Hommage - Max Brito s’en est allé

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    Hommage - Max Brito s’en est allé DR - Picasa
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Il était le symbole vivant de la dureté de notre sport. Max Brito, L’international ivoirien de Biscarosse, était resté paralysé après un match de Coupe du Monde en 1995 face au Tonga. Il nous a quitté en début de semaine, vingt-sept ans après ce moment cruel où sa vie bascula.

Max Brito (54 ans) est donc parti lundi, vingt-sept ans après le jour funeste qui a fait de lui l’un des martyrs du rugby international. "Son corps n’en pouvait plus. Il est parti sans souffrir, dans une certaine sérénité", nous confie son frère Patrick, d’une voix pleine de dignité. "Depuis quelques mois, il avait moins de goût pour certaines choses. Sa compagne m’avait alerté." Sa vie a basculé le 5 juin 1995 à l’Olympia Park de Rustenburg (Afrique du Sud) alors qu’il jouait avec la Côte d’Ivoire contre le Tonga en Coupe du monde. À la réception d’une chandelle du demi de mêlée adverse, il est plaqué d’une manière tout à fait correcte. Sauf que sa tête se retrouve sous un amas de joueurs. Inerte, Max reste à terre. Il ne se relèvera plus jamais. L’arrêt de jeu est interminable et, à chaque seconde, l’atmosphère s’alourdit. L’extrême gravité de la blessure s’impose à la conscience de tous les témoins. On l’évacue sur civière, puis par hélicoptère vers un hôpital de Pretoria. Le soir, aux dirigeants de l’IRB, l’International Rugby Board (l’ancienne dénomination de World Rugby) venus aux nouvelles, le médecin déclare : "Pour moi, c’est très grave."

Sur la radio, on voyait très bien la fracture en biseau de la colonne vertébrale. "C’est comme si tout s’était débranché dans mon corps, raconta Max par la suite. J’ai tout de suite compris que j’étais paralysé. Mais je me suis dit qu’on allait me réparer, que ce n’était pas si grave." Il ne comprendra l’étendue du désastre - la rupture de la moelle épinière et la tétraplégie - que quelques semaines plus tard quand on aura arrêté de le bourrer de médicaments.

Marcel Martin fit son maximum

La cruauté de la situation est décuplée par le contexte. D’une part, on prend conscience que Max Brito, 27 ans à l’époque, joue depuis son arrivée en France, pour rejoindre son père, dans un petit club, Biscarrosse (troisième division) et qu’il n’était, a priori, pas préparé à affronter les joueurs d’élite du rugby mondial. Cela fera couler beaucoup d’encre. De plus, il n’a été sélectionné qu’au dernier moment pour remplacer son frère Patrick, joueur de première division au Stade bordelais. "J’ai déclaré forfait à cause d’une pubalgie. Je ne suis pas d’accord avec la thèse que mon frère n’aurait pas été prêt. Vous savez, Max était aussi en forme que moi. Il avait été contacté par Bègles mais il avait préféré rester à Biscarrosse, le club dont il se sentait l’enfant. Ni lui ni moi n’avons vécu avec ce regret. C’était un coup du sort." Dominique Davanier, sélectionneur français de la Côte d’Ivoire en 1995, poursuit : "Il n’y a pas de regret à avoir de ce point de vue-là. Sa blessure ne vient pas d’une carence technique ou physique. En fait, ce fut comme un coup de guillotine. Il a pris l’adversaire sur la tête au moment où il se relevait. J’ajoute qu’il n’y avait aucune intention de faire mal de la part des Tonguiens. C’est un truc de fou. Mais vous savez, je me souviens aussi de Max joyeux. Ne faites pas un récit trop triste…"

Très vite après le drame, on se rend compte que l’International Board n’a pas la couverture adaptée pour un accident de ce type. La Fédération ivoirienne non plus. Qui va s’occuper de lui ? Pour couronner le tout, la fondation Ferrasse, créée en 1990, ne peut pas lui porter secours. Cette structure d’aide aux grands blessés ne peut intervenir que pour les joueurs meurtris au cours d’un match disputé sous l’égide de la FFR. Prendre Brito sous sa protection aurait créé un précédent. La foudre avait donc frappé. "On résume évidemment le Mondial 1995 à ce drame. Nous étions si fiers de notre qualification. De plus, nous étions tombés dans la poule de la France. Et puis, il y a eu ce dernier match terrible. Nous avons appris que Max était paralysé au moment où nous débutions les festivités de la fin de notre parcours", évoque Dominique Davanier.

Une figure du rugby français va alors jouer un rôle colossal : Marcel Martin, représentant français à l’IRB et coorganisateur de la Coupe du monde. Il eut tout de suite conscience que les assurances de son épreuve n’étaient pas suffisantes mais il avait tout de même pensé à une police spéciale pour les petites nations et la fit jouer au maximum. Elle offrira rapidement 200 000 € à la famille et, quelques semaines après le drame, l’ancien président du Biarritz olympique fit venir de Côte d’Ivoire la maman de Max Brito. Elle s’exprimera avec une rare dignité en conférence de presse devant trois cents journalistes : "Mon fils adorait le rugby, c’est un accident de jeu." Le joueur est vite rapatrié en France. Patrick son frère, décrit : "Marcel Martin nous a beaucoup aidés sur les plans administratifs et matériels, par son réseau, ses nombreux relais. Il est toujours parvenu à trouver des aides venues de l’IRB. Nous avons aussi bénéficié d’un élan de solidarité énorme. Pleins de gens nous ont aidés, du Variété Club de France de Michel Platini et Thierry Roland au petit club qui a vendu des crêpes pour lui." Il fallut gérer ces fonds. Marcel Martin posa alors les bases d’une fondation afin de placer l’argent pour que Max dispose d’un revenu régulier. "L’association des amis de Max Brito a pris les choses en main, jusqu’à ce que Max soit en capacité de s’en occuper lui-même."

L’évocation du destin tragique de Max Brito nous aura aussi permis de nous pencher de nouveau sur le destin de Marcel Martin, dirigeant à l’aspect parfois rogue, homme de dossier roué et efficace. Nous l’avions plusieurs fois rencontré et rarement, voire jamais, il évoquait de cet aspect discret de ses activités, cette veille sans faille de celui qui avait aimé le rugby tout autant que lui et qui l’avait payé si cher. Entre l’ancien cadre d’une multinationale anglo-saxonne et le modeste joueur de Biscarosse, le fil s’était tissé.

Une compagne au dévouement angélique

Max Brito élut domicile à Talence dans la banlieue de Bordeaux, habitation en apparence banale, mais dotée d’une domotique ultramoderne. Il commandait les objets du quotidien à la voix, une vraie attraction pour ses visiteurs, propre à dérider l’atmosphère. "Max a fait preuve d’une vraie résilience. Mais il a vécu des périodes dures avec les aléas de la vie. Ce n’est pas facile de se découvrir différemment, de sentir le regard des autres à nu sur soi", poursuit son frère. Max a résidé dans cette maison magique jusqu’au dernier souffle. "Puis il a rencontré Sylvie, qui fut une lumière pour lui jusqu’au bout", ajoute Patrick, sidéré par un tel renfort angélique, un don du ciel qu’il n’aurait pas imaginé au plus fort de ses prières. "Il a vécu un nouveau rebond grâce à elle, il a appris à vivre avec son handicap. Ensemble, ils ont voyagé partout."

Le parcours de Max Brito aura donc duré vingt-sept ans, rythmé par les invitations à chaque Coupe du monde pour recevoir les accolades des plus grands, une image aux côtés de Jonny Wikinson nous fut un jour monter les larmes. Comment la providence peut elle aussi peu partageuse ?

Il aura donc vu son saint-bernard Marcel Martin partir avant lui (en 2017). Mais Patrick fait remarquer que "le temps estompant tout, et c’est normal, il était moins soutenu depuis quelques années"… Son nom restait néanmoins un symbole : "Le premier tétraplégique médiatisé. Je me dis que son histoire a au moins permis de commencer à mettre des choses en place", résumé son frère. Notre chroniqueur et compatriote, l’ancien joueur Bakary Meité (ex-Béziers, Stade français, Carcassonne entre autres), évoque une sorte de figure tutélaire : "En Côte d’Ivoire, tous ceux qui s’intéressent au rugby connaissent son nom. Nous avions créé une académie à son nom à Abidjan pour permettre aux jeunes joueurs de se former sur place. Je l’ai croisé à plusieurs reprises. La première fois, je n’avais pas osé lui parler. Puis, lors des qualifications à la Coupe du monde, nous avions échangé. Il suivait l’actualité, il connaissait ma carrière et avait le moral. Je n’ai pas forcément vu sa fin arriver. Mais il y a peu, je l’ai appelé pour un projet. Il n’avait pas pu me parler. Il est allé à l’hôpital, une seule fois, et son état s’est amélioré. Puis il est revenu chez lui, avant de rechuter rapidement."

Max Brito aura donc vécu plus d’un quart de siècle, immobile ou presque, victime d’une malchance inouïe, symbole vivant de la cruauté de notre sport, mais aussi de la solidarité de ceux qui le pratiquent. En 2007, il avait déclaré, avec fatalisme : "On ne peut pas être tout le temps à mon chevet. Je n’en tiens rigueur à personne. Tout le monde a sa vie." Même si il est vrai, le temps estompe tout, il nous semble que le rugby ne l’avait jamais vraiment oublié. C’est la sensation qui nous reste.


Patrick BRITO

Frère de Max

Né le : 8 avril 1968 à Abidjan (Côte d’Ivoire)

Mensurations : 1,82 m, 83 kg

Poste : centre-ailier

Club successif : Biscarosse (1980-1995)

Sélections nationales : 3, en équipe de Côte d’Ivoire (1995)

1er match en sélection : à Rustenburg, le 26 mai 1995, Côte d’Ivoire - Ecosse (0-89)

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