Tournoi des 6 Nations - Angleterre - France : mon royaume pour un Crunch

  • En 2021, Antoine Dupont et les Bleus avaient été tout proches de remporter le Crunch, à Twickenham (23-20).
    En 2021, Antoine Dupont et les Bleus avaient été tout proches de remporter le Crunch, à Twickenham (23-20).
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Entre une équipe d’Angleterre en reconquête et des tenants du titre attaqués de toutes parts, le Crunch de samedi s’annonce sauvage, torride et comme souvent, inoubliable...

Pour « Crunch », le Larousse et le Petit Robert donnent la définition suivante : « craquement », « moment crucial », « point de bascule ». Pour notre petit monde, le « Crunch » désigne en réalité un duel franco-anglais doté, pour les raisons que l’on sait, d’une importance majuscule : car il est, pour nous tous, un instant bouffi d’intensité, le creuset de mille ans de guerre entre « une colonie française ayant mal tourné » (Clémenceau) et le faux frère à abattre. Il est le « revival »* badin des campagnes napoléoniennes, la transcription scénique du mythe de Jeanne d’Arc, le choc ultime entre frogs** et rosbifs… De toute évidence, cette odieuse accumulation de clichés sur le couple franco-anglais nous vaudra bientôt un courriel peu amène du président briviste Simon Gilham, qui scrute avec le zèle d’un commissaire pontifical toute utilisation abusive du terme « rosbif » en ces colonnes, qui plus est en cette période-là de l’année ...

Mais le contexte historique étant maintenant posé, cet Angleterre-France mérite-t-il vraiment l’appellation d’usage ? Coche-t-il réellement toutes les cases de ce que l’on a toujours considéré comme le plus grand moment de la saison du XV de France ? Il y a débat, pour tout dire. Déjà, parce que le rugby de la couronne est moins saignant qu’il ne l’était il y a quelques années, à l’époque où le XV de la Rose se hissait en finale du Mondial japonais : à bien des titres, Steve Borthwick et son nez pété ont hérité d’une équipe au mieux en chantier, au pire en ruines et en l’état, le pensum qui attend le nouveau sélectionneur britannique ces prochains mois ressemble à s’y méprendre à ce qu’avait connu Fabien Galthié trois ans plus tôt, à son accession au pouvoir.

Dès lors, si le rugby français peut aujourd’hui considérer son homologue britannique avec la condescendance qui fit si longtemps le chemin en sens inverse, c’est que l’ovale british, my dear, se cherche encore une identité, hésite à n’en plus finir entre les cabrioles de Marcus Smith et l’austérité d’Owen Farrell, n’a toujours pas tranché entre le jeu traditionnel anglais -« Kick, rush and fight » * - et la spectaculaire alternance qui avait marqué l’épopée de 2019. Si de notre côté de la Manche, on peut aussi objectivement se targuer d’une quelconque supériorité sur le grand Satan britannique, c’est aussi que le Premiership, pâle équivalent de notre Top 14, est actuellement malade, en témoignent les récentes banqueroutes des Wasps ou de Worcester, la désertion progressive du public dans les stades (celui de Leicester excepté...) et les difficultés rencontrées par les clubs anglais en Champions Cup. Est-on vraiment trop orgueilleux ?

Va savoir, Charles… Mais échangeriez-vous, vous, un seul Tricolore actuel contre un quelconque troufion de Steve Borthwick ? Poser la question, c’est y répondre et pour avoir longuement disséqué les trois premiers matchs des Anglais dans ce Tournoi, on persiste à croire que Kyle Sinckler, bien qu’excellent rugbyman, n’est pas un grand pilier de mêlée ; on jure aussi que Maro Itoje, la pierre angulaire de l’ère Eddie Jones, n’a plus le rayonnement qu’il avait jusqu’à présent ; on assure enfin que le demi de mêlée Jack van Poortvliet, né à Norwich comme son nom ne l’indique pas, ou le numéro 8 Alex Dombrandt, tigre en Premiership et chaton avec la Rose, ne survivront pas bien longtemps aux retours dans le squad british d’Alex Mitchell (Northampton) pour le premier, et Zach Mercer (Montpellier) pour le second…

Une défaite française… et le retour de la chienlit ?

Ce sont des faits, incontournables et abrupts. Et ce sont ces faisceaux d’éléments qui donnent aujourd’hui à cette équipe d’Angleterre des atours fragiles, cotonneux voire incertains. Quel que soit le contexte, on serait pourtant dingue de considérer ce « Crunch » comme abordable ou pire, comme ordinaire. Parce qu’il ne l’est finalement jamais, non ? Parce que même à l’époque où la Rose était médiocre (dans les années 80, par exemple) ou la sélection tricolore agonisante (pas si loin que ça, donc), seul le France-Angleterre avait le pouvoir de ratisser au-delà des six millions de rugbyphiles que recense en temps normal le diffuseur historique, n’est-ce pas ?

Et puis, quand Larousse ou Robert parlent de « point de bascule », concernant le Crunch, leur définition colle finalement bien à la contemporanéité de l’équipe de France, sérieuse sans être transcendante depuis le début de la compétition, victorieuse en Italie avant d’être giflée en Irlande puis secouée par l’Ecosse. En clair ? Une victoire à Twickenham – le dernier bastion européen que n’a pas encore pris Fabien Galthié, terre inviolée par les Bleus dans le Tournoi depuis 18 ans- et le XV de France déroberait la place de numéro 1 mondial aux Diables Verts, terminerait la compétition la tête haute et se repositionnerait surtout comme le grand favori de « sa » Coupe du monde; une défaite et ce serait la remise en question générale, le Grenelle du rugby français, une quatrième place au classement World Rugby, un premier coup porté à l’union sacrée entre la Ligue et la fédé au sujet de la libération des internationaux et au bout du tunnel, le souvenir d’une brûlure : « Sorry, good game »***.

C’est donc un Crunch, un vrai, auquel assisteront les 82 000 soiffards du temple, puisque cette langue de pute de Clive Woodward a récemment comparé Twickenham « au plus grand pub du monde », tant les gens qui s’y pressent aujourd’hui ne pensent plus selon lui qu’à boire, boire encore… puis finalement pisser. C’est un choc de titans qui se dessine entre un trimardeur en progrès (l’Angleterre) et un champion malmené, attaqué de toutes parts et semble-t-il, passablement éreinté : droit dans ses bottes ou têtu comme une mule, c’est selon, Fabien Galthié mourra quant à lui avec, in humus, son idée de départ, à savoir que le Tournoi des 6 Nations ne se galvaude pas, qu’il ne peut servir de champ d’expérimentation ou de pouponnière en vue d’échéances futures et qu’en ce sens, ce XV de France en croisade a besoin de toujours plus d’expérience, de toujours plus de caps et non d’un réservoir de quarante joueurs consacrés au nom du « on ne sait jamais », du « au cas où »…

Mais s’il se trompe, diable ? Et si par malheur, ce week-end à Londres se passait si mal qu’il fasse un peu plus le lit de ceux qui, depuis l’automne, regrettent une offensive trop péteuse, condamnent la politique du risque zéro et jurent qu’à surexposer Dupont, le sélectionneur ne se dégage le moindre plan B en vue du Mondial et ne s’expose, in fine, à un accident que l’on se refuse de verbaliser, de peur qu’il ne survienne réellement ? C’est qu’il y aura un peu de tout ça, dans le Crunch de samedi, ultime joute à balles réelles avant la Coupe du monde, étant entendu ici que le XV du Poireau, dernier adversaire des Bleus dans le Tournoi, est aujourd’hui hors-service. Et d’évidence, il y a donc mille raisons de considérer cet Angleterre-France avec le respect qu’il mérite. Ready for rumble, guys ?****

 

* Renaissance

** Grenouilles

*** Tape, cours et combats

**** Prêts pour la bagarre, les gars ?

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