Coupe du monde féminine 2022 - Wayne Smith (Nouvelle-Zélande) : « Ma femme m’a dit : « Tu dois le faire, pour ces filles »

  • Le sélectionneur des Black Ferns, Wayne Smith.
    Le sélectionneur des Black Ferns, Wayne Smith.
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En exclusivité pour Midi Olympique, le sélectionneur des Black Ferns, Wayne Smith a accepté, le temps d’un déjeuner de raconter avec humour son expérience à la tête d’une équipe féminine. Le technicien, qui fut également sacré deux fois champion du monde avec les All Blacks nous a également raconté quelques anecdotes croustillantes de sa riche carrière.

Comment êtes-vous arrivé à ce poste de sélectionneur des Black Ferns ?

(Il souffle) Cela n’a pas été facile depuis la tournée de novembre 2021 et les quatre larges défaites de suite contre l’Angleterre et la France. Moi, à cette époque, j’étais retraité. Je vivais avec ma femme dans notre maison à la plage, à Waihi Beach, et j’ai déjeuné avec Mark Robinson, le président de la fédération qui est mon ami. Je lui ai dit que s’il le souhaitait, je pouvais me rendre disponible pour aider les entraîneurs en place parce que ça allait mal. C’était en janvier dernier. Et puis ce rapport est sorti (un rapport qui mettait en lumière tous les dysfonctionnement au sein de l’équipe, ainsi qu’au niveau du management du précédent sélectionneur, Glenn Moore, ndlr.). C’était un rapport à charges et à mon sens, il n’avait pas lieu d’être.

Vraiment ?

Mmmh non… Bien sûr qu’il y avait des torts, mais j’ai trouvé que la fédération balançait cela sur la scène publique, alors qu’elle aurait pu agir différemment. En avril, je me suis rendu à Christchurch pour aider les entraîneurs en place. Quand le rapport est sorti, l’entraîneur-adjoint a démissionné, de même que le responsable de la culture et du leadership. Le sélectionneur, lui, était K.O. debout. L’ambiance était terrible. Il n’était plus en mesure d’entraîner. Donc j’ai pris le relai toute la semaine. Wesley Clarke (l’entraîneur-adjoint actuel) était là, aussi. A la fin de la semaine, je n’avais plus de voix. Je suis rentré chez moi, je ne tenais plus debout ! J’ai dit à ma femme que la situation était catastrophique. Une semaine plus tard, Glenn Moore a fini par démissionner. La fédération m’a proposé le poste de sélectionneur. J’ai refusé. Je voulais simplement aider les entraîneurs. Ils ont insisté, et insisté encore, en disant que j’étais le seul fait pour cette situation. J’ai fini par accepter, mais à condition de ne gérer que les entraîneurs, pas l’équipe.

Pourquoi ne vouliez-vous pas entraîner l’équipe ?

Écoutez, j’ai 65 ans. Ca fait 36 ans que j’entraîne des équipes de rugby. J’ai vécu quatre Coupes du monde, gagné quatre fois le Super Rugby… comment dire ? Je suis fini ! Et puis j’ai envie de faire plein de choses. Je veux retourner là où j’ai entraîné : à Northampthon, en Italie, au Japon… Avec ma femme, on a envie de voyager. Bref ! Mark Robinson me dit : « Ok, on va te nommer directeur du rugby ». Je lui répond que non, je veux être « directeur des entraîneurs ». Sauf que la fédération m’a annoncé en tant que directeur du rugby. Et dès que c’est sorti, mon téléphone n’a fait que sonner ! Le mardi avant un camp, je dis à ma femme : « Je ne vais pas le faire. Je ne peux pas le faire. Je vais laisser tomber. » Et là, elle m’a pris dans ses bras, m’a fait un gros câlin et m’a dit : « Tu dois le faire pour ces filles. Elles ont de gros problèmes. » Et me voilà ! Mais j’ai posé quelques conditions.

Lesquelles ?

Je voulais pouvoir jouer un rugby offensif. Je voulais que ces filles aient le courage de jouer ce rugby contre de grandes équipes, et sous pression. Je voulais avoir toutes les libertés pour mettre ce jeu en place, et ce même contre des équipes comme la France ou l’Angleterre. Les filles ont adhéré. Après avoir encaissé 166 points sur les quatre matchs de novembre dernier, elles étaient prêtes au changement. Depuis, on a testé environ une cinquantaine de filles. On s’est mis d’accord sur le jeu qu’on voulait produire.

Les Black Ferns ont semblées dépassées par l’évènement durant les 30 premières minutes de leur match d’ouverture contre l’Australie (17-0). Pensez-vous qu’elles ont à présent pris la mesure de ce Mondial ?

Difficile de répondre. Je pense désormais comprendre comment l’équipe fonctionne. Mais cela m’a pris du temps. La préparation des matchs, les voyages en bus… avec les filles, rien ne ressemble à ce que j’ai connu avec les garçons dans toute ma carrière. Combien de fois je leur ai dit que j’allais prendre ma foutue bagnole pour aller au match, parce que je ne supporte pas qu’elles chantent et qu’elles dansent dans le bus avant un test match ! (rires) Je ne peux pas me concentrer ! Mais ce ne sont pas elles le problème, c’est moi. Je suis vieux, quoi ! Mais a t-on pris la mesure de cette compétition ? Je pense que les filles doivent aller chercher au fond d’elles même les ressources pour se préparer à ce genre de match. Le reste, c’est superficiel, même si c’est très différent de ce que j’ai connu. J’espère que maintenant, elles supporteront la pression.

Comment avez-vous vécu cette première demi-heure contre l’Australie ?

Honnêtement, je pensais qu’on allait perdre. Je réfléchissais déjà à ce que l’on pouvait faire dans la semaine, les secteurs à travailler. Je me demandais même si comptablement, on pouvait encore se qualifier ! Mais je restais relativement calme. On était dans la même situation quelques semaines plus tôt, contre l’Australie qui menait à la mi-temps. Dans les vestiaires, on a simplement sorti un plan de jeu très clair, sur un tableau avec des magnets. On a rappelé les zones que l’on devait attaquer, tout simplement. Il fallait juste le faire.

Quel regard portez-vous sur la France, que vous allez affronter ?

Avec le staff, nous avons regardé tous les matchs de toutes les équipes sur les deux dernières années. Nous avons une vision claire de leurs menaces, et on actualise tout ça chaque semaine. On le fait sur nos jours off, le mercredi. Cela fait des semaines qu’on a pas eu un jours de repos ! (rires) Je ne fais jamais confiance à mon intuition, je veux des preuves et des données.

Et que pensez-vous de la France ?

Eh bien… Je n’aurais jamais imaginé voir une équipe de ce tournoi réussir 220 plaquages en un seul match. Mais les Françaises l’ont fait (contre l’Angleterre, ndlr.). C’est exceptionnel. Cela en dit long sur l’attitude et l’unité de cette équipe. C’est phénoménal. C’est même terrifiant. Je ne connais pas toutes les joueuses, et je ne leur ai pas dit à l’hôtel car mon français est trop limité, je ne sais que dire « Bonjour, Ca va ? A bientôt ! » Mais j’étais franchement impressionné.

Avez-vous repéré les principales menaces de cette équipe ?

Oh que oui, j’ai des centaines de clips sur mon ordinateur ! Mais je ne vais pas vous dire quelles sont elles !

Comment vous répartissez-vous ce travail d’analyse ?

Graham Henry fait beaucoup d’analyses pour l’équipe. C’est lui qui gère tout ça. Il est fantastique. Mike Cron a étudié votre mêlée sous tous les angles… Il a tellement d’expérience aussi. Wesley Clarke et Whitney Hansen font un boulot remarquable. Vous saviez que Whitney est la fille de Steve Hansen ? Elle reçoit quelques bons conseils de son papa également ! J’ai vraiment confiance en tous.

Et la France, dans tout ça ?

Bon ok, vos avants sont vraiment fortes. La troisième ligne aile, avec les longs cheveux blonds… Marjorie Mayans ? C’est ça. Elle est très forte aussi. Mais vraiment, vous avez d’excellentes joueuses. Votre numéro 5, Madoussou Fall est incroyable. J’aime beaucoup votre milieu de terrain avec Caroline Drouin qui joue en 10 et en 12. J’aime beaucoup Gabrielle Vernier aussi. Elle est incroyable, elle aussi. C’est une joueuse très spéciale. Je l’avais déjà repérée lors de la tournée en novembre dernier.

Y a t-il, chez les Black Ferns, la même méfiance à l’endroit des Françaises que celle qui existe chez les All Blacks ?

Oh que oui… La tournée de novembre est encore dans toutes les têtes. Et sur nos neuf derniers match contre les Françaises, nous en avons perdu cinq. Elles sont très conscientes de tout cela. Et j’ai rappelé un truc aux filles : en 2007, on avait écrasé les Français à Wellington sur le score de 61 à 10. Huit semaines plus tard, ils nous sortaient en quarts de finale de la Coupe du monde à Cardiff. Ca, c’est la France, n’est-ce pas ?

Quelles différences existent entre le fait d’entraîner des garçons et des filles ?

La principale différence est celle-ci : les garçons ont besoin de bien jouer pour se sentir bien. Les filles ont besoin de se sentir bien pour bien jouer. Les filles sont joyeuses, extraverties, et vraiment liées en dehors du terrain. Le boulot du staff consiste donc à les faire se sentir bien.

Aviez-vous déjà conscience de cela avant de prendre ce poste ?

Non, je ne le savais pas. Je l’ai appris. J’avais déjà aidé des entraîneurs d’équipes féminines dans les années 80. En fait, mon mentor dans ce métier était Laurie O’Reilly, qui fut le premier sélectionneur féminin en Nouvelle-Zélande en 1989, et il possède aujourd’hui une coupe à son nom, la O’Reilly Cup qui est l’équivalent de la Bledisloe Cup. J’avais 23 ans, je sortais juste de mes études à Waikato et je m’étais rendu à Christchurch pour jouer au rugby. Il m’avait appelé pour participer à un week-end de formation d’entraîneurs. Il avait fondé l’équipe des « Crusadettes », à l’Université de Canterbury. Il est tombé malade, et je n’ai pas pu aller le voir avant sa mort en 1998 car j’étais en déplacement avec les Crusaders. Pour en revenir à votre question, je n’ai pas eu beaucoup de contacts avec le rugby féminin entre cette époque et aujourd’hui. Donc les filles ont énormément changé, et le rugby féminin aussi. Avant, elles faisaient comme les garçons, maintenant les filles ont leur propre façon d’aborder le rugby.

Comment cela se traduit dans le quotidien ?

On organise davantage de moments de cohésion, de moments drôles, notamment en tout début de semaine où l’on essaye de récupérer par le rire et l’amusement. On fait des trucs drôles ensemble, pour nous débarrasser de toutes les substances chimiques que le corps a produit tout le week-end à cause du stress et qui vous empêchent de récupérer. Après, il faut reconnaître que les filles rient toute la semaine. Jusqu’à maintenant, cela marche pas trop mal. Enfin, pas pour les entraîneurs comme moi mais pour les joueuses c’est le cas !

De l’extérieur, on trouve parfois les All Blacks sont un peu ennuyeux, ou programmés…

Les garçons ont d’immenses attentes qui pèsent sur eux. Ici, la passion est immense. Les Black Ferns sont davantage libres, il y a un peu moins d’attentes autour d’elles. Il n’y a pas de bonne façon, chacune convient.

Que changez-vous dans votre approche du management avec les filles ?

J’essaye d’avoir la même approche. Je ne veux pas que les filles pensent que je changent ma façon d’être parce qu’elles ne sont pas capables de la supporter. Mon fil conducteur, c’est le respect. Et je me suis toujours focalisé sur les points forts plutôt que sur les faiblesses. En quoi es-tu bon ? Comment faire pour t’améliorer encore là-dessus ? Quels sont tes super pouvoirs ? Et quelles sont tes deux défauts qui te ralentissent ? J’ai appliqué le même processus avec les filles. J’essaye de ne jamais être méchant, même si je l’ai sûrement été car certaines situations sont brutales. Mais certaines personnes ont besoin de faits brutaux pour réagir, et ces discussions peuvent changer leurs vies. Les filles ont besoin d’honnêteté. Surtout celles qui ont manqué la Coupe du monde. Ça, c’était difficile. Vraiment difficile.

Plus qu’avec les All Blacks ?

Oui, vraiment. Une semaine avant de rendre la liste publique, j’ai passé presque deux jours en visio conférence avec les filles pour leur expliquer mes choix. Ce n’était pas facile. Mais les filles ont pu me dire ce qu’elles avaient sur le cœur. Avec les garçons, tu passais un coup de fil : « Désolé mec, on ne te prend pas. On aimerait que tu bosses sur ça et ça... » « Ça roule coach, c’est noté. » Et c’était réglé ! Au départ, je me suis dit que le processus me prenait trop de temps avec les filles. C’était démesuré ! Et puis au fil des conversations, j’ai compris des choses. J’ai eu de très bons échanges, et je pense que c’est une bonne façon de faire, jusqu’à un certain point. Et si je croise l’une de ces filles non retenues dans la rue, je peux les saluer et les prendre dans mes bras. J’ai été honnête avec elles.

Comment expliquez-vous que le rugby féminin se développe aussi vite en ce moment en Nouvelle-Zélande ?

Déjà, il y a beaucoup de filles qui y jouent assez tôt, de 6 à 10 ans dans les écoles et les clubs. Mais à l’âge de 10 ou 12 ans elles arrêtent parce que l’on manque d’éducateurs. C’est un problème majeur que la fédération doit traiter car je pense sérieusement que le rugby féminin pourrait sauver le rugby néo-zélandais.

A ce point ?

Oui. Les filles jouent un super rugby, elles deviendront mères et encourageront leurs enfants à y jouer aussi et on assistera à une nouvelle explosion de pratiquants dans notre pays. Les études sur notre sport montrent que l’on perd beaucoup de licenciés chez les garçons, mais ces pertes sont compensées par le nombre grandissant de filles. Et puis ces filles ont une sélection nationale qui les fait rêver. On compte pas moins de 200 joueuses dans la Farah Palmer Cup, qui est l’équivalent féminin sur championnat des provinces, le NPC, pour les moins de 20 ans. Et puis il y a le Aupiki Super Rugby, aussi, à l’échelle au-dessus.

Que ferez-vous une fois cette compétition, arrêterez-vous d’entraîner ?

(Il se jette en arrière de son siège et mime de se couper la tête avec sa main) Je travaille déjà avec David Galbraith, un des meilleurs préparateurs mentaux du pays. On a créé un projet qui s’appelle Pathway One, qui consiste en du coaching, du management de différents types, dans le sport ou pas. Je fais quelques podcasts aussi… Mais bon, encore une fois je suis retraité. Avec ma femme on vit à la plage. Le matin, je vais à la salle, je prends un café, je fais une sieste, je vais promener le chien… La vie quoi !

Pourquoi voulez-vous retourner dans tous les lieux évoqués précédemment ?

J’ai envie de revoir des gens. Je veux retourner en Italie, à Casale, où j’ai entraîné pendant deux ans avant d’entraîner le Benetton Trévise. J’ai de très bons amis là bas, avec qui on s’appelle au moins une fois les mois. J’ai perdu l’un d’entre eux il y a six semaines. C’était mon meilleur ami. Je n’ai pas pu y aller à cause de la Coupe du monde, c’est douloureux. J’ai eu trois très belles années à Northampton, et nous aurions dû y rester si Graham Henry ne m’avait pas demandé de le rejoindre dans le staff des All Blacks en 2004. Et encore… Je n’avais pas envie d’y aller ! Ma famille non plus… Mais je me suis finalement dit que je voulais le faire pour moi. Pour me prouver que je pouvais retourner dans cette équipe, que j’avais dirigée en 2000 (avant que John Mitchell ne le remplace, ndlr.)

Et le Japon ?

J’ai été le directeur du rugby pour le Kobelco Steelers pendant deux saisons, 2019 et 2020. Mais j’avais commencé à travaillé avec eux depuis 2017. A ce moment là, on m’a trouvé un cancer. J’avais besoin d’une opération pour qu’on me l’enlève. Je ne pouvais plus entraîner les All Blacks, mais des dirigeants de Kobe m’ont contacté. Ils sont venus en Nouvelle-Zélande, et on a travaillé pendant une semaine sur l’identité, l’héritage… L’équipe n’avait pas gagné de titre depuis 18 ans, alors que c’était une équipe majeure du championnat. Quand j’ai guéri, j’y suis allé et j’y ai passé 23 semaines. C’était assez intense. On a développé des jeunes entraîneurs aussi et on remporté le championnat en 2019, en finale contre Suntory et on a gagné chez eux 55 à 5. Dan Carter m’avait fait le plaisir de venir jouer, et de rejoindre Adam Ashley-Cooper et Andy Ellis… L’année suivante, on a gagné contre Kubota Spears, 43-7. Et l’année suivante, Brodie Retallick nous a rejoint. On marchait sur le championnat, on tuait les équipes en face. Et puis le Covid est arrivé. Je m’y rends toujours en pré-saison, pour trois ou quatre semaines. Je suis toujours très lié à eux.

Daniel Carter nous avait confié en interview que vous étiez le meilleur entraîneur qu’il avait jamais croisé…

Vraiment ? Wow… c’est un sacré compliment qu’il me fait là. Je le vois souvent, il est venu entraîner les filles au pied, elles étaient ravies. Je pense qu’il est le meilleur joueur de tous les temps. Nous sommes assez proches. C’est très beau ce qu’il vous a dit. C’est un garçon très spécial. Pourtant j’ai la réputation d’être assez dur avec les joueurs…

Pourquoi ?

Un jour, Israël Dagg est passé à l’entraînement, à mes débuts avec les Black Ferns. Et il a dit à une fille : « Oh, c’est Smithy qui vous entraîne maintenant ? Alors préparez-vous à jouer un Test-match à chaque entraînement ! » Je ne vous raconte pas la tête de la joueuse ! Mais il a raison. C’est aussi ça que l’on cultive chez les All Blacks : garder la tête froide quand votre corps est dans le rouge. Donc chaque entraînement est très dur, on les mets sous pression.

Avez-vous une anecdote avec un All Black ?

C’était en 2017. Je prenais un café avec Jerome Kaino, qui s’apprêtait à quitter le pays pour aller à Toulouse. On reparlait de tas de choses, mais surtout de sa carrière internationale qui se terminait. Je lui disais que ce qu’il avait réussi était incroyable. Et là, gêné, il me dit : « Tu sais, ce que vous nous disiez par rapport à l’héritage du maillot, et au fait de l’amener plus haut que celui qui nous l’a passé ? Eh bien moi, j’ai échoué. Je n’ai pas amené le maillot plus haut. » Là, je le regarde avec des yeux ébahis, et je lui dis « Quoi ?  Mais tu as été l’un des meilleurs troisième ligne de l’histoire du rugby néo-zélandais, avec Ian Kirkpatrick !» « Non Smithy, parce que j’ai hérité du maillot de Jerry Collins. Et je n’ai pas fait mieux que Jerry. » Cela en dit long sur l’humilité et la classe de ce mec, non ?

Quels souvenirs gardez-vous contre l’équipe de France ?

J’en ai tellement… Mais je me souviens bien de la tournée de l’équipe de France ici, en 1984. Les Bleus avaient affronté plusieurs équipes locales, avec deux tests contre nous. J’étais l’ouvreur de la Nouvelle-Zélande. On avait gagné le premier match à Christchurch de très peu : 10 à 9. Il fallait que l’on confirme la semaine suivante, à l’Eden Park. On a gagné 31-18. Furieux, Jacques Fouroux avait dit à la presse néo-zélandaise que ses joueurs avaient joué comme des bébés ! Cela avait fait les grands titres, je m’en souvient encore. L’autre anecdote de ce match, c’est que j’étais allé échanger mon maillot avec celui de votre ouvreur, Jean-Patrick Lescaboura. Ce jour là, il avait manqué quatre drops. A la fin du match, il pleurait à chaudes larmes sur son maillot. C’est pourquoi je ne l’ai jamais lavé, pour garder ses larmes dans le tissu. Cela ne se voit pas, mais je le sais. C’était un grand joueur. Les Français auraient dû gagner au moins un des deux tests.

Et en tant qu’entraîneur ?

Avec les All Blacks, vous nous avez battu deux fois, en 1999 et en 2007, mais toujours aux moments où cela fait le plus mal. En phase finale de Coupe du monde. Cette deuxième mi-temps, en 1999, reste un souvenir très douloureux… Quel retour les Français avaient fait... On aurait pu perdre en 2011, aussi… On a fait un meilleur parcours en 2015, heureusement.

Sur votre chemin, vous avez martyrisé l’équipe de France 62-13 en quarts…

Oh oui, mon Dieu… Les garçons avait fait un sacré match. Après, je pense que c’était la plus grande équipe néo-zélandaise de tous les temps. On avait des centurions dans toutes les lignes : Richie McCaw, Dan Carter, Keven Mealamu, Tony Woodcock, Ma’a Nonu… Conrad Smith n’en était pas loin, 94 si mes souvenirs sont bons. Bref, c’était une grande équipe. Cela dit, on a été surpris du score. Les joueurs étaient en colère. 2023 va être exceptionnel, non ? Parce qu’on ne peut plus se croiser avant la finale…

Quel regard portez-vous sur cette équipe de France masculine ?

Je pense que c’est la meilleure nation au monde, en ce moment. Cela se joue entre vous et l’Afrique du Sud, mais je vous place devant les Boks. Il sera intéressant de voir comment cette équipe supportera la pression. Votre équipe est jeune, mais ces gamins ont déjà gagné le Top 14, la Coupe d’Europe… ils gardent la tête froide dans les moments difficiles. Et vous avez un belle profondeur d’effectif aussi. Jaminet est incroyable. Je pense que c’est le meilleur buteur au monde. J’aime beaucoup vos centres aussi : Fickou, le chef de la défense, Danty… Et Penaud, qui peut jouer 13 aussi.

Dans quel état sont les All Blacks, à un an de la Coupe du monde ?

Ils ont fait un boulot incroyable pour se sortir de là où ils étaient. Chaque semaine, le sélectionneur allait se faire virer… Ian Foster a fait prevue d’une résilience immense. Il s’est accroché, a encaissé les coups. Et ils ont fini par gagner le Rugby Championship. Ses joueurs ne l’ont jamais lâché. C’est bien la preuve qu’ils croient en lui.

Sam Cane a été aussi sous le feu des critiques…

Il l’a été oui… C’est un grand homme pourtant. Ses coéquipiers l’adorent. Il apporte beaucoup de liant à cette équipe, qui n’a jamais cédé. Elle aurait pu imploser plus d’une fois. Mais ils se sont tenus. Ils ne se sont pas critiqués. Franchement, cette équipe n’a pas besoin de changements. Les bonnes personnes sont aux bons postes.

Mais comment expliquez-vous que les All Blacks aient été autant malmenés ?

On a changé de génération, d’abord. Et le jeu a changé. Surtout dans l’hémisphère Nord. Je regarde le Top 14 et le Premiership. Il y a quelques années, on ne se faisait pas autant de passes dans ces championnats, on ne courait pas autant avec le ballon. Et puis ces équipes ont maintenant les meilleurs entraîneurs de la défense, comme c’est le cas avec le XV de France. Et puis elles ont cultivé leur sens de la contre-attaque. Tout ce qui faisait que les All Blacks dominaient, en fait. Ce n’est plus le cas.

Les Baby Blacks sont moins titrés qu’avant, également…

C’est vrai. Mais je pense que c’est cyclique. Parce que je peux vous dire que l’équipe, cette année, est exceptionnelle. Plusieurs de ces gamins jouent déjà en NPC. Vous voyez le numéro huit de Wellington, qui a joué la finale ? Il a 19 ans. Et c’est un p… de joueur. Et il n’est pas le seul. Mais bon, nous avons quand même de gros problèmes dans le rugby néo-zélandais…

Quels sont-ils ?

On ne fait plus venir assez de jeunes joueurs dans les clubs. On assiste à une chute des licenciés chez les hommes, les séniors. Comme je l’ai dit, cette chute est compensée par les filles. Mais les clubs sont en difficulté. La fédération mène un vaste projet là-dessus, pour recruter des éducateurs, des bénévoles et renforcer les clubs. On le voit à tous les niveaux. Quand je jouais, il y avait deux clubs dans ma petite ville de naissance, à Putaruru. Les deux étaient forts, et figuraient parmi les trois meilleures équipes du Waikato. Maintenant, il n’y en a plus qu’un, et il lutte dans les tréfonds de la deuxième division régionale.

Comment expliquez-vous cette chute chez les hommes ?

La chute arrive à l’âge où l’on se marie, où l’on a des enfants, où l’on part en vacances, où l’on part chasser. Les mecs ont mille raisons de ne plus jouer le samedi. Et les clubs de joueurs séniors pour leurs équipes fanions, leurs réserves et les moins de 21 ans. C’est pareil pour les bénévoles. A mon époque, les gens venaient donner un coup de main, par simple passion. Maintenant les gens ont mieux à faire. Les clubs ont besoin de moyens financiers, on doit former davantage d’éducateurs, on doit rendre ce jeu à nouveau amusant, drôle, comme on l’a tous pratiqué dans notre jardin ou dans les parcs. On ne faisait pas d’ateliers, on se contentait de jouer et de rire, c’est tout. Ce ne sont que des pistes. Mais il faut aussi penser à faire des restrictions de poids chez les séniors, les développer et créer des compétitions supplémentaires pour les gens comme moi, qui pèsent moins de 85 kilos. Pourquoi ne pas créer des compétitions internationales sur ce modèle ? Je suis sûr que l’on passe à côté de tas de joueurs de talents à cause de cela.

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