Lelos, ces grands d’Est

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    Lelos, ces grands d’Est
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Moins sulfureuse que par le passé, la rencontre opposant la Géorgie à la Russie (33-0) demeure un rendez-vous à part dans le paysage du rugby international. Extraordinaire voyage jusqu’à Tbilissi et plongée au cœur de la préparation des Lelos, que nous avons partagée jusqu’au match.

La Géorgie face à la Russie. C’est l’histoire d’une rencontre extraordinaire préparée dans des conditions ordinaires. L’encadrement sportif des Lelos avait ainsi décidé de ne pas bouleverser les habitudes d’entraînement afin de ne pas rajouter une pression supplémentaire sur les épaules des joueurs. Étonnant ? Non. L’attente du peuple géorgien est immense avant ce match qui dépasse largement le cadre portif. Amputée d’une partie de son territoire, la Géorgie n’a pas été épargnée depuis son indépendance en 1991. Les Russes ont posté des forces armées en Ossétie du Sud en 2008 puis en Abkazhie en 2010 pour soutenir les forces séparatistes de ces deux régions. Tbilissi se trouve potentiellement à portée de tirs de canons. Les premiers checkpoints russes se trouvent à une centaine de kilomètres de la capitale géorgienne. « Tout le monde se sent forcément concerné, assure Ilia Zedginidze, l’ancien capitaine géorgien devenu assistant du technicien montpelliérain Didier Bès, en charge des avants. C’est un peu comme si le pays basque avait été enlevé à la France. Ma génération avait du mal à garder la tête froide. Trop d’émotions et de sentiments affleuraient dans notre cœur. On a tout fait pour mettre les joueurs dans une bulle pour qu’ils ressentent moins cette pression de l’extérieur. » Difficile cependant de rester de marbre. Surtout lorsque deux membres de l’équipe actuelle Levan Chilachava et Konstantin Mikautadze sont nés à Soukhoumi, la capitale d’Abkhazie. Chassées par les Russes, leurs familles n’ont jamais pu y revenir.

Parce que ce match ne sera jamais comme un autre, les Lelos ont également reçu la visite dans la semaine de 15 vétérans de guerre… seulement âgés d’une vingtaine d’années. Invalides, estropiés ou gueules cassées, ils portaient tous dans leur chair meurtrie leur jeunesse sacrifiée. Leurs rêves brisés par la guerre d’août 2008 face à la Russie et les opérations menées en coopération avec l’OTAN en Afghanistan. Moments d’intense émotion et d’échange fraternel. Une manière de rappeler chacun des membres de l’équipe à ses devoirs et ses responsabilités avant le grand match de samedi.

Western à la Sergio Leone

La concentration est montée d’un cran le jour de la mise en place, vendredi. En arrivant dans l’enceinte du stade Mikheil Meskli, baptisé en l’hommage du « Garrincha géorgien », le bus des Lelos rencontre celui des Russes. S’en suit un instant digne d’un Western de Sergio Leone où les joueurs des deux formations se toisent du regard pour impressionner l’adversaire. Des secondes qui ressemblent à l’éternité. Le pilier droit de Brive, Anton Peikrishvili, a alors l’heureuse idée de siffler l’air du « Bond, la Brute et du Truand » pour détendre l’atmosphère et faire naître quelques sourires sur les visages de ses partenaires. Sur le chemin séparant le stade du Locomotiv du centre d’entraînement Shevardeni, le car des Lelos passe à côté de la Place des Héros, construite en 2009. Au cœur cette immense esplanade, se dresse un monumental obélisque. Cette impressionnante colonne de marbre est là pour rappeler à cette jeune génération géorgienne tous les sacrifices endurés depuis près d’un siècle par leur nation. Les noms de 4 000 Géorgiens tombés au champ d’honneur face à l’oppresseur russe sont gravés dans la pierre. Sont répertoriés la liste des soldats géorgiens tués lors de l’invasion de leur territoire par l’Armée Rouge en 1921, des leaders de la révolte antisoviétique en 1924, des militaires abattus durant la guerre en Abkhazie (1992-1993) ainsi que ceux disparus lors du conflit en Ossétie du Sud en août 2008. En face de l’obélisque, deux gardes postés dans une guitoune veillent près de la flamme éternelle.

Chœurs polyphoniques et onction sainte

Ce feu sacré, les Lelos se le sont transmis au cours de l’office religieux célébré par un pope à leur hôtel, après le dîner. Le rugby est encore loin. Avant que la messe ne démarre, tous les joueurs et membres du staff se sont vus distribuer des bougies. À la manière de relayeurs se passant un témoin, ils se sont, chacun à leur tour, transmis la flamme pour allumer leurs cierges. Moment d’intense solennité et recueillement. Un chœur de chanteurs polyphoniques ponctue chaque homélie du prêtre. Ces splendides chants du Caucase repris en chœur par les joueurs et les membres du staff amplifient la beauté de cette cérémonie. À la fin de l’office, ils s’inclinent tous avec respect et offrent leur front guerrier pour recevoir l’onction sainte et l’esprit de force pour remporter la bataille capitale du lendemain face aux frères ennemis russes.

Le samedi matin, justement, les joueurs sortent en promenade. Des pas pour se changer les idées. Les derniers ajustements sont effectués, au niveau des touches. Les trois-quarts répètent leurs lancements au ralenti sous l’œil attentif de leur coach, Michael Bradley, ex-manager du Connacht et d’Édimbourg. Après un dernier repas, les «soldats» montent dans leurs chambres faire leur paquetage. Certains se font strapper. Un groupe réuni autour de Mikautadze joue aux dominos. Il en a profité pour s’échapper un moment de sa chambre... Pour ceux qui comme le deuxième ligne toulonnais voulaient se détendre, c’est peine perdue. Son compagnon de chambrée a transformé tout le troisième étage en boîte de nuit géante. Musique à fond. Le fauteur de trouble n’est ni plus ni moins que le sémillant talonneur du Stade français, Zhurab Zhvania. Dans l’embrasure de la porte, il montre les pouces en signe de victoire.

Milton Haig, l’entraîneur en chef, entre alors en scène. Les joueurs se rassemblent dans la salle de vie autour du billard. Causerie d’avant-match. La voix du sélectionneur néo-zélandais se veut rassurante. « Il y a 3 ans pour mon premier match contre la Russie, vous étiez tous sur les dents. Personne ne décrochait un mot 20 minutes avant mon speech. Je suis content de voir que vous avez fendu la glace. Vous savez désormais vous concentrer quand il le faut. Ce qui compte, c’est le terrain. Et n’oubliez pas, vous aurez 30 000 supporters déchaînés qui pousseront derrière vous. Le seul domaine dans lequel ces gars pourront nous battre ce sera au niveau des cartons. » Le discours porte ses fruits. Les Lelos sont rentrés dans leur match. Le bus reste silencieux tout au long du trajet. Au passage du convoi exceptionnel, les supporters klaxonnent, serrent les poings et saluent les joueurs. Une voiture de police escorte le convoi mais elle a du mal à briser l’embouteillage qui grandit au fur et à mesure que l’on s’approche du stade. Il faut patienter.

Ultras et relations apaisées

15h30. Stade Mikheil Meskli. Dans les tribunes, des banderoles à caractère politique affichent la couleur. « Tbilissi-Tskhivali, 111 kilomètres. Tbilissi-Soukhoumi, 455 kilomètres. Le chemin est à parcourir ensemble », en référence aux villes martyres abkhazes et ossètes, occupées par les Russes. Aux côtés des drapeaux géorgiens, fleurissent des étendards ukrainiens. Même la tribune de presse est politisée. Sur la veste et le chapeau de Tengiz Pachkoria, 54 ans, reporter de presse écrite, est inscrit le nom de Soukhoumi. À l’aide d’une paille, il a intégré un mini-drapeau géorgien à son chapeau. Son histoire personnelle est un condensé des souffrances vécues par le peuple géorgien. Originaire de Soukhoumi, il a perdu son père le 20 février 1993 lors du bombardement intensif par l’aviation russe de la capitale abkhaze. Sa mère et lui ont failli y laisser leur peau. La maison familiale a été réduite en cendres. Son corps porte encore les stigmates de cette horrible nuit. Ses six mois d’hospitalisation et ses multiples opérations n’ont rien pu faire pour effacer complètement ses blessures physiques mais, surtout, le traumatisme psychologique. Plusieurs centaines de policiers sont déployées autour du terrain. Le premier rang des tribunes leur a été entièrement réservé. Pour marquer sa défiance vis-à-vis des Russes, un groupe d’ultras tourne le dos au terrain durant l’exécution de l’hymne et traite Poutine de tous les noms d’oiseaux. Le chant patriotique est copieusement hué par le stade. Installé dans un virage, ce kop d’ultras est majoritairement constitué de jeunes tout juste sortis de leur adolescence. Un leader, torse nu, utilise un mégaphone pour faire passer des messages à ses troupes et les haranguer. Sautant comme des cabris, ils font tourner leurs écharpes autour de leur tête et hurlent à gorge déployée des « Sakartvelo », « Sakartvelo », le nom de la Géorgie en version originale.

Les deux formations se livrent une véritable guerre de style. Aux coups de boutoir opérés par les vigoureux avants géorgiens, les Russes répondent par une recherche permanente du grand large. Crispés par l’enjeu, les Lelos ont du mal à se libérer et bafouillent leur rugby en première période. Mais ils sont devant d’une courte tête à la pause (6-0). Le discours à portée patriotique de Milton Haig dans les vestiaires produit son effet. Pour sortir ses hommes de la torpeur, le Néo-Zélandais choisit de leur faire les gros yeux. Discours musclé à l’appui, il leur fait bien comprendre qu’il est hors de question d’être la première équipe géorgienne à s’incliner face à la Russie, à Tbilissi. La magie opère. Le travail d’usure entamé en mêlée porte ses fruits. Réduits à 14 puis à 13, les Russes explosent en plein vol (33-0). Dix-neuvième rencontre sans défaite pour la Géorgie face aux Russes depuis 1993. Les 30 000 spectateurs du stade Mikheil-Meskli exultent ! Les Lelos sont bien les souverains absolus du Caucase.

Comme il est d’usage, les Géorgiens réservent une haie d’honneur à leurs valeureux adversaires russes à la sortie du terrain. Les relations entre les deux équipes sont désormais apaisées. La fédération russe avait été la première à envoyer à son homologue géorgienne un message de soutien et de condoléances pour les soldats tués en 2008. Le sponsor maillot des Lelos est aujourd’hui une banque… russe. À la sortie des vestiaires, un vieil homme s’approche de Milton Haig et l’enserre dans ses bras. « Merci, Monsieur Haig pour cet immense bonheur, chevrote-t-il, ému aux larmes. Grâce à vous, le peuple géorgien est heureux. » Ce compliment-là vaut tous les salaires du monde.

Jérôme Fredon
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