Sipili Falatea (UBB), des larmes aux armes

  • Après un an de galères avec  Clermont, Sipili Falatea est désormais installé dans la hiérarchie en équipe de France.
    Après un an de galères avec Clermont, Sipili Falatea est désormais installé dans la hiérarchie en équipe de France. Icon Sport - Icon Sport
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Sipili Falatea - pilier de l'Union Bordeaux-Bègles - Prisonnier d’une spirale négative à Clermont, le pilier droit a cherché refuge dans le travail, l’accompagnement mental et le soutien du staff du XV de France. Aujourd’hui heureux à l’UBB, ses performances parlent pour lui.

Pour présenter et raconter l’histoire de Sipili Falatea, nous pourrions dire un tas de choses. Qu’il est né et a grandi à plus de 16 600 km de Bordeaux, sur l’île de Futuna, par exemple. Ou encore que le colosse joue en club et en sélection avec son neveu, Yoram Moefana. Mais, malgré tout le chemin parcouru depuis des années, Falatea n’a jamais autant grandi que depuis un an et demi. De paria à Clermont l’année dernière, le pilier droit est passé à membre important du XV de France et joueur en forme à l’Union Bordeaux Bègles. Saviez-vous que Falatea, malgré son talent et ses capacités reconnues, a déjà disputé autant de matchs cette saison que l’année dernière ? « La saison dernière était vraiment dure », confirme-t-il timidement, assis dans un fauteuil en cuir au sein du Ceva Campus, au stade André-Moga. Mais que s’était-il passé au juste en Auvergne ?

Rappelez-vous des critiques du président Guillon envers son joueur, qui étaient allées jusque dans les médias, avant que droits de réponse puis explications s’en suivent. « En fait, au retour de l’Australie, lors de ma première tournée avec le XV de France, j’ai remarqué qu’il y avait un changement à Clermont et je n’ai pas du tout compris pourquoi, pose calmement Falatea, personnage assez jovial à l’accent envoûtant du Pacifique. Mes performances sur le terrain et aux entraînements étaient pour moi meilleures que les autres mais un problème avait surgi au niveau des coachs. Notamment, le coach des avants (Davit Zirakashvili, N.D.L.R.), qui avait déjà son favori. J’étais passé de numéro un à numéro trois et je ne jouais que lorsqu’il y avait des blessés. J’avais l’impression que tout ce que j’avais construit pour monter dans la hiérarchie s’était écroulé d’un coup. C’était très compliqué… »

L’incompréhension à Clermont

Pourtant en pleine ascension, le réservé Falatea voyait son temps de jeu largement diminué. De vingt rencontres disputées sous les couleurs clermontoises en 2020-2021, celui qui a des airs indéniables de Yoram Moefana est passé à neuf parties jouées seulement en 2021-2022. « Ça m’est arrivé de vouloir craquer, lançait-il la gorge nouée. J’étais même dégoûté d’aller à l’entraînement. J’avais plein de coéquipiers comme Camille Lopez, Arthur Iturria et Sébastien Vahaamahina qui étaient montés au créneau demander pourquoi je ne jouais pas. J’y suis moi-même allé en disant que j’étais prêt à travailler, mais nous n’avions pas eu de réponses ! Au début, ils (les entraîneurs) m’ont dit de travailler la mêlée. Alors, je l’ai fait et j’étais parfois meilleur que certains de mes coéquipiers. Mais je ne jouais pas plus. J’étais impuissant... » Pris dans un piège face auquel il ne voyait aucune issue, Falatea a éprouvé frustration et incompréhension. Ses seules échappatoires ? L’espoir, le travail et un accompagnement psychologique. « Heureusement, à ce moment-là, je travaillais avec une accompagnatrice mentale. C’est ce qui m’a permis de tourner ma vision au niveau des entraînements : je ne m’entraînais plus pour l’équipe, je m’entraînais pour rester performant. Au bout de trois mois, je savais que je ne voulais plus rester, même s’ils m’ont proposé un contrat avec une somme convaincante. »

Dans ces moments de peine, Falatea était accompagné par Tani Vili, lui aussi mis à l’écart avec les Jaunards. Les deux joueurs, arrivés à Clermont en Espoirs en 2017, ont toujours eu une affinité particulière. à tel point qu’ils ont signé ensemble leur premier contrat pro, avec la même durée de validité. Le centre témoigne : « Pour Sipili, la saison dernière a été encore plus compliquée parce qu’il a fait moins de matchs que moi. C’était à moi d’être là pour lui, pour le soutenir, lui dire qu’on aurait notre chance. À Clermont ou ailleurs. » De son côté, Falatea était aussi présent aux côtés de Vili lors du décès de son père. Deux frères, en somme. « Avec Tani, à ce moment-là, on était vraiment très proches. J’avais eu un peu du mal à me dire que j’allais peut-être devoir partir tout seul dans un autre endroit. Alors il m’a dit : « Si tu pars, je pars. ». Maintenant, on est reliés à trois avec Yoram (Moefana, N.D.L.R.) aussi. »

Pendant ces longs mois à ronger son frein, Falatea a aussi eu un soutien plus qu’important : celui du XV de France. Sa tournée en Australie, antérieure à toute cette affaire, avait satisfait le staff tricolore, désireux de le revoir dans le groupe. Mais avec son peu de temps de jeu, la suite du rêve bleu s’annonçait compliquée. « Après la tournée en Australie, les coachs m’ont dit qu’ils avaient beaucoup aimé mon jeu. Du coup, on est resté en contact : avant de sortir une liste, William Servat m’appelait pour me prévenir. Ils voulaient me prendre, mais ils m‘expliquaient que c’était compliqué pour eux parce que je ne jouais pas. Je leur ai dit que je comprenais et que vu le réservoir français en pilier droit, ce serait même une injustice de me prendre alors que d’autres mouillent le maillot tous les week-ends. Will’ (Servat) m’envoyait souvent des messages. Cela fait aussi partie des choses qui m’ont aidé à garder espoir. »

« Après ce coup de fil, j’étais vraiment en larmes »

Tout en continuant à travailler de son côté, le pilier était donc dans une situation paradoxale : presque plus important pour le staff de sa sélection nationale que pour celui de son club. Désireux de partager son histoire, Falatea poursuit : « Un jour, j’ai reçu l’appel d’un numéro que je ne connaissais pas. C’était Fabien Galthié. Il m’a demandé pourquoi Clermont ne me faisait pas jouer et si j’étais sûr de ne rien avoir fait de mal. Je lui ai alors expliqué que je ne comprenais pas. Il m’a dit : « Tu fais tes affaires parce que tu vas venir avec nous pour le Tournoi des 6 Nations. On a envie de te voir jouer... » Après ce coup de fil, j’étais vraiment en larmes. Avec tout ce que j’étais en train de subir, cet appel a tout changé. » Ému au moment d’évoquer ce souvenir, Falatea se souvient de la détermination qui l’avait alors habité à ce moment-là. « Je me suis dit que je n’allais pas monter à Marcoussis pour rien. » Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le Futunien a tenu parole… « Sipili a battu tous les records de musculation, que ce soit en force, en explosivité ou en vitesse, confirmait William Servat dans les colonnes de Midi Olympique, fin novembre. Peut-être que certains le découvrent, c’est quelqu’un de très réservé. Mais il est incroyable. »

Depuis, le staff bleu n’a cessé d’accorder sa confiance à celui qui « aime être différent des autres piliers. » Comme ce soir de mars 2022, alors que Damian Penaud et surtout Romain Taofifenua sont touchés par la Covid à quelques heures du match face au pays de Galles, dans le Tournoi des 6 nations. « Je devais redescendre à Clermont parce qu’Atonio était titulaire, Haouas remplaçant et Bamba 24e homme. Mais alors que j’étais sur la route, Fabien Galthié m’a appelé pour me dire qu’un deuxième ligne était malade et qu’au lieu d’appeler un autre deuxième ligne, il me rappelait. Nous étions alors quatre piliers droits. Ces choses m’ont montré à quel point le staff tenait à moi. J’ai fait la fin du Tournoi et ça m’a donné une énorme confiance. » Ces « petites » intentions motivent Sipili Falatea à donner le meilleur de lui-même, au quotidien. Lui, le gars de Futuna, transpire l’humanité et sait se transcender pour ceux qui lui prêtent de l’attention. « Les relations humaines et tout ce qui est famille, c’est très important pour moi. Je n’arrive pas à me dire que je vais me donner à fond pour quelqu’un que je ne connais pas. Aussi, j’aime quand un coach est honnête avec moi. Si je suis nul, qu’il me le dise, je ne vais pas mal le prendre. Au contraire, ça va me permettre encore plus d’évoluer. » Pas un hasard donc, si celui qui est reconnaissant envers le staff bleu a brillé lors de la tournée d’automne, enchaînant les trois rencontres des Tricolores et inscrivant un essai décisif face à l’Afrique du Sud. Pas un hasard non plus, s’il commence à s’imposer comme le numéro deux au poste de pilier droit derrière Uini Atonio. Pas un hasard enfin, s’il se montre dans une forme rayonnante à l’UBB – comme l’atteste son essai à Gloucester – aux côtés de Tani Vili et Yoram Moefana. « J’ai toujours été comme ça. La famille passe avant tout. Quand mon petit frère rentrait en pleurant à la maison, je partais le venger… Si sur un terrain, quelqu’un lève la main sur Yoram, ça va me mettre hors de moi. Je me suis déjà mis dans cet état une fois, quand ma sœur s’est faite taper à Futuna. J’ai été méchant et ça m’est arrivé de regretter… »

Désormais solidement installé à Bordeaux et en équipe de France, Falatea doit poursuivre son travail, entouré de personnes qui comptent pour lui. « On est proches aussi avec Christopher Vaotoa et Ben Tameifuna. On est un groupe et ici, ils nous appellent « les couz’ », se marre Tani Vili. Falatea complète : « Le soir, on se retrouve tous ensemble pour boire le kava. C’est une boisson traditionnelle qui vient du Pacifique. » En Gironde, le droitier a trouvé son cap. « Je suis vraiment heureux maintenant. Et quand une personne est heureuse, ça se voit sur le terrain. »

 

Digest

Né le : 6 juin 1997 à Leave Sigave (Futuna)

Mensurations : 1,83m, 116kg

Surnom : Gloria

Poste : pilier

Clubs successifs : Avamafoa Rugby Club (2008-2015), US Colomiers (2015-2017), ASM Clermont (2017-2022), Union Bordeaux-Bègles (depuis 2022).

Sélections : France (7 sélections)

Palmarès : champion de France Espoirs (2018)

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Yanis GUILLOU
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