"J’ai pesé jusqu’à 175 kilos, je luttais pour faire mes lacets" : entretien avec le All Black Tu’inukuafe

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    "Je suis tombé amoureux de la mêlée à Narbonne"
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Avant d’arriver à Montpellier, le pilier moustachu a connu mille vies. Père à 19 ans, il a enchaîné les petits boulots pour nourrir sa famille, connu l’obésité morbide, vaincu la maladie et découvert la mêlée en France. Le tout avant de devenir All Black.

Vos débuts avec le MHR ont été ralentis par une blessure au genou. Comment allez-vous ?

Cette blessure est très frustrante pour moi car ce genou ne m’a jamais posé de problème avant qu’on me l’opère, il y a quelques années. Je n’ai jamais vraiment retrouvé toutes mes sensations sur ma jambe et je travaille dur en ce moment pour retrouver ma forme optimale.

Vous avez disputé deux rencontres de Champions Cup avec le MHR. Quelles ont été vos premières impressions ?

Je me sens très bien dans ce club. Ici, on s’appuie beaucoup sur les costauds de l’équipe, à la fois en conquête et dans le jeu courant. Cela me va très bien. En Nouvelle-Zélande, on insiste beaucoup plus sur la vitesse… Vous savez, je ne suis pas très rapide… Alors, le rugby physique, c’est mon truc ! Je préfère les mecs qui te rentrent dans le lard plutôt que ceux qui te contournent !

Vous allez donc disputer ce week-end votre premier match contre un club français, Bordeaux-Bègles…

Cela va être plus physique que la Champions Cup qui, à mon sens, se rapproche davantage du Super Rugby. J’ai vraiment hâte d’être à ce week-end. Le rugby physique, c’est justement ce que je préfère. Et puis en France, on travaille beaucoup plus la mêlée. En Super Rugby, le ballon est à peine introduit qu’il est déjà éjecté. Ici, on prend le temps de s’affronter, et j’adore ça. Je suis vraiment au bon endroit.

Vous êtes né dans le mauvais hémisphère ?

Peut-être ! Plutôt que d’aller s’installer en Nouvelle-Zélande, mes parents auraient dû quitter les Tonga pour aller en France !

Vous connaissez bien la France, puisque vous avez joué en Pro D2, à Narbonne en 2015. Comment avez-vous atterri là-bas ?

Par l’entremise d’un ami qui a joué là-bas, le centre Daniel Halangahu. Daniel faisait les allers et retours avec la Nouvelle-Zélande et le club cherchait un pilier disponible. Tous les autres étaient pris en Super Rugby, mais j’étais en NPC donc j’ai pu me libérer…

Vous avez joué 25 matchs avec Narbonne, ce fut une saison plutôt intense…

Oui, ce fut ma saison la plus chargée de ma carrière mais j’ai adoré. Avant cela, je bossais dans la sécurité ou le nettoyage, je faisais divers boulots pour nourrir ma famille. C’était la première fois de ma vie que je devenais rugbyman professionnel. Je suis tombé amoureux de ce boulot…

C’est-à-dire ?

Je suis tombé amoureux de la mêlée à Narbonne. C’est là-bas que je l’ai vraiment découverte. Les joueurs m’ont beaucoup aidé, comme le talonneur fidjien Sunia Koto Vili. Il m’a dévoilé tous ses secrets et cela m’a fait énormément progresser. Avant cela, je ne faisais que pousser comme une mule. C’est grâce à ce savoir que j’ai pu jouer en Super Rugby puis avec les All Blacks.

Et ensuite ?

J’étais censé signer un contrat de trois ans avec Narbonne mais je me suis cassé la jambe quelques mois plus tard, après être rentré chez moi. Et le contrat s’est envolé !

Moins de deux ans avant d’avoir découvert le rugby pro à Narbonne, vous étiez loin de vous douter que vous feriez carrière. Racontez-nous…

J’ai fini mes études et quitté ma "high school" (l’équivalent du lycée en France, n.d.l.r.) en 2010. En 2012, j’étais déjà marié et jeune père alors que je n’avais que 19 ans : c’est mon côté romantique, j’ai trouvé la bonne très tôt ! (rires) J’ai aussitôt travaillé pour prendre soin de ma famille : nettoyage, fast-food, sécurité, videur… En clair, je ne faisais que travailler et manger. Tout était une bonne excuse pour manger. Je buvais beaucoup, aussi. C’est comme ça que je suis arrivé à peser 175 kg. Et là, un médecin m’a averti : soit je perdais du poids, soit je mourrais d’une attaque cardiaque dans les années à venir. Cela a été le déclic. J’ai repris le rugby dans mon club familial, à Takapuna (banlieue d’Auckland).

Comment vous sentiez-vous à 175 kg ?

Je dormais mal, j’avais du mal à respirer… Je luttais pour faire mes lacets. Mes résultats médicaux étaient catastrophiques. Je ne pouvais pas risquer de laisser ma femme et mon fils seuls. Donc j’ai tout changé.

Comment avez-vous procédé ?

Les premiers mois ont été une torture. J’étais tellement lourd… Je n’avais pas d’entraîneur, je faisais de longs footings seuls, sur le béton, alors que c’était très mauvais pour mes ligaments. J’ai fait tout ce qu’il ne fallait pas faire, mais je devais bien commencer quelque part ! À côté de ça, je faisais les trucs classiques comme des pompes et des abdos en plus des entraînements de club. Je n’avais pas besoin de musculation ! Mais ça a marché. Et j’ai joué à North Harbour en NPC en 2014. Puis à Narbonne en 2015, avant de me casser la jambe à mon retour en Nouvelle-Zélande. Là, je disais à tout le monde que j’arrêtais le rugby. Mais Tom Coventry, un ancien entraîneur, m’a recommandé aux Chiefs…

Comment cela s’est passé ?

Les Chiefs ne voulaient pas de moi, ni aucune franchise de Super Rugby. Tom avait entraîné leurs avants quelques années auparavant, et il leur a demandé de me tester. Juste sur la présaison 2017. J’ai pris ça comme un bonus. Je ne me faisais pas d’illusion. On me faisait signer un contrat par semaine. Tout pouvait s’arrêter du jour au lendemain. Puis les piliers des Chiefs se sont tous blessés un par un durant l’intersaison. C’est là qu’on m’a proposé un vrai contrat. J’ai finalement joué toute la saison, et on a fini en quart de finale chez les Hurricanes…

Votre ego n’en prenait pas un coup quand on vous proposait des contrats d’une semaine ?

(rires) Non parce qu’encore une fois, je jouais au rugby pour ma santé et ma famille. Pas pour devenir pro et encore moins pour devenir All Black. Le reste, c’était du bonus. J’étais juste content de voir que l’aventure continuait, semaine après semaine.

C’est durant cette saison que vous êtes devenu

international…

En 2018, oui. Je me servais de tout ce que j’avais appris à Narbonne pour pousser en mêlée. Cela a plu aux entraîneurs des Chiefs, et des All Blacks qui cherchaient des piliers avec un style de poussée un peu différent des autres.

Vous avez fêté votre première cape en juin, contre la France à l’Eden Park. On se souvient que vous étiez en larmes au moment des hymnes…

Oh oui… Et encore aujourd’hui, je suis très ému quand j’en parle. C’était un tourbillon de sentiments. Je ne pouvais pas croire ce qu’il m’arrivait. J’étais triste car mes grands-parents n’étaient déjà plus là pour voir cela. En même temps, j’étais très fier pour ma famille. Tout ce chemin parcouru… Depuis mon boulot de videur jusqu’à réaliser le haka dans un Eden Park à guichets fermés… C’était fou.

Vous dites que le rugby n’était qu’un moyen de perdre du poids. Mais on ne devient pas All Black par hasard. À quel moment êtes-vous devenu

un vrai compétiteur ?

(Il réfléchit) Cela a vraiment commencé en 2018, quand je me suis vraiment donné les moyens de faire ma place au sein d’une équipe de Super Rugby. Cela s’est ensuite prolongé en 2020, avec les Blues, où l’on a vraiment bâti une vraie culture de la gagne. Pendant dix ans, cette équipe a toujours été vue comme une formation facile à battre. On s’est révolté et à force d’efforts et de travail, on est devenu une menace.

Jeune, vous aviez le sentiment de ne pas avoir été considéré par vos entraîneurs de l’époque ?

Je n’étais pas programmé pour réussir dans le rugby, comme l’étaient mes coéquipiers dans mes équipes scolaires. Et puis je n’ai pas toujours fait les efforts nécessaires, je n’étais pas aussi inspiré que d’autres.

Et maintenant ?

Maintenant, je veux toujours gagner. Avec toutes les équipes avec qui je joue. Je veux être au top, tout le temps. Et en ce moment je suis frustré parce que je n’y suis pas encore. Mais dès que j’aurais résolu ce petit problème au genou, je le ferai.

Votre ascension avait d’ailleurs été perturbée par une grave maladie qui vous avait privé de la Coupe du monde 2019…

C’est vrai. En milieu d’année, j’ai attrapé une méningite virale (inflammation des membranes qui recouvrent le cerveau et la moelle épinière, N.D.L.R.) Une malade sérieuse, avant que le Covid n’arrive. Personne n’avait le droit d’entrer dans ma chambre d’hôpital, j’étais dans une bulle. C’était la première fois que je voyais autant de gens avec des masques ! Je ne sais pas comment je l’ai attrapé, il y a mille façons de le faire. J’ai mis deux mois à m’en remettre.

Avez-vous eu peur pour votre vie ?

Je n’ai pas vraiment réalisé sur le moment mais ma famille était très inquiète. Beaucoup de gens meurent de la méningite. Celle que j’avais était virale et pas bactérienne, donc moins dangereuse. Mais à ce moment-là, je n’avais même plus la force de parler. Je ne savais même plus qui j’étais.

Aviez-vous peur du Covid ?

Disons qu’il fallait que je fasse attention ! Toute l’équipe des Blues l’a eu, mais pas moi. Et à ce jour, je ne l’ai toujours pas eu. Peut-être que la méningite m’a immunisé ! J’étais donc déçu de ne pas participer à cette Coupe du monde… Mais j’étais surtout heureux d’être en vie, tout simplement. J’ai pu rejouer avec North Harbour, puis avec les Blues et les All Blacks.

Pourquoi avez-vous décidé de quitter la Nouvelle-Zélande à seulement un an de la Coupe du monde, alors que vous étiez encore dans le groupe des All Blacks ?

Les blessures m’ont fait comprendre que tout pouvait s’arrêter d’un jour à l’autre. Si je laissais passer cette opportunité de rejoindre Montpellier, aurais-je eu la même l’année prochaine ? Et s’il m’arrivait quelque chose, comme en 2019 ? J’ai fait ce qui était le mieux pour ma famille. J’ai parlé à mes entraîneurs : Ian Foster, Tom Coventry, etc. Et ils ont compris. Si j’avais été plus jeune, je serais resté au pays. Mais je sais qu’il ne me reste plus beaucoup d’années. C’était le bon moment pour partir, et j’étais heureux de partir en bons termes avec mes entraîneurs.

Vous avez aussi un super pouvoir : celui de jouer des deux côtés

de la mêlée…

(rires) Peu de piliers aiment jouer des deux côtés en effet, mais cela ne me dérange pas. J’ai toujours fait ça pour dépanner mes équipes. Si on avait assez de droitiers à North Harbour, je jouais à droite et inversement.

Sur un plan technique, les deux postes sont pourtant bien différents ?

Tout à fait. Cela n’a rien à voir. Si vous poussez à droite comme vous le faites à gauche, vous allez vous faire relever et même vous briser la nuque. Il y a une grande différence mais comme j’ai toujours évolué aux deux postes, j’ai appris à pousser de chaque côté. Je n’ai même plus de préférence.

Avez-vous laissé pousser votre moustache pour gagner le concours Movember des joueurs montpelliérains ?

Même pas ! Je l’ai toujours portée comme ça : si longue qu’elle recouvre ma lèvre supérieure. Ce n’est pas pratique pour boire votre soupe française, mais j’ai développé une technique (il lève sa moustache avec son index) qui est plutôt efficace !

En Nouvelle-Zélande, vos coéquipiers se moquaient de vous parce que vous conduisiez une Toyota Corona vieille de 25 ans. Vous n’êtes donc pas matérialiste ?

J’adorais ma Toyota ! Je ne voyais pas l’intérêt d’en acheter une plus belle ou une plus grosse, celle-là allait très bien ! Je n’ai jamais grandi avec beaucoup d’argent. Il y avait surtout la famille, on n’avait pas grand-chose mais assez pour vivre et on a toujours été heureux comme ça. Aujourd’hui, j’apprends à mes enfants de se satisfaire de ce qu’ils ont. La vie ne se résume pas à entasser des trucs tape-à-l’œil chez soi…

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