Thomas, l’insaisissable Teddy

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Publié le / Mis à jour le

Révélation de la tournée d’automne, Teddy Thomas porte les espoirs français sur le chemin du Mondial. Nous l’avions rencontré, au début de la saison, alors qu’il débarquait au Racing-Metro. L’occasion de tirer le portrait d’un jeune au parcours atypique, bercé de culture américaine, qui cache une profondeur insoupçonnable au premier abord. Thomas nous conduit sur les sentiers tortueux de son enfance. Suivez le guide…

À Biarritz, ils l’appelaient tous « l’Américain ». Dans les vestiaires, Teddy Thomas écoute en boucle du gros rap US, refait à l’envi les matchs des New York Knicks, caricature même LeBron James, la star des Cleveland Cavaliers, double contact au niveau du cœur lorsqu’il célèbre un dunk. Teddy aime l’exubérance de la NBA, un monde où « tout est permis », une planète où « les limites ne sont dictées que par les lois du show ». à Paris, l’ailier du Racing-Metro s’est donc rapidement trouvé des points communs avec Digby Ioane, le fantasque Australien du Stade français, de l’autre côté du périph. « Le jour où Digby et Danny Cipriani ont réalisé un dougie (une chorégraphie hip-hop) dans les en-buts du Super 15, j’ai trouvé ça magnifique. » Lui, prudent et mesuré, ne s’y est pas encore risqué en Top 14, malgré ce doublé des plus clinquants aplati lors de sa première titularisation sous les couleurs du Racing, face à Bordeaux, l’autre semaine. « C’est sa marque de fabrique, sourit son pote Charles Gimenez. Teddy a marqué un doublé le jour de son tout premier match avec le BO et a remis ça au soir de sa grande première en Coupe d’Europe. Avant Bordeaux, je lui avais donc prédit la même chose : et il en a planté un autre ! » Espiègle, pétillant, sans-filtre, Thomas porte une adoration non-feinte à Zlatan Ibrahimovic, dont il vient d’ailleurs de terminer la biographie. « Ce mec a quand même réussi à faire entrer son nom dans le dictionnaire : je « Zlatane », tu « Zlatanes » C’est la classe, non ? » Si. On lui prédit, ici et là, l’équipe de France à vingt piges. Lui refuse encore de prêter l’oreille à l’oracle, jure devant Dieu « n’avoir encore rien montré » et se considère à des années lumière de ses idoles actuelles, les saltimbanques Quade Cooper, Julian Savea (« vingt-quatre essais en vingt-quatre matchs ! ») ou encore Tim Nanai-Williams, soldat de l’ombre des Waikato Chiefs à qui Thomas doit être le seul à vouer un culte sincère : « Il est moins connu que les autres, c’est certain. Mais monsieur chistera, c’est lui. Ce mec a la meilleure technique individuelle du Super 15. »

« Papaoutai »

Teddy Thomas, surdoué pour qui Serge Blanco eut si longtemps une affection toute particulière, est né à la clinique Aguilera, un matin de 1993 et à cinquante mètres à peine du stade éponyme. Pour l’anecdote, l’établissement ferma ses portes quelques semaines plus tard, délocalisant un siècle de savoir-faire non loin de là (à Bayonne), et sacrant sans le vouloir le fils unique de Carole Thomas comme l’un des « derniers bébés à avoir vu le jour » dans la cité de l’impératrice Eugénie. Fils de Carole, donc. Car pour le reste, l’enfance de Teddy emprunte malgré elle à l’histoire du chanteur Stromae, auteur belge du tube « Papaoutai ». « Mon père m’a abandonné peu avant ma naissance, confesse l’ailier des Ciel et Blanc. Je ne l’ai jamais connu. » Le néo- Racingman sait finalement peu de choses sur son géniteur : malien d’origine, il serait né à Bamako dans les années cinquante, avant de rejoindre Saint-Etienne, puis Marseille, où il fut footballeur professionnel. De la colère ? De la rancœur ? Teddy Thomas avoue n’en avoir jamais éprouvée à l’égard de l’absent. « Je ne veux pas le juger. Je ne connais ni les circonstances de son départ, ni les aléas de sa vie. Et sincèrement, je ne veux même pas les connaître. » à la maison, ses grands-parents, Jacques et Geneviève, ont naturellement pris la place de la figure paternelle, accompagnant le petit Teddy en cours, au surf puis à l’école de rugby. Mamadou Bakary Keita, 63 ans ans aujourd’hui, ne donna quant à lui jamais signe de vie.

« Mon père m’a abandonné peu avant ma naissance (...) Je ne veux pas le juger. Je ne connais ni les circonstances de son départ, ni les aléas de sa vie. Et sincèrement, je ne veux même pas les connaître. »

Sans verser dans la psychologie de comptoir, on jurerait aujourd’hui que Serge Blanco, également privé de figure paternelle (sa mère Odette avait quitté Caracas à la suite de la mort de son époux Pedro), s’est totalement retrouvé dans l’histoire de son jeune ailier, qu’Imanol Harinordoquy surnomma au BO très justement « le fils ». Peu avant de quitter la Côte basque, Teddy Thomas et sa petite-amie, Ana, se sont livrés à quelques recherches sur internet. Ils y n’ont pas appris grand-chose en réalité. « Je pense qu’il vit en banlieue parisienne aujourd’hui. Sait-il où je suis ? Ce que je fais ? Osera-t-il se manifester ? On verra bien… » Si son père débarquait un jour à Colombes, l’ailier du Racing-Metro ne sait pas vraiment comment il réagirait. Et à quoi cela ressemblerait-il au juste ? Bonjour Teddy, je suis ton père ? Et après ? « Je n’ai pas pensé à ce que je lui dirais si d’aventure il se présentait face à moi. Et franchement, je pense que ça ne se produira pas. Si, par chance, il tombait sur cet article, je voudrais juste qu’il sache que je ne lui en veux pas… »

Une gueule, un avenir

Comme pour prouver sa bonne foi, Teddy Thomas nous dévoile à présent les deux tatouages qu’il arbore au biceps gauche. Le premier représente une carte de l’Afrique, où sont reconnaissables entre mille les frontières du Mali et cette inscription, en calligraphie latine : « Dad ». L’autre tatouage se résume à une croix christique, dominée par deux dates (1943-2011), hommage post-mortem dédié à sa grand-mère Geneviève, récemment décédée d’une attaque cardiaque. « J’étais au bout de ma vie le jour où j’ai perdu ma grand-mère. Mon cercle familial, c’est tout mon univers. Je sais d’où je viens. Je sais aussi ce que je dois à ceux qui m’ont élevé, mes grands-parents, mon oncle et ma mère. Je n’étais pas un gamin facile, vous savez. Je n’aimais pas l’école, j’avais du mal à me concentrer en cours, j’étais hyperactif. En fait, je ne me rendais pas vraiment compte que maman enchaînait les petits boulots pour nous faire vivre. » Alors que se dessine aujourd’hui pour lui « un avenir de star » (dixit Charles Gimenez), Teddy Thomas s’est promis de rendre à Carole, sa mère, ce qu’elle lui sacrifia dix-huit années durant. Mieux, l’ancien « branleur » du fond de la classe terminera bientôt, et pour elle, ses études de commerce. « Parce que, soyons honnêtes, les rugbymen professionnels ne sont que des pions parmi d’autres. Tout peut aller très vite, vers le haut comme vers le bas… » Il paraît, oui.

Marc Duzan
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