Portrait - De l'Afrique du Sud à la France, le long voyage de Tedder

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Tristan Tedder - Ouvreur de Perpignan à 26 ans, celui qui a longtemps été considéré comme un grand espoir au poste de 10 commence à donner la pleine mesure de son potentiel sous les couleurs de l’Usap. Après maintes péripéties et déménagements, le Sud-Africain tient enfin ses promesses.

«Si possible, j’aimerais que l’on ne parle pas de mon avenir.» Dans un sourire pincé, presque gêné, Tristan Tedder esquisse du bout des lèvres les limites de l’entretien : sa prochaine destination ne sera pas à l’ordre du jour. Qu’importe, à dire vrai. Tout le monde connaît sa destination : le Racing 92. Si l’on sait où le Catalan va aller, le mystère reste en revanche entier quant à savoir d’où vient celui qui, à 26 ans, révèle enfin son talent à la face du rugby français. L’évocation de ses origines téléporte Tristan Tedder sur le littoral de l’Océan Indien, à Durban. Là où son enfance a été bercée par d’innombrables contes de balles, qu’elles soient rondes, ovales ou en liège. «Mon père, mes cousins, mes oncles : tout le monde jouait, au rugby, au cricket, au water-polo», évoque l’ouvreur. La filiation était toute tracée. Et son destin comme cousu de fil doré : «Mon père était joueur de rugby aux Sharks, glisse-t-il, une étincelle dans le coin de l’œil. Il était numéro 8 et buteur.» Jamais son fils n’aura la chance de le voir à l’œuvre avec le fameux maillot noir : «Il avait 22 ans quand je suis né. Le rugby n’était pas encore vraiment professionnel à l’époque. Il a dû choisir entre continuer sa carrière et subvenir aux besoins de la famille. Il a arrêté. Il a fait ce sacrifice pour moi. Il s’est reconverti dans les ordinateurs alors que ma mère est agent immobilier.» À l’adolescence, l’athlétique Tristan intègre la High School de Kearsney où il s’illustre au point de se voir confier les brassards de capitaine des équipes de rugby et de cricket. Pendant une demi-douzaine d’années, son cœur et son calendrier balancent entre les deux.

Jusqu’à son 18e anniversaire, à la fois tournant et sommet de sa vie sportive : «J’avais fait une croix sur les sélections moins de 18 ans en rugby, sans même savoir si j’allais être retenu, car il y avait la Coupe du monde des moins de 19 ans de cricket au Zimbabwe. J’ai fait ce choix car je savais que j’allais opter pour le rugby par la suite. Je voulais terminer de la plus belle des manières en cricket.» Sans regret, alors ? «On a été champion du monde, sourit-il. J’étais le batteur de l’équipe,un peu comme au base-ball.» Quelques mois plus tôt, il était parvenu à arbitrer le match de ses deux passions : «Je ne savais pas quoi choisir. Un jour, mon père m’a dit : «Va dans ta chambre, regarde ce qu’il y a sur tes murs. Je sais ce que tu vas décider.» Il n’y avait presque que du rugby : des photos de moi et de mes équipes, les maillots des Sharks… Le cricket, c’était en bas ou dans le placard. Inconsciemment, ma décision était déjà prise. Mon père ne m’a jamais forcé mais il me connaissait tellement bien.» 

Vu d’Afrique du Sud, le choix ne paraissait pas si évident : «Ça dépend du niveau mais tu peux mieux vivre du rugby que du cricket. Si tu joues professionnel en Afrique du Sud, c’est correct. Si tu es international, tu gagnes mieux que les rugbymen en France. Et si tu es au top niveau, que tu pars en Inde, ça explose. Il y a quelques années, le meilleur joueur du monde, qui était Sud-Africain, avait été payé 10 millions de dollars pour six semaines.»

Deux décennies après son père, Tristan Tedder devient à son tour un "Banana Boys" : «J’ai rejoint les Sharks en 2015. J’ai disputé la première saison avec les moins de 19 ans. Lors de ma deuxième année, j’ai été sélectionné pour la Currie Cup.» À 20 ans, ces premiers pas prometteurs le prédestinent à l’échelon supérieur : le Super Rugby. Un coup de fil va alors dévier le cours de l’histoire. Ou plutôt deux : «Un jour, mon agent sud-africain m’a contacté car son relais en France avait une piste pour moi. Il m’a expliqué tout le truc des Jiff en me disant que je devais partir maintenant pour avoir ce statut… Au début, j’ai dit non car je jouais avec les Sharks. Je faisais d’assez bons matchs, je trouvais, et puis c’était mon équipe de cœur. J’adore les Sharks. Une ou deux semaines plus tard, mon agent m’a relancé : «Ça tient toujours.» Mon père m’a dit : «C’est une bonne occasion. On n’a pas eu cette chance, à toi de le faire. Tu vas être loin de nous mais ça va aller.» J’ai dit oui. C’était un choix à l’aveugle. Je ne connaissais pas trop Toulouse. Je suis allé voir sur Internet et je me suis dit : «Ah oui, ce club a beaucoup gagné." Et voilà, le 1er juillet 2016, je me suis retrouvé en France. Je n’oublierai pas cette date.»

Le derby basque, le match qui a changé sa destinée

Ce nouveau chapitre s’ouvre sur une page blanche. Avec son lot d’imprévus et d’inconnus : après une prometteuse saison d’intégration au sein des espoirs du Stade, il enchaîne avec une année blanche, la faute à trois sérieuses blessures, un prêt couronné de succès à Bayonne avec 27 matchs et un titre de champion de France de Pro D2 à la clé puis une saison 2019-2020 frustrante, avec huit feuilles pendant la Coupe du monde puis plus grand-chose dans la foulée. La réalité devient alors trop évidente pour être ignorée : son avenir n’est plus paré de rouge et de noir. «Au début de la cinquième saison, c’est moi qui ai demandé à être prêté. J’avais besoin de jouer. J’ai alors fait les allers-retours entre Béziers et Toulouse. C’était délicat à gérer. Je n’ai pas beaucoup joué et je n’étais pas très bon. Puis Bayonne m’a contacté pour me faire revenir.» Deux ans après avoir œuvré à la remontée de l’Aviron dans l’élite, le Sud-Africain allait retrouver l’écurie basque où il l’avait laissée, en Top 14. Une folle 26e journée et un derby basque encore plus dingue en ont décidé autrement. Un coup du sort. Un de plus : «J’avais regardé le match en Afrique du Sud. J’étais persuadé que Bayonne allait gagner. Jusqu’aux tirs au but. Ça a été un coup dur. J’ai tout de même pris l’avion pour préparer mon aménagement et quand je suis arrivé à l’aéroport, j’avais plein d’appels manqués de mon agent, de mon père : «Va à Perpignan de suite, ils vont te faire passer les tests.» J’avais atterri à Barcelone en plus. J’ai fait la visite médicale sans être sûr de signer. C’était dur de choisir. J’avais de jolis souvenirs à Bayonne, j’y avais trouvé une belle maison… Mais j’ai fait le choix de jouer en Top 14 avec l’Usap. J’ai quitté l’Afrique du Sud pour ça, pour jouer au plus haut niveau possible. Perpignan m’a offert cette chance même si je savais que ce serait un défi. Et puis, c’était deux ans de stabilité. Ça comptait pour moi qui avais enchaîné les déménagements. J’avais envie de retrouver le plaisir de jouer, de sourire, d’être partie prenante d’une aventure.»

«La saison de la confirmation»

En Catalogne, l’artiste de Durban dévoile progressivement ses talents au public d’Aimé-Giral : il termine meilleur marqueur de l’Usap et contribue grandement au maintien des Sang et Or au printemps dernier. «J’ai fait une assez belle saison l’an passé, avec beaucoup de temps de jeu, mais je ne veux pas que l’on dise que c’était un coup de chance. Cette saison est celle de la confirmation. J’ai envie de peser sur le jeu, de mener l’équipe le plus loin possible. Le fait que je connaisse les joueurs autour m’aide à me sentir en confiance.» À 26 ans, Tristan Tedder peut enfin donner libre cours à sa technique et à sa vista offensive mais, en aucun cas, il ne voit sa belle passe actuelle comme un aboutissement : «J’ai toujours eu l’envie d’attaquer, de tenter les coups mais j’ai envie de devenir un joueur complet et il me reste du travail. Dans beaucoup d’équipes, on m’a reproché que mon jeu au pied n’était pas au niveau. C’est quelque chose que je travaille beaucoup. J’ai le sentiment de m’être amélioré. Mon match de référence, en termes de gestion, c’est face à Toulon. C’était moche mais j’ai fait ce qu’il fallait.»

Ses prestations en sang et or, dans le jeu et au but – cumulé à son statut Jiff et à sa situation contractuelle, l’ont rendu particulièrement attrayant sur le marché des transferts. La saison prochaine, l’actuel Perpignanais évoluera en Ciel et Blanc, chez un candidat au titre. Encore plus loin de Durban mais un peu plus proche des sommets. Une "promotion" comme une récompense de son talent et de sa patience : "Je ne me suis jamais retrouvé dans la situation de me dire «je vais repartir en Afrique du Sud» ou "je regrette d’être venu". J’ai toujours été bien entouré, partout où je suis passé. On ne m’a jamais lâché." Lui, le premier, n’a jamais arrêté de croire en sa destinée.

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Vincent BISSONNET
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