Les clés de la «bajadita»

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    Les clés de la «bajadita»
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En 1974, les Pumas stupéfient la planète ovale avec leur nouvelle mêlée, positionnée très bas, qui humilie des Français abasourdis. Jacques Fouroux n’eut alors de cesse de percer ce secret atomique, qui fit entrer l’Argentine dans la cour des grands.

À cette époque, le qualificatif « d’exotique » prenait tout son sens. Les images étaient rares, les échanges de joueurs quasi inexistants. En mettant le pied en Amérique du Sud, les Bleus avaient le sentiment de se mesurer à une autre civilisation, comme les conquistadores du XVIe siècle. « Prenons garde au rugby argentin ! Sa progression a été foudroyante », titrait Midi Olympique. Le XV de France avait quand même déjà visité trois fois le pays des Gauchos (1949, 1954 et 1960, sept victoires en sept tests). Mais quatorze ans après, les souvenirs étaient très flous. On se souvenait de publics exubérants, d’arbitrages « patriotiques ». En 1965, la Section paloise, championne l’année précédente, avait fait une tournée particulièrement chaude. Le programme était passé de quatre à trois matchs pour éviter trop de débordements, les Béarnais avaient été stupéfaits de se faire bombarder par une pluie de pièces de monnaie. Ils avaient quand même battu les Pumas une fois sur deux. « Les Argentins ont peu d’imagination créative, ils pratiquent un rugby négatif, basé sur des courses de défense, d’un constant attentisme en dehors du jeu et d’un respect assez élastique de la règle en touche… » avait conclu le Midi Olympique. Les Bleus débarquaient donc en terre inconnue : « Oui l‘ambiance était très tendue. Il y avait des troubles politiques dans le pays et je crois, des attentats. Nous étions logés au septième étage du Sheraton de Buenos Aires, étroitement surveillés par la police, » se souvient Victor Boffelli, troisième ligne d’Aurillac. Tout avait été fait pour mettre les Bleus en insécurité et ce n’est pas le premier match qui allait les rassurer. Les Bleus devaient affronter le SIC, l’équipe de San Isidoro, le quartier résidentiel de Buenos Aires. Une équipe entraînée par Francisco Ocampo un homme plutôt sûr de lui : « La mêlée de mon club mettra celle des Français sur le cul, comme elle a mis celle des colosses du Transvaal », asséna-t-il. Ah bon ? Les grosses provinces sud-africaines aussi sont venues ici ? La presse française n’y vit qu’une exagération propre à l’Amérique latine. Mais à la veille de la rencontre, Toto Desclaux, l’homme de terrain des Bleus, confia quand même quelques doutes. « Je n’ai pas eu le temps de préparer mon pack à la poussée du pack du SIC, pour le moment, je vais essayer de limiter les dégâts. » Le bouche-à-oreille lui avait appris que ces « Portenos » à la fois rudes et BCBG préparaient quelque chose de spécial. Son angoisse n’était pas veine. En ce 8 juin 1974, au Ferrocarril Oeste devant 20 000 spectateurs, le XV de France subit l’une de ses plus cinglantes gifles. Un vrai calvaire en mêlée, six pénalités et six ballons pris sur introduction de Jacques Fouroux et surtout un essai sur mêlée enfoncée dès la deuxième minute de jeu. Jean Iraçabal, le taiseux pilier basque reconnut « En quinze ans de rugby, je n’ai jamais vu ça. » Victor Boffelli poursuit : « Les Argentins nous ont stupéfiés. Ils avaient inversé les appuis de leurs deux piliers, le pilier gauche avec le pied droit en avant et au moment de l’impact, ils changeaient soudain leurs appuis. Cela provoquait un phénomène de poussée incroyable et presque irrésistible. » Le plan argentin favorisait une convergence des forces vers le talonneur adverse, ce qui pouvait éventrer le pack adverse. « En plus, leur première ligne était très basse, vraiment très basse. Moi à Béziers, j’avais l’habitude de talonner du troisième pied, ce qui nécessitait une certaine hauteur. Avec ce système, personne ne pouvait talonner, il n’y avait que la place du ballon, leur pilier droit se contentait de ramener le ballon. Pour les cervicales, c’était très limite. » Alain Paco n’a pas oublié cette infernale entrée en matière. « Vous imaginez ma situation, je venais d’être champion de France au talonnage avec l’ASB alors que j’avais commencé la saison en troisième ligne. J’avais été pris in extremis en sélection et je découvre ça ! Je me souviens d’une reculade de nos 22 jusqu’à notre ligne. Je me suis dit, mes jours en Bleu sont comptés…»

L’école du SIC

Le plus drôle, c’est que ce match, les Français l’ont gagné 34-10. Grâce au talent de leurs trois-quarts dans le dernier quart d’heure. Mais tout le monde n’avait retenu que le désastre de la mêlée avec la perspective de retrouver les mêmes bourreaux lors du premier test-match, car l’entraîneur des Pumas était le même que celui du SIC et il prenait en sélection toute sa première ligne : Insua, Rocha, Orzabal. « Quel leader, celui-là. Il était terrible. Il entraînait tout son pack derrière lui », poursuit Boffelli. Le test fut une nouvelle empoignade. « Mais on avait eu du temps pour se préparer. On s’était concertés entre nous, reprend Paco. On avait préparé quelques parades, laisser les mêlées s’écrouler, faire des impacts très courts. Et puis, nos deuxième ligne Sénal et Haget n’étaient pas manchots. Parfois, une bonne soupe de phalanges, ça peut servir. » Cette fois, il y avait 35 000 personnes à Ferrocarril Oeste dans un climat social toujours aussi tendu (grève générale) à tel point que le président Peron renonça à venir en tribunes. Les Pumas expédièrent le coup d’envoi directement en touche pour entamer une guerre de tranchées. C’est vrai, les Bleus réussirent à s’accrocher tant bien que mal. « Merci à l’ossature biterroise, » se souvient Boffelli et la victoire fut assurée par les trois-quarts 20-15et trois essais à un. Pas un avant argentin n’avait été vu ballon en main tant ils étaient concentrés sur les tâches collectives ! Hélas, ce sursaut ne put être répété lors du second test, cette fois les Bleus allaient se reprendre la Bajadita en pleine poire, une vraie séance de torture. Ils avaient pourtant eu l’idée de permuter leurs piliers Vaquerin et Iraçabal. Mauvais pari. Francis Haget, jeune deuxième ligne, se souvient : « Pour mes deux premières sélections, j’ai vécu un vrai martyre. La mêlée était si basse qu’ils talonnaient avec la tête. Nous avons gagné grâce à nos trois-quarts mais je n’ai pas vu une seule de leurs attaques. Je me relevais si tard qu’ils étaient déjà derrière les poteaux. Je crois que j’ai pris des reculades de vingt ou trente mètres. A-t-on tenté d’user de la manière forte sous la mêlée ? Non, nous ne pouvions pas, ils étaient trop bas. Nous étions comme des petits garçons. » Ce match aussi, les Français l’ont gagné, de justesse 31-27 grâce au jeu au pied de Romeu et au punch des deux ailiers Gourdon et Bertranne. Mais les Français étaient conscients du miracle. Les trois-quarts argentins étaient trop limités pour faire fructifier le travail de leur pack. Ils n’avaient que Hugo Porta pour enquiller les pénalités (sept sur huit).

L’Argentine invente son arme

Mais finalement, ces résultats ne pèsent rien au regard de l’Histoire. Car en ce mois de juin 1974, les Argentins ont accédé au statut de puissance du rugby, capable d’inventer de nouvelles armes comme les All Blacks ou les Australiens. Cette nouvelle mêlée avait un nom, la « Bajadita », qui fit florès dans le monde du rugby, sans que Francisco Ocampo puisse trop s’en vanter, il disparaîtra peu de temps après. Jacques Fouroux, demi de mêlée de ces Bleus si chanceux, fut profondément marqué par cette expérience. Devenu capitaine, puis entraîneur du XV de France, il n’eut de cesse de percer le secret de cette arme atomique. Il dépêcha même son ami André Leymat en Argentine pour examiner de près les positions et les prises. Il lui fallut près de quinze ans pour être capable de la disséquer vraiment et finir par trouver une parade à travers Jean-Pierre Garuet. « Oui, nous y sommes parvenus dans les années quatre-vingt. C’était en 88, je crois. Après avoir beaucoup étudié la question, j’avais réussi mon coup contre le SIC justement. Puis j’avais récidivé en test en asticotant sérieusement les cotes de leur talonneur Angelillo. Moi aussi, je me mettais très bas et j’écartais d’abord leur gaucher et c’est ensuite que je me mettais en travers pour m’en prendre au talonneur adverse. Fouroux était obsédé par ça mais jamais je n’ai accepté d’inverser mes appuis comme il me le demandait en m’engueulant. C’est terrible parce qu’en 88, après le match contre le SIC, leur entraîneur Carlos Vilegas, premier disciple d’Ocampo, voulait absolument me parler. On devait se revoir après le test et là, il trouve la mort dans un accident d’avion. Je n’ai jamais pu confronter mon expérience à la sienne.»

Jérôme Prévot
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