Thomas Castaignède : « Je suis plus Ntamack que Barrett »

  • Thomas Castaignède, ancien ouvreur du XV de France.
    Thomas Castaignède, ancien ouvreur du XV de France. ActionPlus / Icon Sport - ActionPlus / Icon Sport
Publié le , mis à jour

L’ancien feu follet du XV de France, qui ne peut plus se passer d’émotions fortes en courant le marathon, sur des sentiers de randonnée ou des cols de haute montagne, attend que le rugby s’inscrive enfin dans un projet mondial et global.

Face à nous, il y a un ancien joueur de rugby de 47 ans. Si ses cheveux ont disparu, il garde toujours une taille de jeune homme et n’a pas perdu son sourire aussi charmant qu’espiègle. Mais que raconte donc ce sourire ?

Une enfance heureuse, une éducation réussie, une famille qui m’a donné les bases pour réussir ma vie d’après. Ce sourire veut dire aussi que j’aime partager, avec les miens, avec les autres.

Qu’est-ce qui peut effacer ce sourire ?

Des doutes, des soucis à propos des enfants, mais pas les choses futiles que j’ai appris à mettre à distance avec le temps. J’ai toujours tenté de surmonter les difficultés. Je peux réussir, je peux faillir, mais l’essentiel c’est d’avoir tenté.

Il y a sur votre visage comme un bonheur de vivre.

Oui. J’aime ce qu’est devenue ma vie et j’ai le sentiment d’être libre. Je me donne des challenges sportifs et j’ai des projets professionnels.

Thomas Castaignède, ancien ouvreur du XV de France.
Thomas Castaignède, ancien ouvreur du XV de France. Dave Winter / Icon Sport - Dave Winter / Icon Sport


Dans cette pratique du sport, votre corps suit-il encore ?

J’ai mes souffrances mais je me sens mieux préparé que lorsque je jouais. Pour me sentir bien, j’ai besoin de me donner à fond, de me vider. Tout seul ou entouré d’amis. De ma période de joueur, ce sont les cinq dernières minutes juste avant le coup d’envoi qui me manquent le plus ; cet instant où je me demandais si j’allais réussir ou échouer.

Mais ces fameuses cinq minutes d’avant coup d’envoi…

Je les retrouve aujourd’hui dans des exercices ou des épreuves pour lesquelles j’avais peu de qualités, ceux où il faut être endurant. Jeune, j’étais rapide, explosif. En vieillissant, je me suis donné des challenges pour lesquels je ne me sentais pas fait, pas bon. Ce sentiment d’inconfort me renvoie à ces cinq minutes si particulières. J’ai fait des «Ironman», des marathons, de longues courses cyclosportives du type la Marmotte, dans les Alpes. J’ai monté dernièrement le Kilimandjaro avec David Berty et Marc Lièvremont. Ce n’était pas un défi insurmontable, il le fut davantage pour David, atteint d’une sclérose en plaques. Aujourd’hui mes héros s’appellent Kilian Jornet et François D’Haene (le premier est espagnol, le deuxième est français : chacun a remporté quatre fois l’Ultra-trail du Mont Blanc, 171 km à pied, 10 000 mètres de dénivelé positif).

Seriez-vous devenu plus Kilian Jornet que Jordie Barrett, l’ouvreur des Blacks ?

Aujourd’hui, oui. Mais je suis plus Romain Ntamack que Jordie Barrett. Il n’est pas nécessaire d’aller à l’autre bout du monde pour trouver de grands champions, la France en a aussi. Les Bleus n’ont pas honte de se comparer aux Blacks.

Mais vous mettez ce spécialiste de l’Ultra-trail tout en haut.

Jornet me fascine. Il est le sportif ultime qui au départ n’avait pas la volonté d’être médiatisé. Il a accompli des exploits incroyables. J’ai eu le plaisir de le rencontrer un jour. Je ne lui ai pas demandé d’autographe. Je ne lui ai pas parlé, juste serré la main. La star c’était lui.

« Killian Jornet me fascine. Il est le sportif ultime. »

Vous ne faites pas que courir, vous vous êtes mis au vélo.

J’en fais beaucoup, seul ou en groupe. Je pédale dans un groupe où la moyenne d’âge est de 60 ans. Dernièrement, un dimanche matin, je suis parti seul, il faisait très chaud. Je me suis retrouvé au bord de la déshydratation et proche de l’hypoglycémie. Le patron de la pizzeria où je suis entré pour me refaire une santé, voyant mon état, était prêt à appeler une ambulance. J’ai pris du plaisir à être mal. J’étais allé au bout de moi-même. Je suis rentré tout seul chez moi.

Ça nous ramène encore aux fameuses cinq minutes dont vous parliez plus haut.

Les gens qui vont au match ne voient que le stade alors qu’il n’y a pas plus beau qu’un vestiaire. Ça sent le camphre et l’anxiété. La chance d’un rugbyman, c’est de vivre en groupe, d’apprendre la solidarité dans ce lieu clos. C’est là que se vivent des moments magiques. Je regrette que des caméras puissent y pénétrer, ça gâche cette part de rêve que les anciens, moins médiatisés, avaient protégé.

Avez-vous été «biberonné» par les exploits de joueurs que vous ne voyez pas ou peu à la télévision ?

Bien sûr, à Mont-de-Marsan, la ville où je suis né, j’ai grandi bercé par les exploits d’André Boniface que je n’ai jamais vu jouer, comme Christian Darrouy ou Benoît Dauga. Idem pour Barry John et Gareth Edwards, joueurs du pays de Galles des années 70. Enfant, je regardais les avions dans le ciel en me disant qu’un jour, moi aussi, je partirais loin. Voyager, c’était atteindre l’inconnu. Lors de la première Coupe du monde en 1987, j’avais douze ans. Assis à côté de mon père, c’est émerveillé que je suivais les matchs, notamment cette demi-finale du XV de France contre l’Australie. Je conserve le souvenir de Patrice Lagisquet. Quelques mois après la finale, je l’avais vu jouer à Mont-de-Marsan sous les couleurs de Bayonne. J’étais fasciné par cet homme, il était l’égal d’Armstrong et d’Aldrin, les premiers américains à avoir marché sur la Lune. Lagisquet l’avait fait, il en était revenu. Si, enfant, je me voyais partir très loin, je ne m’imaginais pas jouer en équipe de France.

À l’échelle d’une existence, comment se vit une carrière de joueur professionnel ?

Comme un voyage en hyperloop (projet de ligne ferroviaire qui pourrait atteindre les 1 000 km/h). Partout où je suis passé, au Stade montois, à Toulouse, à Castres, chez les Saracens et en équipe de France, j’ai toujours eu la sensation de porter sur les épaules l’histoire des anciens, leurs âmes aussi. Y penser m’a toujours ému.

Ça ne pèse pas trop lourd ?

Non, ça motive. Il me fallait être à la hauteur de la confiance que l’on m’avait accordée. Les anciens s’étaient donné du mal, avaient réussi des choses magnifiques. Adolescent, j’étais admiratif devant des joueurs du Stade montois tels Patrick Nadal, Didier Argueil, Serge Cazaban, Laurent Rodriguez, Marc Dal Maso et d’autres, moins connus. Je reconnais ma chance d’avoir eu de si beaux exemples.

La chance existe-t-elle vraiment ?

Oui. Certains ont plus de chance que d’autres, qui se blessent trop tôt ou partent dans des équipes où ils n’ont rien à y faire. J’ai arrêté le rugby pendant deux saisons, de treize à quinze ans. Cela aurait pu être définitif. J’étais devenu exécrable car je détestais perdre. « Si tu veux t’en prendre à quelqu’un ce sera à toi-même, m’a dit un jour mon père. Va pratiquer l’athlétisme, tu verras, c’est une très bonne école. » Sous la férule de René Jourda, j’ai beaucoup appris. C’est la meilleure des choses qu’il pouvait m’arriver à cet âge-là. Et je suis revenu au rugby.

Arrivé en Crabos au Stade toulousain, vous n’avez pas attendu vos 20 ans pour intégrer l’équipe première.

À 19 ans à peine, je me suis retrouvé dans un vestiaire rempli de stars : Califano, Ntamack, Deylaud, Cigagna, Cazalbou… J’ai été champion en 1994. J’avais signé la saison d’avant, Guy Novès n’était pas encore entraîneur. Alors que je jouais chez les Saracens, lors d’un stage avec l’équipe de France, j’avais vu arriver un petit jeune du Stade toulousain. Il m’avait battu aux tests de vitesse et ça m’avait énervé. C’était un joueur au gros potentiel, très pressé d’y arriver. Il voulait quitter le club car il estimait qu’on ne lui faisait pas confiance. Je lui ai dit ceci : « Reste à Toulouse. Si tu te montres patient, tu gagneras des titres, tu feras une belle carrière et tu seras heureux. »

Thomas Castaignède, sous les couleurs toulousainnes.
Thomas Castaignède, sous les couleurs toulousainnes. ActionPlus / Icon Sport - ActionPlus / Icon Sport


Son nom ?

Maxime Médard. Jeune, on veut toujours aller trop vite. Intégrer un espoir du club à l’effectif premier est le fruit d’une grosse réflexion. À cause de l’environnement, tout ça peut dépasser les performances réelles du joueur. Avant, il était dur de se faire une place, surtout au Stade toulousain. Le groupe changeait peu, il n’y avait pas huit remplaçants. En équipe de France, l’effectif ne dépassait pas les vingt-cinq joueurs. Chez les Bleus, j’ai commencé en même temps que Fabien Pelous (sourire), j’avais vingt ans. Ma principale ressource était la vitesse, mais à 25 ans, le tendon d’Achille de ma cheville gauche s’est rompu. Après, il a été plus difficile de s’appuyer sur les mêmes ressources.

Une explication ?

J’étais destiné à ça. J’avais des problèmes tendineux depuis le début.

Aviez-vous pris trop de poids ?

(un peu agacé) C’est un truc qui revient. Je pesais 83-84 kg, j’en pèse 77 aujourd’hui. J’ai toujours été musculeux, c’est ainsi. Des trucs ont été insinués sur mon compte.

Du dopage ?

Oui. C’est pénible à entendre quand je sais l’éducation que l’on m’a donnée. C’est comme si des doutes étaient émis sur mes diplômes. J’aurais triché ? Non. Malgré tout ce qui a pu être dit ou écrit dans des livres, je n’ai jamais été confronté à cela. Le dopage existe et doit être éradiqué. Je serais très étonné d’apprendre quelque chose de ce genre sur des joueurs comme Dupont ou d’autres Français. Je n’ai jamais reçu de sollicitations, même quand j’ai été entraîné par des Sud-Africains ou des Australiens.

Vous avez commencé votre carrière amateur et vous l’avez terminée en tant que joueur professionnel.

C’est formidable d’être payé pour faire ce que l’on aime. Moi j’y serais allé presque pour rien. Je ne pensais pas que le rugby pro allait durer. Je suis presque surpris de voir comment le Top 14 s’est structuré, développé, contrairement à d’autres pays. L’effet supporter, attisé par les rivalités de clochers, a joué à fond.

Comment voyez-vous le futur du rugby pro ?

Pour que le rugby devienne planétaire, qu’il se renforce d’abord sur ses bases et qu’il regarde ce qui se fait ailleurs. En Inde, les droits du cricket, un sport inconnu chez nous, sont valorisés cinq fois plus que ceux du foot professionnel anglais. Au jeu des comparaisons, cet exemple montre dans quel microcosme vit le rugby où personne ne joue en même temps, où le calendrier est toujours un problème, où les blessures sont nombreuses, où il est impossible de mutualiser sérieusement les dépenses et les ressources. Le rugby est illisible. Les Coupes du monde arrivent au bon ou au mauvais moment, ce qui provoque des blessures inutiles. On n’a jamais voulu résoudre les vrais problèmes. Dans un petit environnement comme le nôtre, rien n’est clair.

Comment vous placez-vous dans cette réflexion ?

Je suis un citoyen qui a beaucoup d’envies mais peu de solutions. Je parle dans le vide. La réponse globale, je la donne. Est-elle réalisable ? Même si l’inertie est très importante, le rugby mérite une révolution.

Le Stade toulousain a bien vécu une forme de révolution avec l’arrivée de Didier Lacroix à la présidence.

Il a été l’homme de la situation. Il a fédéré les institutions, les partenaires, les supporters, le club en avait besoin. J’ai beaucoup appris. J’avais dit à Didier que je ne m’inscrirais pas dans le temps long. Je me suis rendu compte de ce que j’aimais et de ce que je n’aimais pas. Je suis parti. Demain, ce sera peut-être au tour de Florian Fritz ou Yannick Jauzion d’entrer dans ce directoire.

« De ma période de joueur, ce sont les cinq dernières minutes juste avant le coup d’envoi qui me manquent le plus ; cet instant où je me demandais si j’allais réussir ou échouer. »

Toulouse comme d’autres tentent de fabriquer de nouveaux modèles économiques.

Ils existent mais sont fragiles car le rugby a du mal à passer du monde associatif au monde professionnel. On se rassure en se disant que le club sera celui des copains, mais une entreprise est là pour faire du résultat. Le sport de haut niveau demande tellement d’engagement que lorsqu’un club fait une belle saison, il dépensera tout ce qu’il a gagné pour repartir dans un autre exercice.

Une raison à cela ?

Avant, les intérêts du président et ceux de l’entraîneur allaient de pair. Aujourd’hui, le coach cherche à exister en ayant des résultats avec un maximum de ressources. Le patron du club veut aussi gagner mais il doit rendre des comptes à son directoire ou son conseil d’administration. L’un est dans le temps court, l’autre dans le temps long.

Êtes-vous entré dans la Ligue nationale de rugby pour y faire de la politique ?

Non. Même si tout peut être politique, je ne vois pas ça comme ça. Pierre-Yves Revol m’a proposé de briguer un poste de personnalité qualifiée au sein de la LNR. J’ai été élu. J’échange, j’écoute, j’apprends. Je m’implique dans un sport qui m’a beaucoup donné. Si une position cohérente est mise au vote, je la valide. Si elle ne me va pas, je m’exprime contre sans qu’on me dise ce que je dois faire. Je me range derrière le vote populaire, c’est la démocratie.

Thomas Castaignède.
Thomas Castaignède. Icon Sport - Icon Sport


Didier Lacroix et vous êtes vraiment dans des courants opposés ?

C’est ce qui s’écrit. Ce n’est pas mon ressenti. La plupart des décisions sont le plus souvent approuvées de façon unanime. Il y a trente présidents de clubs qui ont des choses à dire et faire valoir. Il y a une unité à conserver.

Êtes-vous pour une forme de rapprochement entre les deux courants de la Ligue ?

Ce serait bête, dans un si petit milieu, de ne pas progresser ensemble. Il y aura des avancées communes sur des questions importantes.

Après avoir travaillé à Londres comme «trader», vous voilà assureur à Bayonne. Comment le joueur qui prenait tous les risques en est venu à s’occuper des risques des autres ?

Quand j’ai dit à ma mère que j’allais devenir assureur, elle m’a dit : « Non pas assureur, pas comme ton père ! » À propos de ma mère et du métier d’assureur, j’ai une anecdote. Lors d’un Mont-de-Marsan-Béziers, un match très dur, Michel Palmié, le deuxième ligne biterrois, avait œuvré d’une manière assez virulente sur la pelouse de Barbe d’or. À la fin de la rencontre, ma mère s’était écriée à propos de Palmié : « Quelle tête abîmée il a. Je me demande ce qu’il doit faire dans la vie. » Mon père de lui répondre : « Il est assureur, comme moi ! » Plus tard, j’ai rencontré Michel et j’ai bien vu que derrière cette masse, cette puissance, se cachait quelque chose de pas commun. Chez les avants, on trouve des hommes d’une grande sensibilité.

En rugby, il faudrait savoir séparer l’homme de l’artiste.

Exactement. N’oublions pas la femme.

Les filles Castaignède seraient-elles tentées de courir sur les traces de leur père ?

(il éclate de rire) La grande, non. Pour l’instant, la petite fait de la danse. Je trouve génial l’évolution du rugby féminin, je prends plaisir à regarder les matchs. Le jeu ressemble à celui d’avant, fait d’espace et de liberté. C’est devenu un sport bien joué. Il s’est démocratisé. Je regrette seulement que cette « discipline » n’ait pas été choisie pour bâtir une organisation globale et mondiale dont le rugby masculin se serait inspiré pour gagner en cohérence : avec un calendrier commun, des compétitions identiques, une coupe d’Europe des clubs, etc... Quelque chose de clair, de moderne. Les instances ont loupé cette opportunité-là.
Revenons à ce parcours qui vous a amené au métier de votre père et de Michel Palmié.

C’est une histoire de rencontres et de blessures. J’avais dit à mon prof de physique du lycée de Mont-de-Marsan, M. Miossec, que je voulais voyager. Il m’avait conseillé de travailler sur des plates-formes pétrolières. Je l’ai écouté. J’ai décroché à l’Insa (Institut National des Sciences Appliquées) un diplôme d’ingénieur en génie des procédés. Puis, je suis devenu joueur professionnel, dont la carrière a été arrêtée pendant un an et demi sur une grave blessure. Là, je fais une parenthèse importante sur ces vingt mois de calvaire que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi. J’ai été victime d’une rupture du tendon d’Achille de la cheville gauche, puis, d’une autre, au même endroit suivie d’une infection. Puis le tissu indifférencié s’est transformé en tendon, la peau ne se fermait plus. J’ai passé deux mois à la Pitié Salpêtrière à Paris avec un goutte-à-goutte. Là, j’ai ramassé. En dehors de ma famille et des proches, une seule personne m’a soutenu : le président des Saracens, Nigel Wray.

Qu’avez-vous appris ?

La fragilité des choses, des relations humaines et du succès. De ce moment difficile, j’ai fait une force, ça m’a beaucoup aidé. J’en ai voulu à certaines personnes. Le temps m’a apaisé. Il m’a permis non pas de pardonner mais de comprendre que cette aigreur n’était pas justifiée. Si c’est arrivé, c’est que ça devait arriver.

Le destin a-t-il à voir avec ça ?

Oui, c’était inévitable. Depuis mes deux années d’athlétisme, adolescent, je me savais fragile. Ce truc me trottait dans la tête. Mon explosivité, ma vitesse, ma rapidité : tout ce qui faisait ma force est devenu ma faiblesse. Ensuite, plus rien n’a jamais été pareil. Je me suis inscrit dans un cycle de reconstruction, j’avais 26 ans, un âge où je me suis questionné sur mon avenir. J’ai contacté des copains de l’Insa qui travaillaient sur les marchés financiers. J’ai rencontré des gens dans ce milieu, j’ai découvert un monde. J’ai compris que mon passé de rugbyman pouvait m’aider et m’accompagner dans l’ascenseur social. Avoir été sportif ouvre des portes, c’est indéniable, mais les mêmes qui m’accueillaient avec plaisir en qualité de sportif professionnel avaient du mal à me voir dans un nouveau costume.

Un exemple ?

J’ai le souvenir d’une réunion à Tokyo avec des investisseurs de grandes banques japonaises. Avant de me reconnaître on me disait : « Je vous ai déjà vu quelque part. » Après : « Mais qu’est-ce que vous faites là ? » En France, mais pas seulement, le sportif de haut niveau est considéré comme une personne incapable de réussir ailleurs que dans le sport. En Angleterre et aux États-Unis, c’est totalement différent. Le fait d’avoir été leader, d’avoir vécu des expériences incroyables, m’a permis d’entrer dans une banque d’investissement. Le directeur qui m’a recruté, un Autrichien ne connaissant rien au rugby, m’avait trouvé tout petit pour un rugbyman. « Puisque tu as commandé des gars bien plus costauds que toi, je te prends dans mon équipe. » Tout a commencé comme ça.

Que retenez-vous de cette expérience ?

Je lisais dernièrement l’interview d’une grande danseuse qui racontait que toute jeune, on lui avait appris à se remettre en question, à être toujours devant. Un rugbyman de haut niveau vit la même chose. Il raccroche passé 30 ans au moment précis où il se sent valorisé, reconnu. Tout s’arrête du jour au lendemain et tu te retrouves perdu dans ta vie.

C’est violent ?

C’est brutal. Tout le monde ne peut pas devenir Tony Estanguet (triple champion olympique de Canoé devenu dirigeant et président du comité d’organisation des JO Paris 2024). L’après-carrière est longue : il faut se trouver d’autres centres d’intérêt et ne pas négliger le lien social.

Quel fut le plus beau moment de votre carrière ?;

Le jour où j’ai remis le maillot des Saracens après vingt mois de blessure. C’était à Northampton, ma cheville gauche partait dans tous les sens. À 25 ans, je pensais ne plus pouvoir remarcher. Et puis, j’ai rejoué avec l’équipe de France. On a dit que j’étais revenu chez les Bleus par accident.

On vous sent touché à ce souvenir, comme une blessure sur la blessure.

Surtout quand c’est dit par l’entraîneur de l’équipe de France qui ne mesure pas dans ces propos la douleur des autres.

Vous parlez de Bernard Laporte.

Je l’en remercie encore. Il a été élément motivant dans ma reconstruction, comme le fut Guy Novès, mais de façon différente. Allez, tout ça n’a été que des bons moments.

Que diriez-vous de Guy Novès ?

Il m’a donné ma chance en équipe première et m’a toujours fait jouer. En 2007, cinq minutes après ne pas avoir été pris dans le groupe de la Coupe du monde, Guy m’a appelé pour me dire ceci : « Allez, rentre à Toulouse. Viens montrer ce que tu sais faire. » J’ai eu la lucidité de lui répondre : « Guy, je vais te décevoir, me décevoir et décevoir les supporters : il est temps que j’arrête. »

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Les commentaires (1)
Phleo973 Il y a 27 jours Le 03/01/2023 à 18:20

Bravo champion !