François Pienaar : « Je tremblais, on m’a ouvert la porte et là, Nelson Mandela m’a pris dans ses bras »

  • François Pienaar. François Pienaar.
    François Pienaar. Midi Olympique.
Publié le , mis à jour

Dimanche, sous les dorures du Fouquet’s à Paris, nous avons rencontré François Pienaar, capitaine des Springboks lors de la Coupe du monde 1995. Emouvant, drôle, intelligent, l’ancien flanker de l’Afrique du Sud a tour à tour évoqué son amitié avec Nelson Mandela, rendu hommage aux Springboks disparus, rejoué l’essai d’Abdelatif Benazzi, réfléchi sur la petite mort du sportif et parlé de Craig Joubert, Richie McCaw et Thierry Dusautoir…

Quelle est votre vie, désormais ?

Je n’ai jamais compté sur le rugby pour vivre : à mon époque, on nous filait quelques billets dans une enveloppe après les matchs et on s’en servait pour acheter quelques bières, lors des soirées étudiantes. En fait, je n’ai été professionnel qu’une seule année de ma vie, soit juste après le Mondial 1995 lorsque j’ai signé avec les Saracens. […] Les études que j’ai menées en parallèle de mon sport m’ont mené de l’univers de la finance à celui du marketing sportif, que j’exerce encore aujourd’hui. Depuis peu, je suis aussi l’un des membres du board des Saracens, un club que nous avons récemment repris avec un consortium d’investisseurs.

Vous êtes un homme occupé…

Assez, oui ! (rires) Il y a presque vingt ans, j’ai également fondé une association (la fondation « Make a difference leadership ») qui aide les enfants les plus pauvres du pays à poursuivre des études universitaires. On offre à ces jeunes des bourses de 100 000 euros afin qu’ils puissent accéder à une vie meilleure et, in fine, aider le pays à grandir.

Auriez-vous aimé être rugbyman en 2022 ?

Je ne suis pas sûr… Une partie de moi dirait « oui », puisque le sport professionnel t’offre le confort de ne penser qu’au rugby et de donner le meilleur visage de toi-même. Mais l’autre partie de moi, la plus romantique, répondrait « non ». […] Le rugby amateur formait des hommes : on se réveillait à 6 heures pour faire un peu de muscu, puis on filait au bureau et le soir, on s’entraînait avec l’équipe. C’était dingue, quand j’y repense…

Avez-vous souffert, quand tout s’est arrêté ?

Tout le monde souffre d’une forme de dépression, quand s’arrête le rugby : jusque-là, tu combats devant 20 000 ou 50 000 personnes vingt fois dans l’année, tu lis l’admiration dans le regard des gens… Mais après ? Que deviens-tu, lorsque tout s’arrête ? Que fais-tu, ce lundi matin où tu te lèves et que personne ne t’attend plus nulle part ? Certains font le deuil rapidement, d’autres non. Il faut s’y préparer, se bâtir une vie hors du rugby. Ce n’est pas toujours facile.

Quel flanker du rugby moderne admirez-vous le plus ?

Siya Kolisi. Son histoire personnelle est incroyable… Un enfant des tonwships qui devient le premier capitaine noir d’une équipe sud-africaine et remporte la Coupe du monde… Siya est une magnifique incarnation de la rage de vivre.

Quelle opinion avez-vous de l’équipe de France actuelle ?

Elle est excitante et surtout, elle a appris à gagner. Vous savez, on ne peut pas débarquer dans un Mondial sans n’avoir rien gagné au préalable et espérer, sur un malentendu, faire un bon résultat. Et puis, le XV de France possède une colonne vertébrale faite de joueurs hors du commun : Julien Marchand, Gregory Alldritt, Antoin Dupont, Romain Ntamack, Gaël Fickou et Melvyn Jaminet ont quelque chose en plus. Ce sont ces joueurs-là qui touchent le plus souvent le ballon dans une équipe ; ce sont eux qui changent le tempo du jeu lorsqu’ils le décident. Ils doivent donc être au-dessus des autres. Et, en France, c’est le cas. Quoi d’autre ? Le paquet d’avants français est dense. Mais dans ce secteur de jeu, les Springboks ont encore une longueur d’avance : Rassie (Erasmus, le sélectionneur sud-africain) dispose sur chaque match de deux packs d’égale valeur et jusqu’ici, peu d’adversaires survivent à cette stratégie. Le France-Afrique du Sud de novembre sera d’une intensité rare.

Vous avez été l’un des plus grands capitaines de l’histoire de ce jeu. Mais qu’est-ce qu’un grand capitaine, au juste ?

C’est difficile à dire… Je ne voudrais pas vous sembler prétentieux, quoi… Moi, j’ai toujours essayé d’être le plus direct, le plus franc possible avec mes coéquipiers. Si quelque chose ne va pas, il faut le dire ! Même à ton meilleur ami !

Par exemple ?

Un jour, j’ai demandé à un coéquipier de quitter le terrain. Il n’était pas dedans, il jouait sans détermination…

Comment a-t-il réagi ?

Il ne m’a pas adressé la parole pendant plusieurs semaines. […] Pour être un bon capitaine, la façon de s’adresser aux arbitres est aussi un facteur déterminant.

En quel sens ?

En 2011, la France aurait pu être championne du monde. […] Au départ, c’est Alain Rolland (arbitre irlandais totalement francophone) qui devait arbitrer la finale (gagnée 8-7 par les All Blacks) : mais il a mis un carton rouge à Sam Warburton en demi-finale, le vent a tourné et il a été décidé que Craig Joubert dirigerait donc le dernier match de la compétition à l’Eden Park. Que voulez-vous dire ? D’un côté, vous aviez Richie McCaw, l’un des plus grands leaders de l’histoire du rugby. De l’autre, vous aviez Thierry Dusautoir, un autre immense capitaine mais qui, avant de parler à Joubert, devait traduire dans sa tête toutes ses interventions dans une langue qui n’était pas la sienne. Ce jour-là, McCaw avait, sans l’avoir décidé, un avantage sur les Français. Et cela a nécessairement joué, dans les ultimes minutes de ce match où tout aurait pu basculer sur une seule décision…

François, vous rappelez-vous de la première fois où vous avez rencontré Nelson Mandela ?

Comment l’oublier… Madiba m’avait invité, un an avant que ne démarre la Coupe du monde, à prendre le thé au palais présidentiel. Il venait d’être élu et quand je suis arrivé là-bas, je tremblais, mes mains étaient moites. Puis on m’a ouvert la porte et là, Nelson Mandela a dit tout haut : « Oh, François ! ». Et il m’a pris dans ses bras. […] Je me souviens aussi que je lui parlais en Anglais et qu’il me répondait en Afrikaans, ma langue maternelle.

Que vous a-t-il dit ?

On n’a pas parlé de rugby. Il voulait me connaître, savoir d’où je venais, avec qui j’avais grandi, ce que j’avais étudié… Lui m’a ensuite parlé de son emprisonnement à Robben Island, de sa famille, de sa vie… Vingt-cinq ans après, j’ai encore des frissons quand je repense à Madiba. […] Le lendemain de notre première victoire en Coupe du monde contre l’Australie, il m’a même invité, avec toute l’équipe, à visiter Robben Island, où il avait été emprisonné dix-sept ans. J’ai découvert cette cellule de 2,5 mètres carrés et j’ai compris quel avait été le sacrifice de cet homme.

La prison était-elle encore occupée, lorsque vous l’avez visitée ?

Oui, par des gens s’étant rendu coupables de petits larcins ou de délits peu graves. Ce jourlà, Robben Island était habitée essentiellement par des noirs, lesquels avaient toujours supporté les All Blacks ou l’Angleterre plutôt que les Springboks, trop associés pour eux à l’apartheid.

Alors ?

Je me suis dit que le vent était en train de tourner quand tous ces hommes se sont levés sur notre passage pour nous saluer, nous tendre la main et nous souhaiter bonne chance. Quand je me suis retourné vers mes coéquipiers, James Small (ancien ailier des Springboks) était en larmes.

Avez-vous vu le film « Invictus », qui retrace votre amitié avec Nelson Mandela ?

Oui. Je ne l’ai pas apprécié, la première fois. La vie réelle me semblait tellement plus puissante que n’importe laquelle de ces productions hollywoodiennes. Je trouvais aussi qu’on m’accordait trop de crédit dans cette histoire, qu’on oubliait que les Springboks étaient quinze lorsqu’ils avaient battu les All Blacks de Jonah Lomu en finale. Et puis, les images de jeu ne rendaient pas hommage à notre sport. Plus tard, j’ai pourtant compris quel était le message fondamental de ce film et à quel point les gens qui ne connaissaient rien au rugby avaient trouvé cette histoire inspirante. J’ai donc revu mon opinion originelle.

Que saviez-vous de Nelson Mandela avant de le rencontrer ?

J’avais grandi dans un environnement blanc très conservateur, où les journaux décrivaient Madiba comme un ennemi de la démocratie, un terroriste… C’est donc plus tard, en allant à l’université, que j’ai pu me faire ma propre opinion sur lui. […] Madiba n’était qu’amour. Il souhaitait réunir les gens et le jour où on lui a proposé d’enlever l’emblème Springbok de notre maillot (le Springbok était l’un des emblèmes de l’apartheid), il a donc refusé, disant même aux leaders de l’ANC (son parti politique) : « Ces rugbymen sont nos enfants et je leur fais confiance. Ils se battent pour l’Afrique du Sud et pour tous les Sud-Africains. »

Avez-vous été amis ?

Je pense, oui. Madiba a demandé à assister à mon mariage. À la naissance de mon premier enfant, il m’a aussi appelé tôt le matin pour me féliciter et me demander s’il pouvait être le parrain de Jean, mon premier fils. Il l’a alors surnommé « Kokeli », ce qui signifie « leader » en langue Xhosa. Quelques années après la naissance de Stéphane, mon deuxième enfant, celui-ci m’a demandé pourquoi Madiba n’était pas également son parrain. Il m’a alors fait appeler Nelson Mandela, qui a éclaté de rire au téléphone, a accepté la proposition de Stéphane et l’a surnommé « ghora », qui veut dire « courageux » en xhosa.

D’un point de vue plus rugby, ne pensezvous pas qu’Abdelatif Benazzi avait bel et bien marqué, en demi-finale de Coupe du monde à Durban ?

Au départ, je l’ai cru. Puis j’ai constaté que sa main était bel et bien entre la ligne et le ballon. Il n’y avait pas essai. Quand Abdel a signé aux Saracens quelques années plus tard et m’a dit : « C’est mon cadeau à l’Afrique du Sud, François ! », je lui ai répondu : « Merci, mon ami. Mais tu n’avais pas marqué ! » On a beaucoup ri, ce jour-là…

Quelques années après la Coupe du monde 1995, vous avez perdu quatre de vos coéquipiers : James Small, Chester Williams, Ruben Kruger et Joost van der Westhuizen. À quel point cela fut-il difficile à vivre ?

(il soupire) Ruben Kruger avait 37 ans lorsque la tumeur au cerveau est apparue. On savait qu’il ne survivrait pas. La dernière fois que je lui ai rendu visite à l’hôpital, il ne m’a même pas reconnu. (il marque une pause) James (Small), lui, était un homme sauvage et attachant, un garçon tendre sous ses airs de voyou. Son attaque cardiaque fut un choc, vraiment. Joost ? Il avait joué comme une rock star, vécu comme une rock star et était une rock star. Mais la maladie de Charcot ne lui a évidemment laissé aucune chance. Quant à Chester (Williams), j’ai longtemps refusé de croire à sa disparition : quelques jours plus tôt, il venait de courir un marathon et cet arrêt cardiaque ne rimait donc à rien. J’ai appris, plus tard, que l’insuffisance cardiaque était chez lui génétique et qu’il avait perdu deux membres de sa famille dans des circonstances similaires.

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