1971, l’épopée niçoise des toulonnais

En 1971, après la finale du championnat perdue face à Béziers, dix joueurs titulaires du RC Toulonnais décident de quitter la rade pour signer au Racing Rugby Club de Nice. Club qui évolue, à cette époque, en deuxième division. La greffe prend : le RRCN intègre l’élite, devient finaliste du championnat en 1983 et remporte le challenge Du-Manoir en 1985.

Pour la France entière du rugby, c’est l’histoire des dix mercenaires avec, dans le rôle principal, André Herrero, figure tutélaire du RCT. Avec sa gueule taillée à la serpe et ce regard implacable qui vous impacte, avec son tempérament fait de bravoure, d’intransigeance et de loyauté, l’aîné de la famille a l’âme et le physique d’un chef de bande. Son frère Daniel, Ballatore, Vadella, Sappa, Hache, Irastorza, Carréras, Fabien et Giabbiconi, tous, internationaux A ou B et titulaires d’une équipe vice-championne de France, quittent Toulon en 1971. Ne pouvant imaginer leur avenir rugbystique sans lui, ils suivent leur capitaine-entraîneur pour aller jouer les pionniers à Nice mais certainement pas les chercheurs d’or.

Lorsque nous partions en déplacement et en particulier pour les phases finales, notre train, au départ de Nice, était à moitié vide. C’était à la gare de Toulon qu’il se remplissait vraiment, illustration d’une ville coupée en deux, avec les herréristes d’un côté et les antis de l’autre.

Pour Jean-Claude Ballatore, l’un des cadres du groupe, il n’est question, dans ce départ, que d’amitié, que de désir à assouvir de vivre une nouvelle aventure ensemble : « André, après une finale héroïque jouée près d’une heure avec deux côtes cassées, est, en cette fin de saison 1970-1971, épuisé physiquement et atteint moralement par des dissensions internes. Il souhaite s’arrêter et prendre une année sabbatique. Nous, nous sommes contactés par tous les grands clubs, Michel Sappa par l’Usap, moi par Narbonne. Le groupe s’apprête à éclater mais nous ne pouvons nous y soustraire. Et c’est là, que Marcel Volot et le président du Racing Rugby Club de Nice, Alfred Méarelli mandaté par le maire Jacques Médecin, interviennent en proposant à André Herrero que nous signions tous au RRCN. Cette perspective de repartir ensemble nous séduit, même en deuxième division. Au-delà de l’affectif, nous partagions les mêmes convictions dans la manière d’appréhender le rugby. Mais, le premier soir à Nice, lorsqu’on s’est retrouvé dans l’allée de cyprès qui mène au petit stade de Saint-Augustin, il y a eu, pour beaucoup d’entre nous, le sentiment de s’être enterré. »

Avec pragmatisme

Même si Webb Ellis repose à Menton, la Côte d’Azur est une terre de football. Autour des places fortes, Nice et Monaco, il y a une tradition du ballon rond qui, de fait, marginalise l’intérêt porté au rugby. Dans ce contexte, les dix Toulonnais deviennent missionnaires. Ils s’intéressent à tout, au renforcement des structures du club et à la formation des jeunes ; rien à voir avec un comportement de mercenaire. Les victoires s’enchaînent et l’engouement populaire progresse. En fait, la plupart des supporters niçois sont toulonnais.

Ballatore se souvient : « Lorsque nous partions en déplacement et en particulier pour les phases finales, notre train, au départ de Nice, était à moitié vide. C’était à la gare de Toulon qu’il se remplissait vraiment, illustration d’une ville coupée en deux, avec les herréristes d’un côté et les antis de l’autre, comme pour l’affaire Dreyfus. Cette histoire a pris des proportions incroyables, vécue dans l’excès et avec une véhémence finalement propre à la région. Il y avait dans cette hystérie l’expression d’une passion. On ne peut le comprendre que si l’on sait toute la place qu’occupent le rugby et le RCT dans le cœur des Toulonnais. »

Un match fondateur

Loin de cette effervescence le RRC Nice se construit avec pragmatisme. Les Varois s’investissent en apportant leur expérience dans l’entraînement et la préparation des matchs. L’amalgame avec les joueurs niçois s’opère naturellement et, en une saison, l’accession en première division est assurée. En 1972-1973, le RRCN fait connaissance avec l’élite et parfois avec douleur. Personne n’a oublié le fameux Lavelanet - Nice de triste mémoire, un match terrible, d’une violence inouïe. Jean-Claude Ballatore en parle encore aujourd’hui avec effroi : « Si j’avais dû jouer un second match comme celui-là dans ma vie, j’aurais arrêté immédiatement le rugby. Ce jour-là, ça a été très… très dangereux. Mais, avec le recul, je pense que ce combat de rue, car ce fut cela, a été fondateur. Nous avons été exemplaires dans la solidarité et le courage. Des vertus qui susciteront l’admiration de la génération des jeunes Niçois qui nous succédera, emmenée par Éric Buchet. Ils voudront nous ressembler même s’ils auront parfois tendance à mettre l’agressivité avant le jeu alors que moi je voulais que l’agressivité soit mise au service du jeu. »

«Je me mets à pleurer»

Éric Buchet, qui sera plus tard international et capitaine emblématique du RRC Nice, intègre l’équipe première de son club de toujours à 19 ans : « Je fais mes débuts en première division en 1975-1976 et nous atteignons les demi-finales du championnat. Je me rappelle, juste avant le coup d’envoi, Jean-Claude Ballatore me montre André Herréro dans les tribunes et, dans l’instant, submergé par l’émotion, je me mets à pleurer. Je sais que je suis là, grâce à lui, grâce à eux les Ballatore, Sappa, Hache et tous les autres. Encadré par de tels hommes, je me sentais libéré et protégé. En face du grand Béziers des Estève, Sénal et Astre, je ne craignais rien et j’étais prêt à tout pour l’honneur de mon club et pour ne pas décevoir mes mentors. J’ai cette image de Daniel Hache encore gravée dans ma mémoire en 1974 lors d’un huitième de finale Nice - La Rochelle à Clermont. Notre troisième ligne jouera pratiquement tout le match avec une clavicule cassée. C’est à peine imaginable. Comment peut-on avoir une telle volonté, un tel courage, une telle capacité de résistance à la douleur ? Avec des joueurs pareils à nos côtés, nous les jeunes Niçois on ne pouvait qu’avancer et s’envoyer avec une énergie décuplée. »

On prenait parfois plus de plaisir à jouer à l’extérieur. En fait, on s’est fédéré sur la haine que les gens nous vouaient. Plus on était dans le conflit, meilleur on était. Plus nos adversaires nous provoquaient, plus le public nous insultait, plus ça nous transcendait.

Cette histoire va au-delà des individus. Elle ne peut se comprendre qu’à travers une certaine culture du sud est empreinte de latinité forte. On parle ici de Toulonnais et de Niçois mais la plupart sont d’origine italienne ou espagnole et, pour eux, la fierté est la valeur cardinale du comportement humain. Éric Buchet ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque son attitude sur le terrain. « Pour que je mette un genou à terre, il fallait que je sois K.-O. Pour moi, il était hors de question de montrer au type qui m’avait allumé, qu’il m’avait fait du mal. Il était impératif de ne rien laisser paraître et surtout pas d’exposer toute forme de faiblesse. Et cela, ce n’est pas les Toulonnais qui me l’ont apporté, je l’avais en moi depuis tout petit, depuis l’école de rugby à Nice.»

Un esprit de révolte

Autre point commun entre joueurs niçois et toulonnais, le sentiment d’exclusion et en conséquence l’esprit de révolte qui les anime en permanence. Les entraîneurs des deux clubs en ont toujours joué. Pour Éric Buchet, ce fut un élément fort de motivation : « Depuis toujours, les Toulonnais sont portés par un soutien populaire extraordinaire. Nous à Nice, on ne l’avait pas alors il fallait trouver autre chose. Plus on était dans l’adversité, plus on se régalait. On prenait parfois plus de plaisir à jouer à l’extérieur. En fait, on s’est fédéré sur la haine que les gens nous vouaient. Plus on était dans le conflit, meilleur on était. Plus nos adversaires nous provoquaient, plus le public nous insultait, plus ça nous transcendait. Notre groupe s’est construit sur une paranoïa terrible. Tous les jours, on se remontait là dessus, on nous sanctionne, on ne nous sélectionne pas, on est mal arbitré… Ils ne nous aiment pas, ils nous excluent alors on va les battre. »

La psychologie particulière de cette équipe niçoise, le talent de joueurs comme Jean-Charles Orso, Jeff Tordo, Philippe et Éric Buchet et les deux maîtres à jouer de la charnière, Pierre François et Pierre Pedeutour, encadrés par Jean-Claude Ballatore, l’un des grands entraîneurs de sa génération, autant d’éléments qui assemblés feront du Racing Rugby Club de Nice l’un des tous meilleurs clubs français de 1975 à 1985. Le RRCN sera vice-champion de France en 1983, demi-finaliste en 1984 et vainqueur du challenge Yves-du-Manoir en 1985. Jean-Claude Ballatore, champion de France avec Toulon quelques années plus tard, se rappelle de la finale de 1983 comme si c’était hier. « Ce match était un aboutissement après douze années passées à construire ce club. Douze joueurs des vingt et un qui composaient le groupe avaient été formés à l’école de rugby de Nice. C’était pour moi une grande fierté. »

L’ombre du RCT

Malheureusement les Hererro et Ballatore repartiront à Toulon sans avoir véritablement anticipé et préparé l’avenir. Avec un jeune président Alain Mearelli manquant d’assise et d’autorité et pour l’entraînement Eric Buchet, certes charismatique mais encore un peu juste à cette époque-là pour ce niveau de responsabilité, le club niçois va vivoter en première division pour finir par sombrer en 2000 en déposant le bilan. La guerre des clans, l’archaïsme du mode de fonctionnement et des structures et l’inadaptation aux nécessités économiques du professionnalisme naissant auront détruit ce que les Toulonnais s’étaient évertués à construire, un grand club de l’élite du rugby français qui aura fourni de nombreux joueurs au XV de France et même plus tard au XV d’Angleterre avec les frères Armitage.

Durant la première décennie du XXIe siècle, il y aura eu quelques tentatives de reprise et de relance sans lendemain, du Racing Rugby Club de Nice puis du Rugby Nice Côte d’Azur pour finir par le Stade niçois, unique club de rugby de la cinquième ville de France. Encore aujourd’hui, Éric Buchet vit dans la nostalgie : « La défaite, en finale, en 1983 et la mort du club en 2000 sont, pour moi, deux plaies béantes qui ne se sont toujours pas refermées. Après, quels que soient les aléas, les victoires et les défaites, quels que soient les gars avec qui j’ai joué, il reste cette joie immense d’avoir porté ce maillot jaune et bleu. J’en ai encore des frissons aujourd’hui. J’aime viscéralement mon club. Je me suis passionné pour le rugby, mais le rugby à travers le Racing Rugby Club de Nice. J’ai mes images, mes archives. Je suis actuellement en train de tout remettre en ordre. Je ressors les articles de Nice Matin pour les lire. Je revois toujours mes anciens coéquipiers avec grand plaisir. J’ai du mal à admettre que le club ait disparu. Bien sûr, ça peut repartir mais ça ne sera jamais la même chose. Le RCT, c’est le RCT. Il peut y avoir Herrero, Ballatore, Gallion, Champ ou qui tu veux, le RCT reste le RCT. Et moi je voudrais que ce soit le RRC Nice et ça ne le sera plus jamais. » Toujours cette référence à Toulon, à l’image du rapport entre deux clubs, très proches par l’état d’esprit qui anime les hommes, très différents du point de vue de l’incarnation et de l’ancrage historique de chacun dans sa ville. Reproduire sans tutelle à Nice, ce qu’il y avait à Toulon, c’était le grand projet collectif des dix Toulonnais de 1971. Il n’aura duré qu’un temps, celui de la main mise sur le rugby niçois, de ces hommes d’exception. B.K.