Faillites, désamour et baisse de niveau : le rugby anglais pique sa crise !

  • Tom Willis des Wasps face à Northampton
    Tom Willis des Wasps face à Northampton PA Images / Icon Sport - PA Images / Icon Sport
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Après Worcester, les Wasps devraient être mis en redressement judiciaire ce lundi. Avec deux clubs mis hors championnat; c’est une tempête qui s’est abattue sur le rugby anglais. Explications et panorama.

C’est une tempête sans précédent qui souffle sur le rugby anglais. En l’espace de deux semaines, deux clubs d’élite vont être placés en redressement judiciaire c’est-à-dire dirigés par des administrateurs extérieurs chargés de vendre au mieux leurs actifs, Worcester l’a été le 5 octobre, les Wasps devraient l’être dès ce lundi (le club lui-même l’a dit via un communiqué). Ces derniers ont d’ailleurs déclaré forfait pour le match qui devait les opposer à Exeter samedi, ce qui n’augure vraiment rien de bon. Worcester a déjà été suspendu de toute compétition jusqu’à la fin de la saison avec une relégation en D2 à la clé. Logiquement, les Wasps devraient prendre le même chemin. On parle là d’un club prestigieux, deux fois champion d’Europe et six fois champion d’Angleterre fournisseur d’un wagon d’internationaux, un club à l’origine londonien qui a émigré vers les Midlands à Coventry il y a neuf ans. Ironiquement, fin août, les dirigeants de Worcester, sentant sans doute leur fin prochaine avaient proposé aux Wasps rien moins qu’une… Fusion, espérant que l’ajout de deux misères aboutirait sur un petit miracle. Les Wasps avaient poliment refusé.

L’argent de CVC pour boucher les trous

Simon Massie-Taylor, directeur exécutif de Premiership Rugby a commenté ainsi la situation : «On ne parle pas de simples difficultés économiques, mais d’une communauté en détresse. Au-delà d’aider les deux clubs à préserver leur futur, il est de notre responsabilité de trouver un chemin plus sûr pour les clubs anglais.» Le marasme des deux équipes fait vaciller tout le rugby d’élite anglais, son championnat quasi fermé, ses mécènes qu’on présente souvent comme très généreux, le soutien, appréciable lui aussi, de la puissante RFU. Mais il faut le rappeler, il touche des droits télévisés bien moins élevés que le Top 14. Ils sont de l’ordre de 37 millions de livres (42 millions d’euros) par an outre-Manche contre 113 millions d’euros en France. Ça explique une grande partie de la différence entre les deux compétitions de clubs voisines, les seules au monde d’ailleurs avec le Japon (par opposition aux franchises fédérales ou assimilées). La crise du Covid en 2019-2020 et ses pertes de recettes sont venues donner un coup de poignard aux treize clubs d’élite. Pourtant, en 2018, ils avaient accepté que le fonds d’investissement CVC Capital Partners devienne actionnaire de la Premiership à hauteur de 30 % contre 200 millions de livres (227 M€) en échange de la gestion des droits commerciaux de la compétition. Mais cet argent, vu comme une manne, aurait été utilisé pour boucher les trous creusés par la crise du covid justement. Les clubs sont soumis à un plafond salarial, mais l’affaire des Saracens a montré qu’ils n’étaient pas des petits saints et qu’ils avaient tendance, eux aussi, à le contourner par divers moyens.

Évidemment d’autres paramètres plus spécifiques ont joué. Worcester n’a jamais déplacé les foules, il a dû son ascension à la générosité d’un vrai mécène au sens le plus précis du terme : Cecil Duckworth. Le cas des Wasps est un peu différent, le club avait demandé à 2000 personnes de lui prêter de l’argent pour pouvoir prendre possession du stade de Coventry en 2014, condition sine qua non selon ses dirigeants à la survie du club. On le sait l’opération a été réalisée, mais l’ex-club londonien n’a pas pu respecter les échéances de remboursement. C’est ce qui a précipité sa chute. Les Wasps devaient aussi une somme à HM Revenue and Customs (équivalent de l’administration fiscale), la dette a atteint le seuil impressionnant de 35 millions de livres (40 M d’€). Worcester avait une ardoise d’environ 27 millions de livres (31 M d’€).

Leicester victime collatérale

«Si ça arrive à un club de la taille des Wasps, qui sera le prochain ?» a expliqué Ugo Monye, ancien joueur international devenu consultant. La formule résume bien la situation. Beaucoup craignent un effet de contagion. Parmi les victimes collatérales, on peut déjà citer Leicester. Pourquoi ? Non pas que le champion en titre soit particulièrement mal géré, mais il devait affronter coup sur coup à domicile, les Wasps et Worcester. Les événements récents les privent donc de deux recettes à domicile, un manque à gagner évalué à 700 000 livres (804 000 euros). Le club va vivre sept semaines sans match à domicile. C’est à la fois beaucoup et peu, mais c’est peut-être le premier volet d’un effet domino. On sait que les propriétaires des Harlequins sont venus parler à leurs joueurs, a priori pour les rassurer.

L’autre effet concerne prosaïquement les joueurs libérés par les deux faillites. Quatre joueurs de Worcester ont filé à Bath, dont les internationaux Ted Hill et Ollie Lawrence (avec Valery Morzov et Fergus Lee-Warner). L’ailier écossais Duhan Van der Meerwe a signé à Edimbourg et le talonneur Curtis Langdon a pris la direction de Montpellier. On peut imaginer que plusieurs Wasps trouveront une place aussi ailleurs et que les clubs français vont recevoir pas mal de CV. Le syndicat des joueurs (RPA) a averti qu’il comptait bien être associé aux futures réunions avec Premier Rugby, mais aussi la RFU et sa puissance financière.

Sur un plan comptable, les résultats de Worcester ont déjà été annulés, ce qui désavantage les équipes qui avaient déjà battu ce club (London Irish, Exeter et Gloucester) et qui avantage Newcastle, seul vaincu. Le manège sera le même pour les Wasps avec Gloucester, Bristol, Leicester et Northampton dans le camp des malchanceux et Bath et Newcastle (encore) dans celui des veinards. Les deux forfaits devraient avoir aussi une incidence sur le plan européen. Ils étaient engagés en Challenge cup et les Wasps devaient affronter Bayonne. Worcester n’avait pas d’adversaire français à son programme. Le président de Bayonne, Philippe Taïeb nous a répondu : «Pour l’instant, je ne peux rien vous dire. Je n’ai aucune information à ce sujet.» Mais Dimanche soir, Yann Roubert, repésentant des clubs français à l’EPCR nous en a dit plus (lire en page 30).

Le président de la RFU rend hommage au système français

Évidemment, les débats ont commencé. Le rugby anglais a-t-il les moyens d’entretenir treize équipes en première division ? Certaines voix comme Rob Baxter, manager d’Exeter ont estimé qu’un championnat à dix restait la meilleure solution (c’est un revirement car le projet était de passer à… Quatorze en 2024). Bill Sweeney, président de la RFU s’est exprimé samedi : «On a toujours voulu réduire l’écart entre le rugby de niveau international et celui des clubs. Il est clair que la réduction de l’élite irait dans ce sens. Il est clair aussi que les supporteurs des clubs veulent voir jouer leur joueur phare (Marquee Player) et que les supporters de l’équipe nationale aussi. Donc, la fin des doublons entre les deux calendriers va dans le bon sens. Et nous avons toujours pensé que pour améliorer les ressources locales, notre deuxième division devait devenir plus forte, avec plus d’interaction avec notre élite.»

Bill Sweeney prend donc le contrepied de la volonté récente de Premier Rugby de créer une sorte de Ligue d’élite fermée. Il a aussi rappelé le montant cumulé des pertes des clubs, 40 millions de livres en 2017, 50 millions en 2018 «Avant la crise du Covid.» Et il a tenu à rappeler que la fédération «ne pouvait pas renflouer indéfiniment des pertes.» Un rien perfide, il a fait allusion à la DNACG : «Les propriétaires font ce qu’ils veulent avec leur argent, c’est sûr. Mais avec le système français, on aurait pu anticiper les problèmes des Wasps et de Worcester avant le début de la saison.»

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Jérôme PRéVôT
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