200 ans de légendes (15/52) : pour la bonne cause, un frère en gifle un autre

  • Jean Prat gifla un jour son frère Maurice en plein match.
    Jean Prat gifla un jour son frère Maurice en plein match. Icon Sport - Icon Sport
Publié le , mis à jour
Jérôme Prévot

L’hyper exigeant Jean Prat gifla un jour son frère Maurice en plein match, c’est ainsi que s’exprimait l’ambition d’un champion et d’un club hors norme.

Ce n’est pas Caïn et Abel, ni le duo des frères ennemis. Mais, ce jour-là, l’aîné Jean, a giflé en plein son cadet de trois ans, Maurice. Nous parlons des frères Prat évidemment. C’était en 1957 lors d’un match entre Lourdes et Agen sur terrain neutre à Biarritz
Il existe deux versions de cet incident. Antoine Blondin expliquait que Maurice qui avait particulièrement brillé voulait démontrer qu’il était bien plus qu’un « Monsieur Frère », il avait joué sa carte personnelle pour s’autoriser des percées spectaculaires. Mais il avait vendangé un « deux contre un », faute de goût terrible pour le Saint-Esprit qui régnait alors sur Lourdes.
Selon Blondin, Jean Prat avait asséné à son frangin : « C’est pour t’apprendre à briller, car sache qu’on ne fait jamais un numéro qu’aux dépens de ses camarades. » Antoine Blondin rapportait cette histoire d’une force inouïe qui dit tout de l’identité du FC Lourdes. « Le rugby est aux antipodes du one man show : il propose un art subtil de la réussite dans l’abnégation et dans l’amitié où l’homme, réputé inachevé par essence, se complète enfin à travers les autres [4].

Mais dans un ouvrage intitulé « Mélées ouvertes », le journaliste Renaud de Laborderie citait ainsi Jean Prat : « La bataille faisait rage, les Agenais nous bousculaient, nous étions aux abois, Maurice se lance dans leurs jambes, il se précipite, il bloque le ballon et le garde à terre Pénalité ! Fou de rage je m’avance vers Maurice hébété et lui donne un formidable claque. Maurice soudainement penaud ne répondit rien. Il partageait avec ses camarades la peur de perdre un match capital pour une faute ridicule, une peccadille. Jamais depuis, je n’ai évoqué cette fameuse gifle, à quoi bon ! Il n’existe pas de contentieux entre nous, j’avais agi par réflexe familial. Maurice avait péché contre les lois du jeu, sa faute aurait pu nous coûter très cher dans la soumission absolue à une tactique donnée qui caractérisait le FCL, cette gifle n’eut pas d’autre signification que celle d’une sanction où l’esprit de famille et celui du jeu s’entremêlaient en toute fraternité. Je n’aurais pas giflé un autre Lourdais coupable d’une erreur identique. » (Certains historiens nous ont alertés sur une confusion possible de Jean Prat sur le lieu et l’adversaire de ce match. Mais nous avons choisi de respecter la parole du joueur., N.D.L.R.)

Quelle version était la bonne ? La première est la plus romanesque, la seconde la plus réaliste. Chacune souligne en tout cas l’exigence terrible de l’aîné de la famille Prat. Le rugby de ce montagnard austère n’était pas une ode au talent pur, avec de belles phrases lénifiantes sur l’art. Il était plutôt un hommage au jeu vécu comme une mécanique de précision, comme un ouvrage issu de l’atelier d’un ébéniste ou d’une PME quasi familiale. Un mouvement lancé devait aller jusqu’à son terme anticipé, un exploit personnel aussi magnifique soit-il ne pouvait que le corrompre

Mentor d’un autre mentor

Le FC Lourdes a sidéré tout le rugby français pendant douze ans au-delà de la simple lecture du palmarès (sept titres plus trois challenges Yves Du Manoir). Le paradoxe, c’est qu’on met en avant une personnalité hors du commun pour illustrer cette aventure, Jean Prat évidemment, alors que l’essence du rugby lourdais, c’était le sens du collectif, un jeu fait de passes et de combinaisons millimétrées et répétées soigneusement.

La leçon reçue par Maurice fit donc partie d’une pédagogie qui semblait naturelle à son frère, rude pyrénéen. Maurice lui, jouait trois-quarts centre. Sur ses vieux jours, il nous avait semblé plus disert que son frangin, plus fantaisiste et imagé aussi dans sa façon d’évoquer le passé alors que Jean restait souvent assez mutique avec ceux qu’il ne connaissait pas très bien. Le plus fascinant, c’est que Maurice était aussi devenu une référence, il avait réussi à exister aux côtés de son aîné si écrasant. Il fut considéré comme le père du « jeu de ligne » et de l’attaque à la française avec son éternel complice Roger Martine, son deuxième frère quelque part. Ils étaient intransigeants entre eux jusqu’à se traiter de c.. pour un ballon tombé. Puis, ils se faisaient la gueule au moins jusqu’au coup de sifflet final (et plus encore), la bonne nouvelle, c’est qu’ils avaient excellé chacun pour prouver à l’autre qu’il était digne de lui. Les rapports fraternels au sens propre et figuré ne faisaient pas dans la mièvrerie à cette époque là. Le cadet, Maurice eut son influence propre par sa carrière riche de 31 sélections, par une carrière d’entraîneur hyper exigeant et par son rôle d’inspirateur de ses cadets, frères ou fils spirituels : les frères Boniface, Jo Maso et Jean Trillo jusqu’au milieu des années 70. Quant à la gifle fratricide, mieux vaut la voir comme un geste débordant d’affection d’un frère… pour le rugby. On a lu ça aussi dans des mots rapportés de Jean Prat. Le mentor d’un autre mentor.

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