Boudjellal - De Cromières : Ils s’adorent !

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    Boudjellal - De Cromières : Ils s’adorent !
Publié le , mis à jour

Loin du cliché qui oppose systématiquement les deux clubs, Mourad Boudjellal et Eric De Cromières se montrent complices en coulisses. A l’aube des demi-finales de Coupe d’Europe, ils se sont prêtés au jeu de l’interview croisée.

Clermont et Toulon se détestent-ils vraiment ?

Éric DE CROMIÈRES Je n’ai pas l’impression que l’histoire est particulièrement mauvaise entre nos deux clubs. Dans les trois ou quatre dernières années, il y a eu quelques événements regrettables. Des propos qui ont été montés en épingle. Mais il y a plus de passerelles qu’on veut bien le dire. Prenez : à Toulon, Éric Champ est un joueur emblématique. C’est quelqu’un que j’ai découvert et que j’ai pris plaisir à introduire chez Michelin. Il est aujourd’hui un de leurs fournisseurs. Pour ma part, j’ai habité deux ans à Toulon. À ma sortie d’HEC, j’ai été officier de marine là-bas. J’en garde énormément d’amis, avec qui on se chambre sur le rugby. Mais comme des supporters. Pas comme des ennemis. La rivalité reste sportive. Nous ne sommes pas en concurrence sur des partenaires ou des subventions. Je crois d’ailleurs savoir qu’en termes de participation des collectivités territoriales, Mourad se débrouille bien mieux que moi…

Mourad BOUDJELLAL Je parlerais effectivement de rivalité sportive. Je n’ai pas d’animosité contre les gens de Clermont, ni le club, ni ses supporters. Il y a des personnes physiques avec qui je n’aurais pas les mêmes affinités que je peux avoir avec Éric De Cromières, mais je n’ai rien contre l’entité ASMCA. J’aime les gens qui prennent des risques, qui se mettent en danger. Je n’aime pas ceux qui vivent dans le confort et qui font croire qu’ils sont capables de se mettre en danger.

Qu’est-ce qui a fait l’antagonisme sportif des deux clubs ?

M. B. Les deux formations ont voulu jouer le très haut du tableau. Fatalement, on s’est rencontré. Le destin a voulu que lors des confrontations entre Toulon et Clermont, il y ait eu à chaque fois une petite histoire. Après, pour moi, ce n’est pas nouveau. Dans le monde de l’édition, j’ai été confronté au même groupe. Michelin avait repris un moment un éditeur de BD très important, Dargaud. La concurrence était déjà exacerbée avec Soleil. Michelin est mon adversaire historique.

É. C. Ce sont aussi des clubs différents. L’ASM fête en ce mois d’avril les 90 ans de son accession à l’élite. À Toulon, il y a eu davantage de hauts et bas. Les hauts, ils en ont plus que nous puisqu’ils ont plus de titres. Il n’y a qu’à voir dernièrement. Mais leurs périodes de « bas » sont aussi plus basses que les nôtres. Toulon est un club qui a connu la seconde division. Pour résumer, je pense que le RCT peut être plus brillant mais moins solide que nous.

Comment avez-vous sympathisé ?

M. B. Avec son prédécesseur, nous avions l’habitude de communiquer par voie de presse. Lors de sa prise de fonctions, à sa première réunion à la LNR, j’ai apprécié qu’il fasse le premier pas. Il est venu vers moi et a cherché l’explication franche. De plus, quand il a débarqué dans le rugby des clubs, au départ, il a observé. Il n’a pas cherché à nous expliquer le secret d’une réussite. Il a d’abord pris le temps d’analyser son auditoire, ses interlocuteurs. Et puis c’est un épicurien. Je déteste les gens coincés, maniérés. J’aime ceux qui profitent de la vie et il est dans ce trip-là. On était fait pour s’entendre.

É. C. Mais je n’imagine pas qu’on puisse faire cette activité sans être épicurien ! Le contact, le relationnel est beaucoup à l’affaire. Il faut aimer partager avec les gens. Que ce soit un bon poisson ou une côte de bœuf, le tout un peu arrosé, cela fait partie des choses qui unissent ! Mais une remarque : si je me souviens bien, notre première rencontre remonte plus exactement au soir de la finale de Coupe d’Europe, à Dublin en 2013. Je suis allé le féliciter, tout simplement. Il s’est tourné vers moi de façon très amicale et m’a dit qu’il avait une pensée pour nous dans ces moments difficiles, et qu’il me remerciait d’être venu à lui. Il y était sensible. Mourad pense que ses sorties publiques parfois dérangeantes lui valent d’être mis à la marge par les autres présidents. C’est faux. Je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’il dit mais quelqu’un qui a pris son club en Pro D2 pour avoir aujourd’hui trois titres en deux ans, c’est fort. Donc bravo. Et ce n’est pas à moi de mettre le nez dans le salary cap.

Vous mettez de vous-même le sujet sur la table…

É. C. Parce que c’est un sujet fondamental pour l’équilibre du rugby et je tiens à ce qu’il soit respecté de tous. Si quelqu’un triche et qu’il n’est pas sanctionné, il y aura une dérive générale. Dans le domaine, certains sont astucieux et trouvent des combines. Avec des primes de victoires très élevées, par exemple. Mais le bout du bout, c’est le respect des règles. J’y tiens. Alors, comment peut-on embaucher en même temps Habana, Botha, Giteau… ? Mourad dit que c’est le climat ! Je n’ai aucune preuve du contraire, nous supposerons donc que c’est le climat… Et ça n’enlèvera rien aux qualités des structures et des hommes du RCT.

Y a-t-il une forme d’envie pour le parcours de l’autre, diamétralement opposé ?

É. C. Je ne me suis jamais considéré comme la référence. J’ai rencontré des tas de gens qui m’étaient diamétralement opposés et je m’en suis toujours enrichi. Mourad a plus d’antécédents en tant que président de club. Moi, j’apprends. On ne naît pas président.

M. B. Il a effectué, je crois, un vrai parcours Michelin. Trop calme pour moi. La vie est un long fleuve tranquille, ce n’est pas ma came ! Je peux envier sa mission au sein du club. Moi, au RCT, je me mets en danger personnellement. Pour mon club, j’ai par le passé joué ma boîte. Si demain le RCT ne va pas bien financièrement, je vais devoir couvrir. Il n’a pas ce genre de problème. Il n’est caution de rien. Alors oui, j’envie sa tranquillité d’esprit quand il regarde les matchs, il doit prendre plus de plaisir que moi. J’ai une épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Lui, non. Si demain, il n’a pas les résultats sportifs escomptés, on lui dit au revoir. Et quand il s’en va, il présente la facture à son employeur. Mais bon, cette pression autour de moi, c’est peut-être le secret de la réussite du RCT. Lui peut penser 95 % de son temps au développement de l’ASM. Je passe 95 % du mien à tenir mon budget et seulement 5 % pour le développement.

É. C. C’est vrai, nous ne sommes pas à la tête du même bateau. J’ai hérité d’un énorme pétrolier qui voguait déjà très bien. Je suis à la barre et je mets des petits coups, si besoin. Mon rôle principal, c’est l’équilibre financier et que mon club réponde aux attentes des supporters et des partenaires. Je ne réinvente rien. Je n’ai aucun intérêt personnel, financier, à remplir cette mission. Je suis bénévole. Mourad a mis de l’argent personnel, c‘est vrai. Si cela avait été mon cas, mes attendus et mes remarques seraient certainement différents. Je ne crois pas qu’avec Mourad, nous ayons des caractères très éloignés. Nous sommes par contre dans des situations très différentes. Moi, je suis déjà en réflexion sur la saison d’après. Par sa position, Mourad est obligé de voir l’instant présent comme une finalité.

Quelles sont les autres différences entre les deux clubs ?

M.B. Déjà, il est quand même bon de rappeler que Toulon n’a pas le soutien d’un groupe industriel mondial. Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, Toulon n’a pas 10 millions d’euros de subvention. Nos revenus, on les génère ! Après, nous sommes un vrai club du Sud, avec tout ce que cela sous-entend. Pour nous, Clermont, c’est le Nord. Voire le grand Nord, surtout question climat. Chez nous, la passion est plus exubérante, du président au simple supporter. Après je tiens à préciser qu’il n’y a pas un engouement mieux qu’un autre. C’est juste différent. Les supporters clermontois sont aussi des gens merveilleux et gentils. Clermont possède l’un des plus beaux publics de France, bien sûr derrière les Toulonnais (rires).

Le Top 14 doit-il beaucoup à vos deux clubs ?

M. B. À Toulouse aussi, qui interpelle. Ne négligeons pas ce qui se passe et le travail réalisé à Bordeaux. On a dépassé le phénomène de curiosité. Mais on ne va pas se mentir, si on regarde toutes les études qui ont été faites, Toulon est la locomotive en matière d’audiences TV. Clermont n’est pas loin, mais derrière. Puis il y a les autres. Je crois que dans l’augmentation des droits TV du Top 14, nous avons tous les deux une grande part de responsabilité.

É. C. Sur notre retard, je ne suis pas tout à fait d’accord. J’ai quelques entrées à France Télévisions et je crois savoir qu’un match de l’ASM sur leurs antennes fait entre 300 000 et 500 000 téléspectateurs de plus qu’un match de Toulon. Pour être précis, cette saison, nous avons dépassé régulièrement les 3 millions de téléspectateurs. Ce que Toulon n’a jamais fait. Malgré tout, nous ne sommes pas télédiffusés en quart de finale ou en demi-finale. J’aimerais d’ailleurs bien savoir pourquoi.

Eric de Cromières, président de l’ASMCA
Léo Faure
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