200 ans du rugby – Quand les Néo-Zélandais découvraient le rugby, leur future "religion"

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    Quand les Néo-Zélandais découvraient le rugby, leur futur "religion" Midi Olympique - Fabien AGRAIN-Védille
Publié le , mis à jour

En cette année 2023, le rugby fête ses 200ans. Midi Olympique vous propose de célébrer l’événement à travers une saga retraçant l’histoire de notre sport depuis sa créati0n en 1823. Le lundi, elle concernera les moments clés de l’évolution du rugby : le jeu, ses styles et sa technique ; ses matchs et compétitions ; son économie et son impact sur la société. Le vendredi, nous évoquerons les « petites » histoires, souvent devenues légendes... 

Il a suffi de peu de choses, de l’enthousiasme d’un étudiant de 19 ans, pour qu’un nouveau sport fasse la conquête d’un nouveau pays, et ce en moins de dix ans. Le rugby avait trouvé son pays de cocagne.

 

En revenant au bercail en 1870, Charles Monro, 19 ans, ne se doutait pas qu’il avait dans son sac un trésor national : un ballon ovale. Peu de terres épousent à ce point un sport. Le Brésil, peut-être avec le football, le Canada avec le hockey-sur-glace. Le rugby a trouvé sa terre d’élection en Nouvelle-Zélande, cet archipel du bout du monde, relégué dans le coin inférieur droit des mappemondes, parfois oublié. Charles Monro était le fils d’un homme politique connu qui revenait d’un collège londonien. Grâce à lui, on joua pour la première fois au « football rugby » à Nelson, ville de l’Ile du sud. Il organisera très vite un match entre une école locale et un club civil. Le Nelson club contre le Nelson college. Monro jouait pour le club, sa chance fut de trouver dans sa ville un chef d’établissement, le révérend Franck Simmons, qui était justement un ancien élève du collège de Rugby. Voilà comment s’est organisé la première partie de ce nouveau sport dans un pays neuf. Ce jour-là, chaque équipe comptait 18 joueurs, il se trouva 200 personnes pour assister à l’événement. Tout est parti de là.

Mais les colons britanniques n’étaient pas les premiers habitants du pays. Hasard extraordinaire, on s’est rendu compte que les maoris jouaient déjà un jeu de balle nommé Ki o Rahi, qui présentait des similitudes avec ce qui deviendrait le sport roi. Évidemment, le rugby au vrai sens du terme se développa sous l’égide des institutions venues d’Angleterre. Les descriptions des premiers matchs nous disent quelque chose de ce pays qui, au cœur du XIXe siècle, appartenait déjà au monde développé. On y trouvait des anciens élèves des fameuses «public schools» anglaises et les échanges avec l’Europe étaient constants, même s’il fallait compter deux mois de traversée en bateau pour s’y rendre. Les années 1860 furent une période de développement économique intense, surtout dans l’île du Sud, riche de ses grasses prairies, on y trouva même de l’or dans la région de Dunedin. Et l’invention des bateaux frigorifiques fit du pays un fournisseur essentiel de viande pour la Grande-Bretagne. C’est dans ce contexte de prospérité que le rugby s ‘est développé, il trouva des pratiquants rêvés en la personne de ces fermiers vigoureux qui débarquaient d’Angleterre ou d’Écosse, mais aussi des maoris, des gens rapides, robustes qui trouvèrent là un moyen d’expression idéal. Dans cette forme de guerre légiférée, le rugby semblait taillé sur mesure pour ce peuple guerrier. Il est difficile d’expliquer pourquoi le ballon ovale a pris à ce point la première place au détriment du football qui se pratiquait d’une façon embryonnaire en Nouvelle-Zélande. Il a sans doute suffi de quelques matchs inauguraux qui ont séduit le public pour lancer la machine.

D’abord un sport de fiefs régionaux

On est frappé de la vitesse à laquelle le rugby s’est répandu dans l’archipel. Quatre mois après le match de Nelson, Charles Monro organisa un match entre son club et une sélection de Wellington composée d’anciens élèves des collèges chics anglais. Entre 1871 et 1875 le pays fut saisie d’une orgie avec des matchs organisés à Wanganui, Auckland et Hamilton. En 1875, une première sélection fut imaginée, elle rassemblait des joueurs d’Auckland et entreprit une tournée dans l’île du Sud et disputa le tout premier match inter-provincial contre une sélection de Dunedin, composée pour l’occasion. En 1879 naquirent officiellement les « Unions » de Canterbury et de Wellington, sortes de mini-fédérations. Le rugby néo-zélandais se développait à grand pas, mais il ne se vivait pas encore comme un sport national. C’est assez curieux, il fut d’abord un sport de fiefs régionaux autonomes. Les premières équipes étrangères en tournée ne rencontraient d’ailleurs pas l’équipe nationale, mais des provinces, ce fut le cas des Australiens des Waratahs du New South Wales en 1882 et des British Lions en 1888.

Mais en 1891, un avocat nommé Ernest Hoben fit le tour du pays pour convaincre les unions provinciales de former une entité supérieure : la NZRFU, Fédération nationale naquit le 16 avril 1892 à Wellington. Il est assez incroyable de remarquer que trois provinces du Sud, Canterbury, Otago et Southland refusèrent de se joindre aux autres. Elles ne le feront que trois ans plus tard. L’histoire était en marche, sortie de son provincialisme, le rugby néo-zélandais allait créer… les All Blacks et s’installer sur le toit du monde.

Le Ki o Rahi, le rugby avant le rugby

Et oui, il y avait une sorte de rugby avant le rugby en Nouvelle-Zélande. On l’appelle le Ki o Rahi, il consiste à courir sur un terrain circulaire avec un ballon à la main, le Ki. Il oppose deux équipes de sept joueurs. À l’arrivée des colons britanniques, il existait plusieurs versions différentes de ce jeu à travers l’archipel

Sa dimension dépassait le simple cadre ludique, il était lié aux guerres tribales. Si une tribu comptait dans sa population des joueurs de Ki o Rahi particulièrement doués, elle pouvait être sollicitée par une autre tribu pour l’aider en temps de guerre. Un messager venait présenter un « ki » ou un « poi » au chef de la tribu : c’était une invitation à se joindre à la tribu qui se préparait pour une bataille. Le Ki o Rahi fut bien sûr réprimé par les colons britanniques, interdit à l’école, et fut marginalisé dès les années 1870, pour ne réapparaître que cent ans plus tard. Il fut alors totalement redécouvert comme des pans entiers de la culture maorie. Ce sport raconte la poursuite de Rahi dont la femme avait été enlevée par une tribu adverse. Chaque étape du jeu relate une étape de la quête de Rahi pour retrouver sa femme.

Le Ki o Rahi utilisait trois sortes de balles en lin tissé, dont deux attachées à une ficelle, toujours de lin : le poi, ficelle courte ou le poi toha si la ficelle était plus longue. Le poi était utilisé pour la danse, le poi tohha pour l’entraînement des guerriers. Le Ki était un ballon sans ficelle, on se le passait de joueur à joueur, la version la plus proche du rugby que nous connaissons.

En Nouvelle-Zélande, on a su créer des compétitions à l’ère moderne et on a même vu Wayne Shelford commander l’équipe nationale en tournée en 2010. La balle est désormais en mousse. On a même trouvé un foyer du Ki o Rahi en France, à Dieppe (Seine Maritime).

Charles Monro, créateur et puis s’en va

La destinée de Charles Monro dans le rugby fut capitale, mais éphémère. Il fut très actif pendant cinq ans, puis stoppa sa carrière en 1875, à 24 ans. Il sembla alors se désintéresser totalement du rugby. Il n’a pas pu ne pas se rendre compte de l’essor du sport qu’il avait importé. On sait qu’il participa au premier match de polo joué en Nouvelle-Zélande, puis qu’il devint président du club de golf de Manawatu. Il pratiqua aussi le croquet et le billard. Mais il n’occupa aucune fonction de dirigeant dans le rugby. Il était issu d’une famille de médecins et avait abandonné la formation militaire qu’il avait ébauchée durant ses études en Angleterre. À l’âge adulte, il vécut une vie de propriétaire terrien et immobilier fortuné, et revint en Europe dans les années 1880. Il est mort en 1933 à 82 ans. Il n’était plus oublié, il l’avait été pourtant, mais le monde du rugby l’avait redécouvert en 1928 pour lui rendre l’hommage qu’il méritait.

 

Les Natives, première sélection privée

Les All Blacks sont apparus officiellement en 1903 en tant qu’équipe nationale. Mais le succès du rugby en Nouvelle-Zélande avait déjà produit des sélections censées représenter tout le pays et ce, dès les années 1880 alors que la Fédération n’existait pas. En 1882, une sélection vêtue de bleu partit en tournée en Nouvelle-Galles-du-Sud, en Australie voisine, pour huit matchs. Et surtout en 1888-1889, une équipe baptisée New Zealand Native Football Team s’embarqua pour l’Europe. Elle était composée d’une grande majorité de joueurs maoris, mais elle ne dépendait d’aucune autorité. C’était un projet privé mis sur pied par trois hommes : un ancien joueur, maori lui-même, Joe Warbrick, aidé de Thomas Eyton et James Scott, des entrepreneurs qui avaient le sens du commerce. Cette équipe joua la bagatelle de 107 matchs de rugby, deux de football et neuf de football australien. Elle fit franchir un pas décisif car les joueurs ramenèrent une série d’innovations tactiques qui profitèrent aux meilleurs provinces. Moins de 20 ans après le retour de Charles Munro, le rugby néo-zélandais était mûr.

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Jérôme Prévot
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