Voyage au cœur de la crise samoane

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    Voyage au cœur de la crise samoane
Publié le , mis à jour

En novembre, à Vannes, la sélection samoane a battu le canada 23 à 13, dans un improbable duel du pacifique. L’occasion pour Census Johnston et leurs partenaires, de retrouver le sourire après une drôle de semaine, marquée par un conflit entre les joueurs et leur Féderation. Reportage.

Le stade de la Rabine de Vannes était vendredi soir le théâtre d’un bouleversement géographique inimaginable : la Bretagne semblait tout à coup baignée par l’Océan Pacifique. Les circonstances lui avaient confié ce duel improbable entre les Samoa et le Canada. Affiche sympathique, généreuse, envers deux équipes en quête de matches, mais un peu tristounette aussi. Un test-match international sans télévision et avec… zéro journaliste attaché à l’une ou à l’autre équipe. Voilà qui perd beaucoup de sa saveur. Personne ne jouait donc à domicile, même si plus de cinq mille personnes s’étaient déplacées, une affluence à peine correcte selon les organisateurs du comité de Bretagne. Mais, compte tenu du contexte, on imagine que les Samoans se montraient soulagés de cette pression médiatique minimale. « Oui, nous étions heureux d’être ici, de jouer en France, un pays qui a accueilli beaucoup de nos joueurs. Nous nous sentions un peu chez nous », nous confia Stephen Bentham, le coach des Polynésiens. Ses hommes n’ont pas fait mentir le classement IRB, ils ont sauvé les meubles en gagnant 23-13, mais sans survoler les débats. Loin de là.

La pluie bretonne n’explique pas à elle seule ce nivellement des valeurs. Le stade de la Rabine était aussi le théâtre d’un pataquès politico-sportif. « Nous n’étions pas les meilleurs, aujourd’hui, seulement les plus chanceux, confia Dan Leo, le deuxième ligne passé par Bordeaux et Perpignan. Ces Canadiens nous ont impressionnés, la dernière fois qu’on les a affrontés en 2012, on leur avait passé plus de 40 points (42-12 en fait, et sur le sol canadien, N.D.L.R.). Aujourd’hui, je les ai trouvés très performants. »

Quand le premier ministre s’en mêlent

Cet homme courtois et disert ne le cache pas, son équipe n‘évoluait pas dans la sérénité. En début de semaine, les joueurs ont envoyé à l’IRB une lettre collective particulièrement saignante envers leur Fédération, ses méthodes et sa gestion, allant jusqu’à menacer de boycotter le match de samedi prochain, à Twickenham. Des sélectionneurs pas libres de leurs choix ; des fonds mal utilisés, voire détournés, des joueurs trop curieux mis sur liste noire, des primes vraiment trop faibles.

Les griefs n’étaient pas minces. Une bombe quand on pense au caractère supposé discret et fataliste des joueurs du Pacifique Sud. Une double bombe quand on connaît les conséquences d’un test-match annulé pour une grande nation comme l’Angleterre, le manque à gagner. « Bien sûr, cette affaire était présente dans notre esprit mais, quand on est professionnel, on doit jouer quel que soit le contexte », poursuit Dan Leo. Au même moment ou presque, Tuilaepa Sa’ilele Malielegaoile, Premier Ministre des Samoa en personne, prenait la parole depuis Apia. La menace des joueurs ne pouvait que le toucher de plein fouet puisqu’il est aussi président de la Fédération de rugby. Un organisme largement financé par l’IRB, dont l’argent fait figure de manne céleste dans un pays de 180 000 habitants dépourvu de ressources majeures.

Les mots du chef de gouvernement ont claqué : «Tout ça ne vient que deux ou trois joueurs près de la retraite. Cette menace, c’est une gaminerie. Il ne faut pas l’oublier, nos joueurs vivent de contrats professionnels qu’ils ont signés grâce aux Samoa. S’ils ne jouaient pas pour notre sélection, ils n’auraient jamais eu de telles opportunités. Si certains ne sont pas d’accord qu’ils partent. Il y a plein de joueurs qui voudraient être à leur place.»

Nous assistons au choc classique d’une fédération aux structures totalement amateur et de joueurs qui sont désormais des professionnels»

On imagine sans peine l’agitation qui a frappé l’archipel, le rugby est quasiment son seul vecteur de notoriété. Voir son équipe touchée par une polémique relève d’un scandale d’état. Aucun nom ne sera prononcé ouvertement. Les Samoans n’ont jamais brillé par leur prolixité, alors il était difficile vendredi de décrypter leurs regards ou leurs sourires polis. À part celui du pilier de Bordeaux-Bègles, Patrick Toetu, 30 ans, dont la joie de vivre était manifeste. Un cas à part. Pour lui, cette tournée est un rêve enchanteur. Avec son physique hors norme pour le rugby moderne, ce joueur s’est fait petit à petit une belle petite réputation en Top 14, lui qui a découvert le rugby français dans l’anonymat du Pro D2, à Tarbes. Début novembre, tout s’est accéléré, alors qu’il n’avait jamais connu la moindre sélection, il s’est retrouvé propulsé dans le grand bain international : «Quelle surprise ! Il a suffi de quelques blessés, d’un coup de fil et tout a basculé. Avec mon agent, nous avons demandé l’autorisation à Laurent Marti et à Raphaël Ibanez qui m’ont encouragé à rejoindre mon équipe nationale. Je vis un vrai rêve. Je me retrouve dans une nouvelle famille. Contre l’Italie, je n’ai joué que cinq minutes, mais c’était les cinq minutes les plus intenses de ma vie. Pour moi, ce n’est que du bonheur et les problèmes extra-sportifs ne nous ont pas vraiment affectés. Je ne l’ai pas ressenti comme ça.»

Le chœur émouvant des joueurs

Mais depuis sept jours, les choses s’agitent en coulisse. L’IRB s’est penchée sur l’affaire, l’IRPA, l’association des joueurs professionnels aussi. De discrets coups de téléphone ont été passés pour aplanir les difficultés. Une forme de garantie a sans doute été proposée par l’instance mondiale du jeu au moins pour couvrir les manques les plus urgents comme le problème du remboursement du voyage retour des joueurs qui jouent au pays et peut-être une hausse des primes qui n’ont plus bougé depuis 1990. Un dirigeant du rugby international nous confia. Pour les méthodes de management, il faudra encore faire des efforts. «Nous assistons au choc classique d’une fédération aux structures totalement amateur et de joueurs qui sont désormais des professionnels confirmés. Nous avions vécu ça avec l’Argentine il y a dix ans. Mais l’IRB peut toujours nommer un représentant pour assister sur le plan comptable et adminsitratif une Fédération qui a du mal à s’en sortir. C’est aussi arrivé pour les Fidji.»

L’International Board a tout de même annoncé dans un communiqué que le match Angleterre - Samoa aurait bien lieu. L’entraîneur Anglais Stuart Lancaster a aussi laissé entendre que la partie se jouerait. Dan Leo expliquait : « Oui, cette histoire de lettre est un sujet très sensible. Je ne peux pas vous en dire plus. Toute l’équipe va se réunir dans les prochains jours pour discuter. Ce n’est pas toujours facile de jouer pour les Samoa. Nous n’avons déjà pas beaucoup de temps pour nous préparer, seulement deux ou trois jours avant le premier test. Et il faut comprendre que sur les trente joueurs du groupe, dix d’entre eux ne jouent pas en Europe. Ils viennent directement des Samoa ou de Nouvelle-Zélande. Entre eux et nous, la mentalité et l’approche du jeu ne sont pas tout à fait la même. Il nous faudrait plus de temps pour nous trouver. » Le deuxième ligne ferraille depuis 2005 sous le maillot bleu avec qui il a vécu deux Coupes du monde. Il maîtrise tous les tenants et les aboutissants de cette sélection forte par son potentiel, mais limité par ses moyens. « Il faut comprendre aussi que nous dépendons énormément de la Coupe du monde. Quand le Mondial arrive, il y a des partenaires mais, ensuite, plus grand monde ne s’intéresse à nous. Et ce n’est pas toujours facile pour les joueurs même s’ils désirent tous ardemment jouer pour leur pays, parfois il peut y avoir des demandes de certains clubs professionnels. On ne vous interdit pas d’y aller. Mais on vous fait comprendre que ce serait bien pour le club si on pouvait rester… »

Samoans et Canadiens réunis mi novembre à Vannes.

«Ils font carrière grâce aux Samoa»

Contre l’Italie, les Toulousains Census Johnston et Tekori n’étaient pas dans le groupe, à la surprise générale. Le même dirigeant au fait des affaires du rugby international nous glissa discrètement : «Il faut comprendre tous ces joueurs. Une bonne partie d’entre eux a d’ailleurs été éduquée en Nouvelle-Zélande. En club, ils fréquentent des internationaux néo-zélandais, français ou anglais. Et ils voient très bien dans quelles conditions ils jouent pour leur équipe nationale. Ils voient bien qu’au classement IRB, ils sont parfois devant l’Écosse ou l’Italie. On peut comprendre qu’ils aient envie d’être mieux traités. Les Samoans ne peuvent pas espérer plus de 2000 euros pour cette fenêtre de novembre à rapprocher des 34 000 euros que peuvent gagner les Français en cas de triple victoire. Oui, ils font carrière en partie grâce aux Samoa mais leur pays retire aussi beaucoup de leurs exploits en termes de notoriété et de crédibilité.»

Cette histoire n’est peut-être pas si triste, à condition de la prendre comme une crise de croissance d’une nation qu’on n’avait même pas invitée à la première Coupe du monde. Elle tutoie désormais les meilleurs, elle doit en payer le prix. Et à ceux qui prendraient au pied de la lettre les paroles cinglantes du Premier Ministre, on aurait envie de décrire cette scène émouvante. Quand à la réception d’après-match, tous les joueurs samoans, vêtus de leur « jupe » traditionnelle, le Lava Lava, et d’une chemise bleu ciel et blanc se sont réunis pour chanter ensemble. Pas une chanson de ripaille pour se marrer à gorge déployée, mais un chant d’une extrême beauté, entonnée avec des harmonies subtiles. En termes de célébration, ces Samoans mettent carrément les grandes nations à dix mètres. À voir trois joueurs sortir du chœur pour une danse traditionnelle le torse dénudé, on s’est dit que ces guerriers de l’ovale n’avaient vraiment rien de mercenaires.

Jérôme Prévot
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