Interview croisée - Richie McCaw-Thierry Dusautoir : « Etre capitaine demande beaucoup d’énergie »

  • Richie McCaw a été capitaine des All Blacks a 110 reprises, Thierry Dusautoir des Bleus 56 fois.
    Richie McCaw a été capitaine des All Blacks a 110 reprises, Thierry Dusautoir des Bleus 56 fois. Midi Olympique
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Richie McCaw a mené les All Blacks à 110 reprises. Thierry Dusautoir, lui, a conduit le XV de France 56 fois. Alors, quand deux des plus grands capitaines de l’histoire de ce jeu se croisent et se répondent, on prend un siège et on écoute.

Vous souvenez-vous de votre premier match en tant que capitaine ?

Richie McCaw : Comment l’oublier… J’avais 26 ans et on affrontait les Gallois à Cardiff, dans un stade Millennium (depuis devenu Principality Stadium) plein comme un œuf. La veille, j’avais dû dormir deux heures… Mais je n’étais pas seul au monde, dans cette équipe : je m’appuyais déjà beaucoup sur Dan (Carter) et Conrad (Smith), à l’époque.

Thierry Dusautoir Pour moi, tout a commencé en Nouvelle-Zélande en 2009. Lionel Nallet était blessé et lorsque Marc Lièvrement m’a annoncé que je lui succédais, je n’étais pas à l’aise avec cette idée. Je ne me sentais pas légitime.

R. McC. : Mais vous avez gagné la série, cette année-là !

T. D. : En effet… Désolé Richie… (rires)

Comment vos proches ont-ils réagi ?

R. McC. : Avant de me l’annoncer, Steve Hansen (alors sélectionneur adjoint des All Blacks) est allé voir mes parents à Christchurch. Quand ils ont appris ça, ils ont immédiatement réservé leurs tickets pour Cardiff. Ils ne voulaient pas laisser leur petit garçon tout seul…

T. D. : Mon père est décédé un an avant que je devienne capitaine du XV de France. Ma maman, elle, n’a jamais été très intéressée par le rugby : la première fois qu’elle m’a vu jouer, c’était en 2005… soit dix ans après mes débuts ! (rires)

Y a-t-il des choses que vous vous interdisiez de faire, sur le terrain ?

R. McC. : Bien sûr. En tant qu’être humain, on a tous des mauvais moments. L’important, c’est de ne jamais les montrer à ses coéquipiers. Il ne faut pas nuire à l’harmonie des hommes.

T. D. : À mes débuts en tant que capitaine, j’en faisais trop. Je forçais ma nature, je voulais parler, parler, parler pour leur montrer que j’étais là… Ce faisant, je perdais beaucoup trop d’énergie et mes performances s’en ressentaient. J’ai appris, au fil du temps, à donner de l’espace aux autres leaders de l’équipe. À la fin, je m’occupais de la partie analytique. La partie émotionnelle, elle, je la laissais à William Servat.

R. McC. : Nous, on a longtemps trop laissé d’énergie dans le haka et en conséquence, nos débuts de match n’étaient pas bons. J’ai alors demandé à mes coéquipiers de lever le pied. […] Les gens pensent que le Haka nous donne un avantage psychologique sur l’adversaire mais il nous a souvent desservis.

T. D. : En 2007 et 2011, on s’est servi de l’énergie du haka. On l’a en partie absorbée.

R. McC. : Le haka est une fierté mais il est aussi un show ; il fait partie du grand théâtre du rugby international.

Et face aux médias, alors ? Comment vous comportiez-vous ?

R. McC. : Ma pire expérience face à la presse survint après la défaite face aux Français à Cardiff, en 2007. Le ciel venait de nous tomber sur la tête, j’étais un jeune capitaine en pleurs et je me trouvais là, assis à une table, à devoir expliquer l’inexplicable. L’exercice était horrible.

T. D. : Mais tu l’as vécu moins de fois que moi, Richie… (rires) Je me souviens que ce jour-là, tu m’as en tout cas donné ton maillot et que je l’ai toujours, à la maison. Tu t’en souviens ?

R. McC. : Non…

T. D. T’as dû vouloir me le jeter à la figure, quand je te l’ai demandé ! (rires)

Comment étiez-vous face aux médias, Thierry ?

T. D. : Ma première conférence de presse fut un cauchemar. Le team manager de l’équipe m’avait dit que la conférence de presse était à 8 heures. Or, elle était une heure plus tôt et lorsqu’il m’a appelé dans ma chambre d’hôtel à 6 h 50, je dormais encore. Je me suis levé, très en colère et me suis présenté face aux journalistes. Première question : "Comment vous sentez-vous ? – Pas terrible, je sors du lit…" Le lendemain, il était écrit partout que je tirais la tronche, que je n’étais pas heureux d’être en Nouvelle-Zélande… Là, j’ai compris que je devais être irréprochable dans tous les domaines attenant à ma fonction, que toutes mes expressions seraient analysées et que le moindre de mes coups de mou pouvait porter préjudice à l’équipe.

Quel fut votre pire jour en tant que capitaine ?

R. McC. : Cette conférence de presse de 2007, sans aucun doute…

T. D. : J’ai arrêté ma carrière internationale sur un match cauchemardesque à Cardiff, en 2015 et face aux All Blacks (62-13). Ce jour-là, on n’a pas seulement perdu : on a lâché le match et ça m’a fait mal. Ça m’a même fait mal pendant très longtemps. (il soupire) On n’a pas combattu, on n’a pris aucun plaisir et ça reste un affreux souvenir…

Quelle relation un capitaine entretient-il avec son entraîneur ?

R. McC. : Là aussi, j’ai dû apprendre au fil du temps…

Comment ça ?

R. McC. : Un jour, en plein entraînement, j’ai eu un désaccord avec Robbie Deans (ancien coach des Crusaders) sur un aspect technique du plan de jeu. Là, le ton est un peu monté. À la fin de la séance, il est venu me voir et m’a dit : "Plus jamais ça, Richie. Si tu as quelque chose à me reprocher, tu ne le fais pas devant les autres. Tu pourrais nuire à mon autorité et leur faire croire que nous ne sommes pas connectés". Il avait raison. L’équilibre d’un groupe est fragile. Il faut tout faire pour le préserver.

Quelle relation un capitaine entretient-il avec un arbitre ?

R. McC. : Tous les arbitres sont différents. Certains sont relax, d’autres absolument pas. Un jour où je demandais des explications à l’un d’eux, il m’a dit : "écarte-toi. J’ai un micro. Je ne veux pas passer pour un élève qui prend une leçon." Les échanges doivent être brefs, pas trop nombreux. En tant que capitaine, mon rôle est d’aider l’arbitre, pas de l’agacer.

T. D. : Face à un arbitre, il est parfois difficile de rester respectueux, de garder son sang-froid… Derrière toi, tu as quatorze mecs qui hurlent : "Dis-lui ci ! Dis-lui ça !" […] Avec Richie, j’avais toujours un temps de retard puisque pendant que je préparais mes phrases en anglais, lui était déjà en train de réciter les siennes à l’arbitre…

R. McC. : Je n’ai jamais pensé à ça mais tu as raison ! (rires)

Quid de l’arbitrage de Craig Joubert, en 2011 ?

T. D. : Je suis sorti frustré de cette finale de Coupe du monde (2011) mais je me dis aussi que si on avait été meilleurs, on aurait gagné sans avoir à parler de Monsieur Joubert. Il n’y a pas de rancœur, de mon côté.

R. McC. : Je comprends que les Français aient pu être en colère après ce match. Mais je vous rappelle qu’on avait ressenti la même chose en 2007, après le quart de finale perdu contre les Bleus à Cardiff (passé ce match, le sélectionneur Graham Henry avait recensé seize fautes d’arbitrage de la part de Wayne Barnes).

Richie, qu’avez-vous ressenti lorsque les Français ont déployé une flèche face au Haka, avant cette finale de 2011 ?

R. McC. : Je ne m’y attendais pas. Personne ne s’y attendait, d’ailleurs. Je me souviens de la clameur qui est soudainement montée à l’Eden Park quand les Français sont arrivés sur la pelouse… J’ai pensé : "Waouh… Il va y avoir match, là…"

T. D. : Une semaine plus tôt, des joueurs étaient venus me voir en me disant qu’ils voulaient préparer quelque chose et j’étais contre, au départ. […] Un jour, Nick (l’attaché de liaison de l’équipe de France en Nouvelle-Zélande), un ancien militaire de carrière, est venu me voir et m’a dit : "Essayez la flèche, c’est une position que nous faisions souvent en mission". J’ai trouvé l’idée séduisante. On a répété quatre ou cinq heures avant le match et on s’est lancé.

Pourquoi n’avez-vous rien fait en 2015, lorsque vous avez retrouvé les All Blacks à Cardiff ?

T. D. : Dans la semaine, les joueurs m’ont demandé de faire quelque chose mais j’ai dit non de façon catégorique. En moi, je sentais que ça ne se passerait pas bien… J’ai bien fait, je crois : on aurait été ridicules, après coup.

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Marc DUZAN
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