Entretien – Rugby, Islam, politique, XV de France : les vérités d’Abdelatif Benazzi

  • Abdelatif Benazzi - Ancien deuxième et troisième ligne du XV de France
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L’ancien deuxième et troisième ligne de l’équipe de France, dont il fut quinze fois capitaine, a ressorti les muscles pour se positionner sur des sujets aussi épineux que la religion, l’éducation, la politique, l’extrémisme et la ruralité. Il dégomme Bernard Laporte et Mohed Altrad. Il n’oublie pas Fabien Galthié et Mourad Boudjellal.

Un peu avant l’élection présidentielle, le comédien François Morel, dans sa chronique du vendredi sur France Inter, s’était amusé à dresser une liste de personnalités françaises du monde, de la culture et du sport ne portant pas de prénom et de nom français.

Je l’ai entendu dernièrement. Je suis intercalé entre Tony Parker et Karl Lagerfeld…

Et tous les dix ou douze noms, François Morel scande « Vive la France. Vive la France ».

C’est une belle réponse à ceux qui prônent les divisions et aux ignorants trop certains de bien connaître l’histoire de France alors qu’ils ont oublié la leur. Et que veut dire ne pas avoir un nom français ? Je souhaite que cette chronique ait permis de rappeler ce qu’est la République à quelques idiots. Georges Frêche, l’ancien maire de Montpellier, qui n’était pas parfait, disait « qu’il y avait beaucoup de cons dans l’électorat et qu’il faisait campagne pour les cons ». Cela dit je suis inquiet de voir les extrêmes prendre le dessus. Il y a ce conservatisme et cette peur de l’avenir. Et aussi des guerres et des famines qui engendrent de l’immigration. La peur fait réagir. Je comprends que la France veuille maîtriser les flux migratoires. Seulement, je ne veux pas que tous les migrants et les assimilés migrants, des Français, soient jetés dans le même panier. La diversité a toujours apporté une plus-value à ce pays. Sans cet appui, il n’avancera pas. C’est toujours facile d’allumer des mèches en période électorale.

La campagne présidentielle est souvent le théâtre de bagarres homériques.

C’est intolérable d’entendre des hommes politiques tenir des propos condamnables sans être condamnés, ou si peu. Les extrêmes vont à l’encontre des valeurs de la République. Ceux qui prônent la haine et la division, ceux qui manquent de respect à la République, en ayant une position hiérarchiquement élevée sont plus condamnables à mes yeux. Ils entraînent à leur suite des électeurs qui oublient de réfléchir. Tout ça nuit à l’équilibre de la société. Je pourrais incriminer certains médias capables de donner plus d’importance à certains sujets délicats, jusqu’à les rendre explosifs.

Mais l’ignorant dont vous parlez, c’est peut-être ce père de famille qui vous tape dans le dos dans la rue à Agen ou à Paris quand il vous a reconnu.

Si un type me sourit en me disant que je ne suis pas comme les autres tout en ayant dans l’idée qu’il me connaît, je lui demanderai de faire l’effort de se mettre à la place « des autres ». Encore une fois, si le système se remettait en question, on ne verrait pas ce genre de personnage. Je suis contre les extrémismes. Si chacun continue à incriminer son voisin comme je l’ai entendu pendant la campagne électorale, on ira droit à la guerre civile. Certains la souhaitent.

Comment avez-vous vu évoluer la France depuis votre arrivée du Maroc en 1988 ?

Le socle de la France est solide. J’ai confiance dans les gens qui nous gouvernent car ils prônent la liberté. Les extrêmes tirent le pays vers le bas et n’ont de cesse de montrer du doigt, les arabes, les noirs et l’islam. Je reconnais que ma religion est incomprise, ses pratiquants aussi. Elle doit se tourner vers le partage et l’islam des lumières. C’est là que se trouve l’islam, le vrai. J’adhère aux valeurs de la République mais ne venez pas me titiller sur mes valeurs personnelles en qualité de musulman. J’entends être respecté comme tel. Je prie dans une mosquée et, en dehors, j’ai un comportement digne et respectable.

Pourtant l’Islam peut se trouver en conflit avec la République.

Ceci n’est pas supportable. Je suis intransigeant sur ce point. La France est un pays laïque depuis la loi de 1905, elle laisse la liberté de croire ou pas. L’état n’a pas à financer les lieux de culte. Ça passe par les dons. Ceci doit être vrai pour tous les croyants. Mieux vaut des lieux de culte maîtrisés, sous le regard du ministère de l’intérieur et la Fondation de l’islam de France, que des gens qui prient dans la rue. Quand les croyants ne sont pas respectés, c’est la porte ouverte aux extrémismes. Plus on les stigmatise, plus ils sont enclins à se radicaliser. Il n’y a pas pire que frustrer un citoyen susceptible de devenir un plus sur le plan social, culturel ou professionnel pour le pays.

Vous êtes en France depuis 1988, comment avez-vous vécu votre intégration ?

L’intégration ça se gagne. Par le rugby, je me suis rapproché des gens et eux de moi. Quand on est bon sur le terrain, c’est plus facile. En arrivant en France, je m’étais fixé comme ligne de respecter les autres, mais on n’est pas à l’abri de rencontrer un dragon capable d’un grand pouvoir de nuisance. Au début, j’ai vite entendu des blagues à la con, racistes, gratuites, dans le bus et dans la vie de tous les jours. J’y vois l’héritage des pieds-noirs et de l’esprit colonialiste. Cette immigration venue travailler en France dans les années 60 s’est installée dans le silence dans le but de travailler et de nourrir sa famille. Elle en a pris plein la gueule.

Ce ne fut pas votre parcours.

Ma vie était toute tracée au Maroc. J’y aurais géré les affaires familiales. C’était mon destin. Mais le rugby est passé par là. Je passais mon bac quand Cahors m’a contacté, j’y fus accueilli en 1988 de belle façon et j’y ai gardé des amis. Puis Agen est venu me chercher. Pensez donc, l’un des meilleurs clubs de France à l’époque. Ma passion était énorme, mon tempérament de battant m’a incité à progresser et à ne pas abandonner. Mes difficultés n’étaient pas propres à ma nationalité mais à l’accès au haut niveau. À mon arrivée au SUA, club où jouaient onze internationaux, Philippe Sella, Daniel Dubroca, Dominique Erbani, pour ne citer qu’eux, nous étions douze recrues. Dix ont abandonné au bout de quelques semaines. Je n’ai pas lâché. J’ai titillé les titulaires. Des réflexes que je qualifierais de racistes sont ressortis.

Un exemple ?

Un pilier s’était vanté qu’un arabe ne pousserait jamais derrière lui, du racisme à l’état pur. Cette phrase sortie de la bouche d’un faible m’a donné plus de force encore pour m’occuper de lui à l’entraînement. Par nature le Marocain est gentil - et moi j’étais en plus naïf -, mais quand on abuse de sa confiance, sa réaction peut être très vigoureuse. J’étais costaud, quand je chopais un mec je l’électrifiais, c’était ma réponse. À Agen, le bizutage a duré plusieurs mois. Ma première titularisation avec le SU Agen, je l’ai connue à Hagetmau, club où personne ne gagnait. Un gros test pour moi face aux frères Lansaman. Sur quinze joueurs, onze étaient bouchers de métier (rires). J’ai dû réagir dès le coup d’envoi après que Philippe Benetton a reçu un coup de pied dans la tête qui lui provoqua une crise de tétanie. Tous les barons d’Agen avaient reculé. Et moi, j’ai expédié un coup de poing à Alain Lansaman qui l’envoya au sol. J’avais gagné le respect de tous.

« Je ne veux pas que tous les migrants et les assimilés migrants, des Français, soient jetés dans le même panier. »

 

Ce sport n’est jamais qu’une succession d’épreuves.

Charles Calbet, ancien capitaine du SU Agen champion de France en 1945, m’avait dit : « Abdelatif, tu peux devenir le meilleur numéro huit de tous les temps. » Seulement, j’ai négligé le travail technique car je cherchais à exister, toujours à me battre contre les préjugés. La charge mentale était forte. Ce combat m’a fait perdre beaucoup de temps. J’ai rencontré pas mal de Marocains à Agen sur la piste d’athlétisme. Ils trouvaient le rugby violent et raciste. Dans le monde amateur, le plus grand salopard peut être considéré comme le meilleur rugbyman du village. C’était ça un grand joueur.

Vous auriez pu vous décourager.

Philippe Sella, un joueur et un homme que je vénère, m’a toujours aidé, encouragé. Il me disait : « Patiente Abdel, un jour, tu seras capitaine de cette équipe. » J’étais très proche de Philippe Benetton que j’avais connu à Cahors. Des gens ont raconté des choses et on s’est fâchés pendant quelque temps. Il y avait des rumeurs nauséabondes sur ma personne. En 1994 l’équipe de France dont je faisais partie remporta la série de tests en Nouvelle-Zélande. Une photo de moi parue dans les journaux néo-zélandais avait beaucoup choqué dans le pays. On m’y voyait torse nu, en slip, avec une coquille. En France, en ce temps-là, quand tu sautais en touche, il y en avait toujours un qui t’attrapait les testicules pour te faire lâcher le ballon. Avec le recul, je me dis que nous étions vraiment des voyous.

On en déduit qu’avant ce n’était pas mieux.

Le dimanche, on se retrouvait sur le terrain pour régler les comptes entre voisins. Je me souviens d’un Valence d’Agen-Agen qui ne fut qu’une succession de bagarres. Comme les autres, je défendais mon village. En France, le rugby était un jeu de terroir, de paysans, très loin de l’approche anglo-saxonne basée sur l’éducatif et le scolaire.

Que s’est-il passé après le fameux épisode d’Hagetmau ?

J’avais gagné ma place et Daniel Dubroca, le capitaine, demanda d’arrêter les conneries à mon encontre. Tout s’est transformé en amour. Invité chaque soir. Je suis entré dans le moule en posant mes limites : pas question de suivre les autres en troisièmes mi-temps. Ce n’était pas mon terrain. Sur la pelouse, un pacte nous unissait, celui des valeurs du rugby, ça s’arrêtait là. En France, pas seulement dans le sport, il y a un désir d’assimilation auquel je n’adhère pas.

Vous avez aussi travaillé à l’intégration des enfants dans une société où ils ne se sentaient pas à leur aise.

Avec l’accord de Paul Chollet, le maire d’Agen, j’avais mené des actions auprès des jeunes dans les quartiers populaires agenais. Il y a eu des résultats. Je n’invente rien, le sport est un facteur d’intégration. Plus tard, en 1997, j’ai eu une fonction au sein du haut conseil de l’intégration. J’ai aidé à la libération de la parole. Il y a des limites à ne pas dépasser, des blagues à la con, racistes, à dénoncer, des affaires à porter en justice. Je me suis investi dans les actions menées par l’Essec « Une école pour tous » et aussi au Maroc, avec des enfants. J’ai suivi ensuite un cursus de sport et management dans cette même grande école de commerce.

Il y a en vous comme un constant désir d’ouverture.

Garder l’esprit ouvert, ne pas craindre l’avenir. La France est critiquable quand elle s’appuie sur des idées arrêtées. Plus le pays est morcelé plus il souffre. Il n’y a qu’à voir le faible taux de participation des dernières élections. Je m’en inquiète. Très attaché au Sud-ouest, j’aime la ruralité, je suis même chasseur. Je connais bien les paysans, beaucoup sont aujourd’hui endoctrinés, et certains radicalisés. Des millions d’euros de subventions les ont sortis de leur métier premier. Quand cet argent s’est raréfié, ils n’ont pas su se reconvertir. Les voilà en difficulté, tentés par les extrêmes, sensibles aux discours qui rendent l’immigré responsable de leurs problèmes. Ça me désole. La terre porte des valeurs de partage que je ne retrouve plus.

Que dites-vous aux musulmans de France ?

De se battre et d’aller voter. Cette communauté de six millions de Français, souvent stigmatisée, doit utiliser sa carte d’électeur. Pour faire front contre l’extrémisme, il n’y a pas mieux. Il faut passer outre cette idée que rejeter l’autre parce qu’il ne me ressemble pas et qu’il profite, soi-disant, du système. Le jugement au faciès me révolte.

Mais vous ne rencontrez pas ce type de problème.

Parce que je me suis fait une place dans le rugby. Walter Spanghero disait que « ton comportement sur le terrain te donne un nom ». C’est une grande richesse. Il faut en être digne. J’ai visité le monde et rencontré tant de personnes du rugby, mais pas seulement. J’ai des relations hors de cette sphère. Tout miser sur celle-ci est dangereux. C’est ainsi que Jacques Fouroux y a laissé la peau. Il fut le premier à me donner ma chance en équipe de France. Je n’ai pas accepté la façon dont il nous a quittés. Oui, il était excessif. J’ai vu la façon dont il a été abandonné… comme le comportement de certains Barbarians le jour de ses obsèques. Je dirais choquant, je l’ai dénoncé. Je n’aime pas l’hypocrisie.

Vous aviez poussé un coup de gueule sur RMC au lendemain de la mort de Christophe Dominici.

J’ai été invité à réagir à sa disparition. J’ai dit à certains intervenants qu’ils manquaient de respect à Christophe et à sa famille en plaisantant sur son compte, si vite. Je savais qu’il était en détresse. Je l’avais parfois au téléphone. Nous avions fait la Coupe du monde ensemble en 1999. Il avait vécu ensuite une dépression. J’ai aussi rencontré des problèmes, ça nous a rapprochés. Au lendemain de sa mort, c’est l’émotion qui m’a fait parler, pas la raison, j’étais tellement affecté. Christophe n’est pas un cas isolé.

De qui voulez-vous parler ?

De Geoffrey Abadie, Jordan Michallet, Marc Cécillon et des Iliens. La Fédération n’avait pas de cellule d’accompagnement, je l’ai regretté. Le monde du rugby est une petite famille où tout se sait, que tu sois en réussite ou en échec. Les choses ont évolué. Ce dont souffrent les joueurs de haut niveau une fois la carrière arrêtée, c’est le manque d’adrénaline. Domi vivait à 2000 à l’heure, il était profondément humain et sensible. C’est au beau milieu d’un groupe qu’il se sentait bien. Il était dans une forme d’addiction, il espérait la retrouver à Béziers. À la fin de ma carrière, j’ai mis mon argent dans un business qui me prenait la tête, alors je suis complètement sorti du rugby. J’ai fait l’Essec. En même temps, je me suis aligné sur deux marathons des sables histoire de canaliser mon trop-plein d’énergie.

Dominici aurait-il été sauvé si une cellule d’écoute avait existé ?

Dieu seul le sait. Les anciens doivent être associés dans des projets utiles, notamment dans l’organisation de la Coupe du monde. Moi-même je me suis investi dans la campagne de Florian Grill. Je crois à un changement radical dans la façon de gérer le rugby, loin des petits arrangements et du clientélisme. J’ai été témoin de quelques conflits entre Albert Ferrasse et Guy Basquet. Le second disait avoir été trahi par le premier. Il avait promis de tout dévoiler. Ce n’est jamais arrivé.

Vous avez joué au SUA lorsqu’Agen était le centre du rugby français.

Mieux encore, le centre du monde. De très grands joueurs composaient l’équipe agenaise. Albert Ferrasse, qui m’aimait bien, m’appelait Ben Hur. Il m’amenait à la chasse. Je passais boire le café dans son entreprise. Même s’il avait une vision étriquée du rugby, axée sur le copinage, comme celle du pouvoir fédéral actuel, Ferrasse me fascinait.

« Que le monde entier comprenne en arrivant en France l’an prochain que la Coupe du monde est pour nous. »

 

Seule différence, on ne lave plus le linge sale en famille. La justice a pris les choses en main.

Je félicite aussi la ministre des Sports, Amélie Oudéa-Castéra, pour son action énergique. Il était temps.

Vous visez là Bernard Laporte, que lui reprochez-vous ?

Il emploie des méthodes d’un autre temps, il promet mais ne tient pas. Pour se faire au poste de président, lui qui a fait jouer l’équipe de Toulon avec douze ou treize étrangers au coup d’envoi, a mis à l’index les joueurs étrangers dans le Top14, ce populisme m’est insupportable. Son équipe a trouvé une Fédération financièrement fleurie mais il a dilapidé cet argent. Sachez qu’il est impossible de débattre avec lui. Quand je pense qu’il voulait dissoudre la Ligue qui par la législation sur les Jiff (joueurs issus de la filière de formation) a permis à de jeunes rugbymen formés en France de se faire une place chez les pros. Je regrette quand même que la France ait un nombre si important de clubs professionnels.

Laporte a démontré ses talents d’entraîneur partout où il est passé.

En club, mais pas en équipe de France où Berbizier, Skréla et Villepreux ont fait mieux.

Dissoudre la Ligue était vraiment une mauvaise idée ?

Oui. Laisser la totalité du rugby entre les mains de Laporte et ses complices était une deuxième mauvaise idée. Je n’ai rien contre l’homme ni le manager dont le palmarès à Paris et Toulon est éloquent. Je suis heureux que la Ligue ait gagné son bras de fer avec la FFR.

Que pensez-vous des peines de prison ferme que le procureur a demandées à l’encontre de Laporte, Simon, Atcher et Altrad lors d’un procès très médiatisé ?

Attendons le 13 décembre pour le jugement… Je note surtout que l’image du rugby est abîmée sur le plan national et international. Bernard Laporte a manqué d’humilité et de clairvoyance. Il s’est montré d’une arrogance inouïe durant sa garde à vue de trente-six heures durant laquelle tu dois courber l’échine et garder les pieds sur terre. Laporte s’est senti au-dessus de la loi après sa réélection plus que discutable. La trentaine de membres du comité directeur, signataires d’une motion de soutien à leur président, portera le poids de la honte s’il est condamné. Ils devront démissionner.

On vous sent très offensif politiquement parlant, prêt à aider le plus grand nombre. Alors qu’avant, ce surnom de « Roi du Maroc » vous collait à la peau. Vous passiez pour un égoïste.

(rires) C’est un honneur d’être comparé au Roi du Maroc, homme de grande humanité et grand visionnaire pour son pays. Quand je jouais, je me protégeais. Je n’étais pas égoïste, j’étais intransigeant. Je rentrais dans la gueule des mecs et on me collait des étiquettes. Mes proches savent qui je suis. Je me suis engagé dans un nouveau combat, celui de nettoyer le rugby de ses mauvaises habitudes. Je suis un homme libre et je reste un combattant : quand on me cherche, on me trouve. C’était vrai sur le terrain, ça l’est encore aujourd’hui. Bientôt, j’espère que certaines méthodes disparaîtront, le rugby français doit repartir d’une feuille blanche. L’état ne pouvait pas avoir un regard sur ce fonctionnement car les Fédérations étaient censées travailler pour le bien-être de leurs licenciés. Aujourd’hui, l’argent est partout et le gouvernement doit avoir un œil sur tout ce qui se passe dans le sport.

Quel regard portez-vous sur Fabien Galthié avec qui vous avez joué en équipe de France ?

Ensemble nous avons participé à trois Coupes du monde, j’ai été son capitaine en 1997. C’était un artiste, parfois seul dans son monde. Son expérience à Montpellier l’a fait grandir. À son arrivée à la tête des Bleus, il était mûr. Seulement, j’estime que le sélectionneur n’a pas à se positionner au moment des élections à la FFR comme il l’a fait en faveur de Laporte. Ce dernier lui a renvoyé l’ascenseur en lui offrant un contrat jusqu’en 2028. La méthode ne me plaît pas. Un sélectionneur calque sa présence sur celle du président.

En une saison il a quand même tout révolutionné.

C’est un visionnaire. Il est sur une stratégie à long terme. J’aime l’idée qu’il a eue d’ouvrir le vestiaire, de faire entrer beaucoup de joueurs dans les stages, d’intégrer des jeunes. Il a des convictions. Tout le monde lui tire le chapeau. Il n’y arrivera pas seul, heureusement, il a aussi autour de lui un staff rempli de gens talentueux. Sachez qu’aucune Fédération au monde n’a les moyens de ceux donnés à l’équipe de France.

Galthié peut-il conduire la France au titre suprême ?

Oui, à condition que ce soit l’union sacrée autour de lui. Ne refaisons pas les erreurs de 2007. Cette année-là, Bernard Lapasset pensait à la présidence de World Rugby et Bernard Laporte à son poste de secrétaire d’État aux Sports pour lequel il avait déjà été nommé. Que les Bleus soient maîtres de leur destin et que le monde entier comprenne en arrivant en France l’an prochain que la Coupe du monde est pour nous. Que même les arbitres sentent cette pression à la hauteur de ce qui s’était passé en 2011 en Nouvelle-Zélande.

Le rugby est un sport où la transmission est essentielle. Aujourd’hui l’équipe de France fait de la place aux Woki, Bamba, Haouas, venus des banlieues.

C’est une aubaine pour le rugby français. En 2007, j’avais été contacté par un certain Claude Atcher pour parrainer une action qui s’appelait « Rugby cité » et je souhaitais faire partie du tour de table. Il a refusé parce qu’en réalité ce n’était qu’une coquille vide. Il m’avait pris pour l’Arabe de service. J’ai démissionné. Négliger des quartiers, les banlieues, est une erreur majuscule. Le potentiel y est exceptionnel et la concurrence sur le terrain féroce. L’expérience montre que celui qui se donne les moyens peut rêver. J’ai participé au mariage de Mohamed Haouas, le pilier de Montpellier, à un moment critique de sa vie. Il sortait de garde à vue, il avait des problèmes avec l’armée, il fallait le soutenir. Un tissu social était difficile, il devait changer ses fréquentations. C’est quelqu’un qu’il a fallu encourager, encadrer. Haouas a appris de ses erreurs.

En 2015, vous avez fait un passage éclair dans le club de Montpellier, que s’est-il passé ?

Mohed Altrad m’avait demandé de réaliser un audit sur la branche professionnelle qui était en grande difficulté, Ce travail d’assainissement, je l’ai mené en un peu plus de six mois. J’avais un rôle de manager général. Une fois ce dossier bouclé, j’ai demandé au président Altrad de me rapprocher du terrain. Je lui ai proposé de faire venir Pierre Berbizier afin qu’il soit numéro un, et moi numéro deux. À partir de ce moment-là nos relations se sont délitées. Conseillé par Bernard Laporte, il ne m’a pas bien traité. Jack White allait partir et Vern Cotter arriver sans que je n’en sache rien. J’ai préféré négocier mon départ.

Êtes-vous parti amer ?

Le problème d’Altrad, c’est qu’il est influençable, il écoute trop de gens. Il a reconnu avoir fait pas mal d’erreurs quand son club est devenu champion de France. Depuis son arrivée, il a injecté 150 millions, 40 % en guise d’investissement. Le reste, je qualifierais ça de gâchis et d’erreurs d’appréciation. Mohed Altrad ne supportait pas le succès de Mourad Boudjellal, pourtant beaucoup moins riche que lui. Il en faisait un complexe.

Mais qu’a Boudjellal de plus qu’Altrad ?

Il a mieux su détourner la règle du salary cap. Sans ça, gagner trois Coupes d’Europe et un Brennus n’aurait pas été possible. Boudjellal l’a fait au moment favorable. Altrad a essayé mais s’est fait prendre. Il a mis du temps à saisir qu’un club ne pouvait pas se gérer comme une entreprise. Quand je vois Jacky Lorenzetti chanter dans le vestiaire debout sur une table, je me dis qu’il a compris ce qu’est une équipe de rugby.

Digest

Né le 20 août 1968 à Oujda (Maroc)
Clubs successifs : Cahors (1988-1989), Agen (1989-2001), Saracens (2001-2003)
Sélections : 78 en équipe de France dont 15 en qualité de capitaine
Palmarès joueur : finaliste du championnat de France 1990 avec Agen, participation à trois coupes du monde (1991, 1995, 1999), vainqueur du Tournoi des 5 Nations 1997 (grand chelem)

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Jean-Luc GONZALEZ
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