l’impact on ne peut plus négatif d’une condamnation ». Ph. A.

 

« Une mauvaise image pour notre sport », David Darquier, Président de Mérignac (Fédérale 2)

« Oui, clairement, une évenutelle condamnation aura un impact sur le rugby français. Toute la problématique est là d’ailleurs. Ceci va entraîner une mauvaise image pour notre sport. Cela va à l’encontre de ce qu’on appelle les valeurs de notre sport Cela va nous rapprocher ainsi d’autres sports, par exemple du football, terni notamment pas les scandales de la Fifa et qui s’est retrouvé avec l’image d’un sport de magouilleurs. Au final, je crains fort en effet que toute cette affaire ne salisse notre sport. » J. P.

« Faisons la part des choses », Bertrand Nicol, Président de Courbevoie (Fédérale 2)

« De toute cette affaire, l’image du rugby n’en sortira pas grandie. C’est une évidence. Maintenant, j’imagine pas qu’une éventuelle condamnation de Laporte puisse avoir un impact sur un club comme le nôtre. Regardez toutes les affaires et les scandales qui polluent le football professionnel. Je n’ai pas l’impression que les clubs soient impactés. Les adhésions sont toujours aussi fortes. Faisons la part des choses. La structure même de la FFR est suffisamment robuste pour que les affaires continuent de tourner et ne soient pas impacter par une éventuelles condamnation de Laporte ou son éventuel retrait de la FFR. N’oublions pas non plus son bilan. Laporte a apporté plus de démocratie au sein du rugby français, notamment avec la mise en place du vote dématérialisé. Jamais les clubs n’ont autant voté lors des assemblées générales. Maintenant, depuis quelques temps, j’ai le sentiment qu’il y a un rétropédalage. Ce fut le cas sur la réforme des compétitions où il devait y avoir un vote de la part des clubs. Or, quand la « bronca » a soufflé, bizarrement, ce fut voté en comité directeur. Globalement, il a fait avancé les choses mais on a le sentiment qu’un espèce de réseaux, avec Atcher ou Simon, s’est mis en place autour de lui, ce qui se révèle assez néfaste. » A.B.

 

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