« À la maison, on parle très peu de rugby », entretien exclusif avec Pauline Bourdon et Laure Sansus

  • Pauline Bourdon et Laure Sansus (XV de France féminin).
    Pauline Bourdon et Laure Sansus (XV de France féminin). MIDI OLYMPIQUE - PATRICK DEREWIANY
Publié le , mis à jour

Il faut bien avouer que le lien entre Laure Sansus et Pauline Bourdon n’a rien de commun. Elles vivent ensemble, vont se marier l’été prochain, jouent toutes deux numéros 9, se partagent le poste au Stade toulousain et en équipe de France… Bref, elles sont amoureuses, partenaires, concurrentes et complices à la fois. La question de leur proposer ce grand entretien dans nos colonnes, avant de partager la Coupe du monde en Nouvelle-Zélande pour laquelle elles sont évidemment retenues, s’est posée. Elles avaient toujours été transparentes sur leur couple avec leurs coéquipières, leurs staffs ou leurs dirigeants, et nous savions donc qu’elles vivaient ensemble, mais elles n’en avaient jamais parlé publiquement. Allaient-elles accepter ? Le sujet était-il sensible ? Il leur a donc été suggéré, aussi pour évoquer le volet sportif de leur relation. Elles ont tout de suite répondu oui. En fait, tout a été fluide et naturel. Elles ont reçu chez elles, sur leur terrasse en face du stade Ernest-Wallon, pour près d’une heure d’interview. Le plus marquant ? C’est que les deux intéressés n’étaient pas là pour faire quelconque annonce. Juste pour raconter ce qu’est leur vie actuelle. Celle de couple, pleine de projets personnels, et celle de joueuse de rugby de haut niveau. Même si, pour Laure Sansus, élue meilleure joueuse du dernier Tournoi des 6 nations, l’aventure est bientôt terminée puisqu’elle mettra un terme à sa carrière après le Mondial. L’occasion aussi de revenir sur les raisons de cette décision forte, motivée par l’envie de basculer sur sa « vie d’après », dans laquelle sa future femme, Pauline Bourdon, tiendra bien sûr une place centrale.

Quelle fut votre réaction quand la liste pour la Coupe du monde est tombée ?

Pauline BOURDON : Chacune était contente de voir son nom. On prépare ça depuis quatre ans, on bosse en vue de cette échéance. Il y a donc eu beaucoup de joie.

Et de soulagement ?

Laure SANSUS : Oui, parce qu’on a travaillé pour, qu’il y a beaucoup d’attentes autour de nous, de la part de nos familles, de nos proches. Je me suis sentie soulagée de dire : « Ça y est, c’est bon, on y va. » Pour moi, ce sera la première et la dernière Coupe du monde. Tout peut vite arriver. En Italie (dernier match de préparation, NDLR), je me suis fait éteindre par exemple. C’était juste une commotion et je m’en sors bien, mais cela aurait pu être un croisé. On savait qu’il fallait passer par cette préparation et ces matchs amicaux. Mais ce fut un soulagement d’apprendre que j’avais un pied dans l’avion.

Avez-vous craint pour votre participation quand vous faites la commotion ?

LS : Sur le coup, j’avais du mal à penser (sourire). Après le match, une fois mes esprits repris, le médecin a été rassurant. C’était la première fois que cela m’arrivait et je ne joue pas avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête comme certaines filles.

Mais viviez-vous avec cette peur de la blessure ces derniers mois ?

PB : Forcément, un peu. Tu ne sais pas trop ce qu’il va se passer, donc tu as peur. Mais, une fois sur le terrain, on n’y pense plus.

LS : Cela peut aller vite. Cyrielle (Banet) se pète la cheville, Gaëlle (Hermet) se fait le genou. On touche du bois pour ne pas que ça nous arrive. Sinon, pour certaines, on a certes des statuts de leaders ou de cadres mais, en fait, on avait zéro certitude. On n’avait pas de pistes et les compositions d’équipes changeaient beaucoup. Je crois que cela a joué sur les performances.

On se dit que Laure Sansus et Pauline Bourdon étaient déjà dans l’avion…

LS : C’est facile de le dire de l’extérieur. Mais il y a eu un changement de staff et les matchs ne sont pas terribles depuis le Tournoi. C’est aussi notre responsabilité et on aurait pu en payer les pots cassés. Certaines filles, avec plus de cinquante sélections, n’ont pas été prises. On a de la chance d’y être.

PB : Complètement. En 2017, je n’avais pu participer ni à la préparation, ni à la Coupe du monde. J’avais été très déçu. Donc ce Mondial, je me l’étais fixé comme objectif. Je voulais le vivre. Je me suis focalisée là-dessus et je travaille tous les jours pour ça.

Le fait que ce soit Nouvelle-Zélande change-t-il quelque chose dans l’approche ?
 

PB : Pour moi, pas spécialement, même si c’est une terre de rugby. Elle aurait pu avoir lieu n’importe où, je l’aurais abordé de la même manière.

LS : Cela m’impacte davantage. Pas sur le côté rugby mais je me dis que c’est « d’une pierre deux coups. » C’est l’occasion de disputer une Coupe du monde et de le faire en Nouvelle-Zélande, d’y emmener nos familles. Cela aurait moins claqué en Angleterre ! Vous imaginez qu’une partie de la mienne avait déjà pris les billets. Eux étaient sûrs d’y aller, pas moi… Quand mon nom est sorti, je les ai appelés : « Bon, on se retrouve là-bas. » Cela aurait été c… Qu’ils y soient et que je regarde les matchs devant la télé en France. Si je n’étais pas prise, j’aurais acheté un billet pour partir avec eux !

Pauline Bourdon et Laure Sansus (XV de France féminin).
Pauline Bourdon et Laure Sansus (XV de France féminin). MIDI OLYMPIQUE - PATRICK DEREWIANY


Le prenez-vous comme une aventure humaine ?

PB : On part avec nos copines. Et on part toutes les deux, ensemble…

LS : Oui, il y a aussi notre future témoin de mariage et la fille qui va animer le mariage. On a quand même un lien spécial avec elles. C’est une chance de vivre ça ensemble.

Ensemble, parce que vous vivez toutes les deux en couple. En parler aujourd’hui vous libère-t-il ?

PB : Non, parce qu’on ne l’a jamais caché. Si les gens nous le demandent, on le dit. Il est vrai qu’on n’en a pas parlé dans les médias jusque-là mais il n’y avait pas non plus à s’en vanter. Là, nous sommes à un stade de notre vie où nous avons des projets. Que tout le monde le sache, que le grand public soit au courant, cela ne nous dérange pas.

LS : Au-delà de cela, nous sommes d’abord jugées en fonction de nos performances sur le terrain. Et ça ne changera pas pour cette Coupe du monde.

Depuis combien de temps êtes-vous ensemble ?

PB : Depuis trois ans. À la base, on devait jouer ensemble à Bayonne, où j’évoluais et où Laure devait venir. C’était quasiment fait mais il y a eu un désaccord avec le projet sportif là-bas.

LS : On avait même acheté un appartement à Bayonne ! C’était aussi pour le côté sympa de la côte basque, pour gagner en qualité de vie. Mais, finalement, c’est au Stade toulousain que nous nous sommes retrouvées et nous ne sommes pas trop mal ici.

Vous jouez au même poste. La question sportive s’est-elle posée au moment d’évoluer dans le même club ?

PB : Pas du tout. Que ce soit Laure ou moi sur le terrain, nous sommes contentes l’une pour l’autre. Peu importe. On a une telle confiance réciproque. Je savais qu’en venant à Toulouse, je perdrais du temps de jeu. À Bayonne, je faisais 80 minutes à tous les matchs, ce qui n’a pas été le cas la saison dernière. Mais c’était une concession connue et voulue.

LS : D’autant que nous y sommes habituées. C’est ce qu’il se passe déjà en équipe de France.

PB : S’il n’y avait pas eu Laure à Toulouse, je ne serais peut-être jamais partie de Bayonne. Mais cela faisait longtemps que le Stade toulousain cherchait à me recruter.

LS : Je m’occupe du recrutement (rires). Quand Didier Lacroix a su que j’étais en couple avec Pauline, il s’est frotté les mains et m’a dit : « On va discuter et tu vas me faire venir Pauline au club. »

Vous êtes en couple, vous jouez au même poste, vous cohabitez en club et en sélection. Ce n’est pas commun…

LS : En sélection, on a fait quelques matchs avec moi en numéro 9 et Pauline en numéro 10. À Toulouse, c’est arrivé aussi et nous avons même été associées en 9 et 15. Il est vrai qu’on adore jouer ensemble. Parce qu’on a la connaissance du poste de demi de mêlée qu’on se connaît très bien. Quand je suis en 9 et Pauline en 10, si je veux attaquer un intervalle, elle le sait avant les autres. Cette complicité se retrouve sur le terrain.

PB : Mais on se prend parfois la tête en match (rires).

LS : Oui, Pauline est impulsive et veut tout jouer. Moi, je lui dis : « Calme un peu quand même. »

PB : Après, une fois que c’est sorti sur le terrain, ça reste sur le terrain. C’est fini ensuite. De toute façon, vu que Laure est très posée, on s’engueule très rarement en fait, j’en suis presque déçue (rires).

Les questions stratégiques restent-elles à la porte de l’appartement ?

PB : à la maison, on parle très peu de rugby, même s’il nous arrive d’en discuter en revenant de l’entraînement par exemple. Mais, lorsque Laure est titulaire et moi remplaçante ou l’inverse, on en oublie même de se féliciter.

LS : Celle qui est déçue, c’est davantage celle qui est titulaire. Elle l’est pour l’autre. Si l’une est hors groupe, la satisfaction personnelle de l’autre ne ressort pas. Sur la tournée 2021 de novembre avec l’équipe de France, on avait trouvé notre fonctionnement. Pauline étant performante sur la distribution du jeu, elle démarrait. Puis j’entrais assez tôt, sur trente minutes, pour chercher tous les intervalles. Cet équilibre me convenait.

Est-ce parfois pesant de passer vingt-quatre heures sur vingt-quatre ensemble ?

LS : Non, franchement, ça va.

PB : Quand on rentre à Toulouse, on a chacune notre vie aussi.

LS : Même à Marcoussis, nous ne sommes pas en chambre ensemble.

Est-ce votre volonté ?

LS : Oui. Moi, je suis avec Gaëlle (Hermet) et Pauline avec Cyrielle (Banet). C’est notre volonté de couper un peu et de respecter les autres filles qui ne peuvent pas être avec leurs conjoints ou conjointes. Nous avons cette chance-là, pas elles. Donc, vis-à-vis du groupe, on ne se voit pas dire : « On rentre chez nous le soir. » L’éloignement est dur pour tout le monde, on ne veut pas abuser de notre privilège. Mais le dernier Tournoi, durant lequel Pauline était blessée, a quand même été compliqué pour nous car on n’avait jamais vécu ça. On avait toujours fait chaque rassemblement en commun depuis que je suis revenue en équipe de France que nous sommes ensemble. Pauline était mon repère et là, il manquait mon binôme. Quand j’étais contente, je m’empêchais un peu de lui dire et, quand ça n’allait pas, je me disais que j’avais de la chance d’y être et que je ne pouvais pas me plaindre. Mais tu verras, ça t’arrivera pour le prochain Tournoi (sourire).

PB : Je suis venue voir jouer les filles à Bayonne (contre l’Angleterre, N.D.L.R.) et à Toulouse (contre l’Irlande, N.D.L.R.). Sinon, Laure me racontait ce qu’il se passait. J’étais déçue de ne pas y être mais je vivais un bout d’aventure par correspondance. C’était dur de la voir dans le groupe où j’aurais pu être aussi.

Le fait d’être en couple a-t-il été une gêne par rapport au reste du groupe au départ ?

PB : Non, nous avons été transparentes tout de suite. Je l’ai annoncé directement à Annick (Hayraud, manager du XV de France féminin, N.D.L.R.) pour qu’il n’y ait aucun problème vis-à-vis du groupe ou même du staff qui aurait pu mal le prendre. Cela a été clair d’entrée et on n’a jamais reçu la moindre réflexion de qui que ce soit. Personne ne nous a jamais dit : « Là, vous déconnez, vous êtes trop ensemble. » Chacune a son groupe de copines et vit pleinement son aventure.

LS : C’est assez drôle, les gens nous associent facilement et naturellement. Parfois, quand on s’adresse à moi, on me dit : « Vous, avec Pauline… » ou « Comme j’ai dit à Pauline… » Les filles nous ont vues depuis le début, cela n’a pas été une surprise pour elles. Puis tout se sait vite.

Sur la question de l’homosexualité, le rugby peut renvoyer une image conservatrice. Avez-vous la sensation que les choses ont évolué ?

PB : Pour nous, il n’y a jamais eu de réflexion déplacée, ni aucune gêne ou aucun besoin de se protéger.

LS : Je pense tout de même qu’il est plus facile aujourd’hui d’être homo dans le rugby féminin que dans le rugby masculin. Chez les filles, les esprits sont sûrement plus ouverts. La même chose chez les garçons, ce serait plus compliqué de l’assumer à mon avis.

Pauline Bourdon et Laure Sansus (XV de France féminin).
Pauline Bourdon et Laure Sansus (XV de France féminin). MIDI OLYMPIQUE - PATRICK DEREWIANY


Ce fut vrai aussi pour Agathe Sochat, qui est devenue maman il y a quelques mois…

LS : Cela a été très bien accueilli par tout le groupe. Nous étions tellement heureuses pour elle. Quand c’est sorti dans les médias, personne n’a rien dit, et c’est normal. Aujourd’hui, si on décide d’en parler, comme Agathe a choisi de parler de sa petite fille, c’est qu’on sent bien que les gens sont réceptifs sur cette question.

Revenons aux ambitions sportives sur cette Coupe du monde. Avez-vous senti les attentes évoluer autour de vous ?

LS : Oui. En ce sens, le match à Bayonne était très représentatif. Ce n’était peut-être pas un record d’affluence mais c’était impressionnant de voir l’ambiance dans la ville. Les gens nous attendaient, nous soutenaient…

PB : C’est vrai depuis quelques années. Je me rappelle de Grenoble en 2018 notamment, où il y avait 21 000 personnes. Le rugby féminin a vraiment pris, on le sent. Même la Fédération a mis des structures en place pour nous. Il y a eu de nombreuses avancées. Puis, il y a eu l’arrivée des contrats fédéraux. Dans nos clubs aussi, c’est pareil. L’évolution du rugby féminin est incroyable. Donc, forcément, les attentes de résultats sont plus fortes au niveau du grand public.

LS : Oui, même si je trouve que les gens sont toujours bienveillants avec nous. Sur le dernier Tournoi, le contenu des matchs n’était pas terrible mais ils sont toujours restés sympas. Nous ne sommes pas encore arrivés à ce que les mecs peuvent connaître, à savoir qu’ils se font fracasser au moindre faux pas. Certains commentaires sont plutôt justes sur nos performances mais le public est généralement très protecteur avec nous.

Quand vous avez battu deux fois la Nouvelle-Zélande en novembre 2021, cela a eu un énorme écho…

LS : Même personnellement. Je me disais : « On a affronté les Blacks et on les a battues deux fois. » C’était impressionnant. On peut dire ce que l’on veut sur cette équipe des Blacks mais ça restait un France/Nouvelle-Zélande. Pour les gens, ça représente quelque chose. On les sentait vraiment heureux de nous voir gagner. Là aussi, les stades étaient quasiment pleins et il y avait un réel engouement. On ne vient pas juste nous voir, on vient nous supporter.

La pression de résultats est-elle plus grande du coup ?

PB : Oui, bien sûr. Mais c’est vrai aussi de la part de la Fédération. Serge Simon vient souvent nous voir, Bernard Laporte également. Ils nous font passer des messages. Mais, pour que le rugby féminin continue d’évoluer, nous sommes obligées de passer par là, d’avoir des résultats. Il y a donc davantage de pression et d’attentes.

LS : On a un peu cette sensation, en sélection comme en club, de devoir gagner pour avancer. C’est l’idée du : « D’accord, vous demandez ça mais, si vous voulez plus, il faut des résultats. » Au Stade toulousain, cela s’est passé ainsi après le titre de championne de France. On a dit : « On a fait ce que vous avez demandé, vous faites quoi maintenant ? » On a l’impression que c’est la même chose en équipe de France, qu’on doit batailler pour avoir un peu plus et valider notre légitimité afin de réclamer des choses supplémentaires.

Existe-t-il un objectif défini et assumé pour cette Coupe du monde ?

LS : C’est d’être en capacité d’être championnes du monde. Sur un match, il peut se passer beaucoup de choses mais notre but est d’avoir la faculté de l’emporter. En clair, on peut tomber sur meilleures que nous mais à nous d’être à notre meilleur niveau.

Après votre titre de championnes de France, avez-vous senti naître une drogue de la gagne ?

PB : Oui, évidemment. Avec la saison qu’on a passée au Stade toulousain… Ce sont des émotions incroyables. On a créé un truc de dingue et on a envie de le revivre.

LS : Ce n’est pas tellement sportif d’ailleurs. C’est le partage qu’il y a autour. Le lien entre nous va perdurer. Avec les autres joueuses, nous sommes contentes de nous voir parce qu’on sait par où nous sommes passées ensemble. Tout le monde nous disait : « Vous allez voir, un titre, ça crée des souvenirs communs à vie. » C’est une réalité. Il ne me reste plus qu’un titre à aller chercher mais j’aimerais qu’on gagne la Coupe du monde, juste pour vivre encore un truc extraordinaire sur le plan humain.

Laure, vous avez donc décidé d’arrêter après la Coupe du monde. Comment le vivez-vous aujourd’hui ?

LS : J’essaye d’en profiter un maximum. À Nice, c’était mon dernier match en France et ce fut un peu étrange dans le sens où ce n’était qu’une rencontre de préparation. De la même manière, à Bayonne, je savais que c’était mon dernier match du Tournoi. À chaque fois, je veux m’imprégner de l’ambiance, en garder ce que je peux, le partager. C’est fini pour moi. Il me reste une soixantaine de jours à m’entraîner et à jouer.

Avez-vous toujours assumé cette décision ou avez-vous parfois eu un doute ?

LS : Je n’ai jamais eu de doute, parce que j’ai passé une période de creux en janvier et février. C’était compliqué pour moi d’aller à l’entraînement, de faire la musculation, etc. Il ne faut pas oublier que la Coupe du monde a été décalée d’un an, donc j’ai dû repousser cette décision d’une année. Je me suis remise dedans mais c’était devenu dur pour moi. Aujourd’hui, j’en suis à un point où je veux bien finir et plonger dans la suite. Il me tarde que ça se termine mais j’entends vraiment profiter des jours qui me restent.

Pauline, avez-vous compris la décision de Laure ?

PB : oui, parce qu’on en parle beaucoup. Pour le coup, en tant que couple, on l’a vécu ensemble. Effectivement, en début d’année, ce n’était pas simple de la traîner à l’entraînement, de voir qu’elle ne voulait pas partir de l’appartement. Elle attendait toujours le dernier moment pour y aller. C’était difficile. Moi, j’essayais de la tirer mais j’ai vite compris que ça ne servait à rien, qu’il fallait que je la laisse se gérer elle-même. Cela fait des années qu’elle donne tout pour le rugby, qu’elle s’est engagée pleinement. Quand on commence ce sport à cinq ans, c’est long. Là, elle a envie de se projeter.

Donc vous saviez qu’elle ne changerait pas d’avis…

PB : Tout à fait, même si j’ai essayé de lui dire : « T’es sûre Laure ? Tu ne le regretteras pas ? » J’ai compris que ça représentait davantage un poids qu’autre chose.

LS : De l’extérieur, les gens, qui ne me connaissent pas, ne comprennent pas forcément. Ils répètent : « C’est quand même dommage, t’as 28 ans et t’es en pleine bourre. » Mais ceux qui nous voient évoluer au quotidien, et qui ont un peu le même fonctionnement et le même rythme, savent que ça peut être pesant au bout d’un moment, que c’est dur pour moi, qu’il a fallu que je m’accroche et qu’il faut que je passe à autre chose.

C’est dur à comprendre pour le grand public, parce que vous avez été élu meilleure joueuse du dernier Tournoi et que les comparaisons avec Antoine Dupont, aussi numéro 9 du Stade toulousain dans le même profil, pleuvent…

LS : J’ai été contente d’avoir cette distinction individuelle, je me dis que je finis bien. Je préfère cela, plutôt qu’on me mette dehors ! Terminer dans ces conditions, plutôt que d’aller trop loin, ça me va bien. Pour revenir aux comparaisons avec Antoine, je les ai entendues durant tout le Tournoi. Et même avant. Les gens adorent ça. J’en ai même vu sur les réseaux sociaux qui nous proposaient de faire des enfants ensemble pour assurer l’avenir du Stade toulousain (rires). Tous les deux, on n’a pas trop l’occasion de se croiser mais, quand on se voit, on en rigole. Après, je ne sais pas si lui, on le compare à moi ! Il faudra lui demander. Je suis un plus âgée quand même.

Savez-vous de quoi votre future vie sera faite ?

LS : Sur le plan professionnel, je passe responsable logistique à la boutique du Stade toulousain, où je bossais déjà. Le contrat est acté pour le mois de décembre. En termes de projet, on va voir pour garder un pied dans le sportif, pour entraîner un peu. C’est dans les tuyaux.

Laure a parlé de sa période difficile que traversent de nombreux sportifs. Est-on plus fort à deux pour l’affronter ?

PB : Oui, forcément. En étant dans le même milieu, je comprends mieux ce qu’elle peut ressentir. Mais, avec Laure, nous n’avons pas du tout le même caractère, donc ne nous réagissons pas de la même façon. Moi, j’avais l’impression que la pousser lui ferait du bien. Au contraire, ça ne l’aidait pas. Parfois, cela peut être conflictuel.

LS : Moi, je suis très calme et posée.

PB : Oui, et moi, je suis davantage sanguine. Laure réfléchit beaucoup plus quand elle prend une décision. De mon côté, cela va être plus instantané ou impulsif.

LS : Pauline possède cette facette agitée que je n’ai pas. Et je crois qu’elle apprécie mon côté calme et posé qu’elle n’a pas. On se complète bien. Mais quand ça n’allait pas pour moi, le fait qu’elle joue avec moi au Stade toulousain et qu’on soit ensemble m’a permis de lâcher prise, de ne pas insister. Les années précédentes, dans un même moment, je n’aurais pas lâché par rapport à l’équipe et au groupe. Là, je savais que je ne les laissais pas tomber parce que Pauline était là, qu’elle prenait ma place. Je ne culpabilisais pas et j’ai arrêté de me sentir obligée de faire les choses alors que ça n’allait pas. Je l’ai acceptée et la présence de Pauline m’a délesté d’un poids. J’avais confiance, je savais que ça se passerait bien.

Avez-vous vécu une forme de dépression ou de burn-out ?

LS : Oui, c’était certainement quelque chose comme ça. Il me tardait que la suite arrive, j’avais du mal à voir le bout de ma carrière, à me dire qu’il me restait tant de temps à jouer. En fait, il me tardait de faire nos projets, d’avancer. J’avais envie de retrouver une vie classique, de se lever et d’aller au travail, au restaurant le soir. Je ne parvenais plus à prendre du plaisir à m’entraîner, à partir à Rennes en bus le week-end.

PB : Et tu avais l’impression de perdre du temps que tu aurais pu passer avec ta famille. Par exemple, quand il y a un baptême ou un mariage, on ne peut pas être présentes. Tu voulais en profiter davantage.

LS : Oui, je sais que j’ai vécu mes derniers sacrifices. Dans trois mois, je pourrai être là pour ce genre de fêtes ou les repas de famille. Cela fait longtemps que nous sommes en marge de tout cela. Je n’en ai plus envie.

En parlant de projet, il y en a donc un grand qui arrive pour vous dans un an…

LS : Oui, on va se marier l’été prochain. Cela a également joué dans ma décision.

PB : On se marie et on fait construire une maison aussi.

LS : Tout cela a été planifié pour l’été prochain parce qu’il y avait la Coupe du monde cette année. Quelque part, je me disais : « On ne peut pas faire ce que l’on veut quand on veut parce qu’il y a le rugby. » Du coup, je suis heureuse de basculer ensuite sur tous ces projets. D’ailleurs, si nous nous étions mariées avant la Coupe du monde, il y aurait eu deux Bourdon-Sansus sur le terrain (rires). Cela aurait pu être très drôle pour les commentateurs : « Bourdon-Sansus remplace Bourdon-Sansus. »

PB : Oui, les gens n’auraient pas forcément compris ! Il fallait bien que ça se sache un jour. Dans tous les cas, il n’y a aucune gêne à en parler. Nous sommes heureuses, tout se passe bien pour nous. Comme tout le monde, on peut concilier vie familiale et vie professionnelle.

Pauline, sera-ce un confort de savoir qu’une de vous deux aura mis un pied dans l’après-carrière ?

PB : J’aurais voulu partager davantage de temps ensemble sur le terrain. Mais c’est évidemment un confort. Pour la maison par exemple, Laure pourra gérer plein de choses quand je ne serai pas là. Pour le mariage, c’est pareil.

Vous êtes-vous aussi posée la question d’arrêter ?

PB : Non, nous nous étions posé la question ensemble, pour savoir si l’une de nous deux arrêtait. C’est Laure, parce que c’est le moment pour elle. Moi, je ne sais pas ce que je ferai dans trois ou quatre ans mais j’espère réaliser encore un cycle en tant que joueuse. Cela pourrait dépendre des projets qu’on évoquait. Mais avant, j’ai cette Coupe du monde à disputer avec Laure, avec « Grande » (Céline Ferer, N.D.L.R.) qui va être ma témoin de mariage. Toutes les deux vont arrêter et c’est un moteur pour moi. Je veux qu’elles finissent bien, qu’elles aient les remerciements qu’elles méritent pour tout ce qu’elles ont donné. J’espère qu’elles auront une belle sortie.

Laure, ne sera-ce pas trop dur de voir jouer Pauline Bourdon avec l’équipe de France durant le Tournoi des 6 Nations 2023 ?

LS : Non parce que, pour moi, ce sera un choix. Contrairement à Pauline lors du dernier Tournoi. Je vais me mêler aux spectateurs et boire quelques coups en tribune !

La parentalité est-elle dans vos projets ?

LS : Cela fait partie de ce qui devrait arriver rapidement.

PB : Et aussi de ton choix d’arrêter.

LS : Oui, il faut être lucide. Si on avait toutes les deux continué nos carrières pendant dix ans, cela aurait été difficile d’être mamans. Dans d’autres sports, certaines le font et reprennent leur carrière ensuite. Mais là, en étant toutes les deux joueuses, à s’entraîner les soirs, à partir le week-end, à aller en équipe de France… Disputer une Coupe du monde, c’est partir trois mois. Je ne vois pas comment on aurait fait aujourd’hui si on avait été mamans toutes les deux. Si on prend l’exemple d’Agathe (Sochat), elle a la chance d’avoir sa femme qui est disponible pour s’occuper de leur petite fille. Cela entrait dans les choses dont j’avais envie pour la suite et qui m’ont poussé à arrêter.

Deux futures mamans championnes du monde, ce serait pas mal…

LS : Cela aurait de la gueule !

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