200 ans de rugby - Dans l'amateurisme le plus total : le premier match de l'histoire du XV de France

  • Jacques Dufourcq, troisième ligne du Stade Bordelais. Il a fait partie de la toute  première équipe de France. Il en fut le dernier survivant, il est mort en 1975 après avoir été maire de Salies de Béarn, sa ville natale.
    Jacques Dufourcq, troisième ligne du Stade Bordelais. Il a fait partie de la toute première équipe de France. Il en fut le dernier survivant, il est mort en 1975 après avoir été maire de Salies de Béarn, sa ville natale. Fabien Agrain-Védille - Fabien Agrain-Védille
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En cette année 2023, le rugby fête ses 200 ans. Midi Olympique vous propose de célébrer cet événement à travers une série d’articles qui retraceront l’histoire de notre sport depuis 1823. Le lundi, ils concerneront les dates clés de l’évolution du rugby : le jeu lui-même, le style, la technique, l’organisation des compétitions, son économie ou son impact sur la société. Le vendredi nous évoquerons les moments les plus forts et les plus émouvants de deux siècles de passion ovale, en toute subjectivité.

Le jour de l’an 1906, le XV de France joue le premier match de son histoire face aux All Blacks. Les Tricolores ne se sont jamais entraînés ensemble et certains débarquent à Paris à peine une heure avant la rencontre.

Il faut imaginer, un provincial de 24 ans, médecin à peine installé dans les Basses-Pyrénées qui prend le train, seul pour Paris. Il est muni d’une lettre de convocation signée du célèbre Charles Brennus, manitou de l’USFSA (la fédération omnisports qui régissait le rugby) qui conclue ainsi : « Je vous prie de bien vouloir m’informer par retour du courrier si nous pouvons compter sur vous. »

Jacques Dufourcq, jouait troisième ligne au Stade Bordelais, mais il était né et revenu vivre à Salies-de-Béarn. Il fit partie de la toute première équipe de France, qui le 1er janvier 1906 affronta les All Blacks au Parc des Princes. En 1973, il était le doyen des internationaux et le dernier survivant de cette aventure alors racontée à un journaliste de Midi Olympique, Jean-Paul Rey.

Jacques Dufourcq devint par la suite, médecin et maire de Salies-de-Béarn. Il est mort en 1975 à 94 ans. Il avait gardé dans un tiroir la fameuse lettre qui, avec le poids des ans, prenait une résonance historique. On ne se lasse pas de la relire : « Monsieur et cher camarade, j’ai l’honneur de vous informer que vous avez été désigné par la commission centrale de rugby pour jouer dans l’équipe nationale, le lundi 1er janvier à quatorze heures, au Parc des Princes, contre l’équipe nationale de Nouvelle-Zélande… »

Le plus extraordinaire, c’est que Jacques Dufourcq n’était arrivé au stade qu’une heure avant le coup d’envoi. « J’avais passé la nuit du réveillon dans le train et je n’avais pas fermé l’œil. Les banquettes étaient dures en ce temps-là. C’est en poussant la porte du vestiaire que j’avais fait connaissance avec la plupart de mes coéquipiers. Il n’y avait que deux autres bordelais dans l’équipe. »

L’arme décisive des All Blacks : la vitesse

Sur le plan physique, ce XV de France inaugural ressemble à une bande de cadets d’aujourd’hui puisque personne ne dépasse les quatre-vingt-dix kilos de Marcel Communeau, ni le mètre quatre-vingt-cinq de Noël Cessieux.

La "cap" de Jacques Dufourcq qui symbolise sa première sélection. Elle est exposée dans les locaux du Stade Bordelais.
La "cap" de Jacques Dufourcq qui symbolise sa première sélection. Elle est exposée dans les locaux du Stade Bordelais. Fabrice Labarbe - Fabrice Labarbe

L’équipe allait jouer sans le moindre entraînement en commun et, pourtant, on lui propose d’entrée de jeu l’adversaire le plus difficile qui soit. L’USFSA était parvenue à convaincre les All Blacks, alors en tournée en Europe, de faire un crochet par Paris. Sans doute en échange d’un généreux remboursement des frais…

Les Néo-Zélandais viennent de jouer 32 matchs en trois mois ; le 30 décembre, ils ont quitté le pays de Galles en bateau, débarquent à Boulogne et prennent le train pour Paris. Et ont eu juste le temps de poser leurs affaires à l’hôtel avant d’aller au Parc des Princes.

Ce qui ne les empêche pas de gagner le match 38 à 8, dix essais à deux. « Nous avions regagné le vestiaire avec le sentiment d’avoir fait mieux que résister. Nous étions certes très loin des Néo-Zélandais qui nous avaient outrageusement dominés, mais nous nous considérâmes comme des élèves doués », détailla-t-il en 1973.

Dès leur sortie des vestiaires dans la froideur et sous la pluie parisienne, le public est interloqué par leurs gabarits : trois joueurs dépassent le mètre quatre-vingts et le poids moyen de l’équipe est de quatre-vingts kilos ! Des titans ! Mais la qualité des hommes en noir ne réside pas seulement dans leur puissance : leur jeu étonnait par la qualité des passes et des courses. Médusés, les Français découvrent un collectif rodé qui maîtrise une arme décisive : la vitesse. Autre curiosité, les numéros dans le dos et la démonstration du Haka, juste avant le coup d’envoi.

Le capitaine de ce premier XV de France jouait au Stade français et s’appelait Henri Amand. Il expliqua par la suite : « En fait, on jouait un peu comme on voulait, et n’importe comment. Les avants ne prenaient jamais le ballon et ne savaient pas quoi en faire. »

Jacques Dufourcq avait aussi gardé le menu du banquet qui avait suivi ce match, il y avait autant de plats que de joueurs sur le terrain. « Je me souviens d’avoir beaucoup chanté. J’avais le sentiment que le rugby était une bien belle chose qu’il fallait prendre à bras-le-corps. Par contre, j’ignorais que la vie passait si vite. »

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