Petit Poucet, grands exploits - Lombez-Samatan (1985/1986) : une saison au paradis

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    Lombez-Samatan : une saison au paradis DR / DR
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Il y a 35 ans, un club venu d’une autre planète accédait à l’élite. Pendant une saison, les Gersois ruraux ont défendu crânement leurs chances avec des joueurs formés sur place. Un vrai morceau de bravoure.

Et si Lombez-Samatan avait aboli le temps… En trente ans, les choses ont finalement peu changé dans le Gers et, surtout, le président est le même : René Daubriac, 77 ans, ancien professeur de physique-chimie. Personnage de légende, tour à tour maire, conseiller général, correspondant du Midi Olympique et de La Dépêche du Midi, écrivain à ses heures. Il était déjà aux commandes quand, il y a trois décennies, son club avait défié toutes les lois de la gravitation sportive en vivant deux montées successives : en Groupe B en 1984, puis en Groupe A en 1985, qui constituait l’élite de l’époque. Une saison durant, le LSC a donc joué dans la cour des grands avec ses avants musclés par les travaux de la ferme, ses éleveurs de canards, ses maïsiculteurs, ses petits commerçants : « Ça avait fait beaucoup de bruit, tous les médias de France avaient débarqué ici. Nous en étions très fiers. » Antenne 2 (ancêtre de France 2) avait même consacré un sujet d’anthologie dans l’émission du dimanche, Stade 2.

Un club de collège

Lombez-Samatan, c’était la réunion de deux patelins de 1 200 et 1 800 habitants : une entité de 3 000 âmes, sans mécène extravagant, sans entreprise providentielle. Elle ne faisait jouer que des produits locaux, dont trois fratries : les Suderie, les Soula et les Miquel. Son entraîneur était encore méconnu. Il s’appelait Henry Broncan. « Ça reste le souvenir le plus merveilleux de ma carrière. Nous étions issus d’un petit collège de 300 élèves. En plus de René et de moi-même, qui enseignait l’histoire-géo, il y avait Jeannot Gendre, prof d’anglais et directeur de l’école de rugby, et René Roussel, prof d’EPS et préparateur physique. Même nos maillots étaient confectionnés par la professeur de travail manuel. Nous étions un phalanstère. Sur le plan personnel, je venais de connaître un grand malheur (la perte brutale de sa fille, N.D.L.R.), ces joueurs et ces dirigeants m’ont sauvé. »

La montée inattendue, scellée par un quart gagné contre Castelnaudary, les frères Suderie pourraient encore aujourd’hui en mimer toutes les actions. « J’avais déjà 36 ans, j’ai inscrit un triplé ce jour-là avec chaque fois, une cabriole », narre André, trois-quarts aile. « C’était un match de folie. Je jouais tous les coups-francs à la main, nous étions plus légers que nos adversaires mais à ce moment-là, les équipes au pack très lourd avaient du mal à se déplacer », analyse Bernard, le demi de mêlée.

« On fêtait les défaites »

Cette saison dans l’élite fut, sur le plan comptable, largement déficitaire : trois victoires et quinze défaites dans une poule très difficile. Comment les campagnards gersois, limités en gabarit, l’ont-ils vécue ? « Je n’ai que des souvenirs fantastiques. Pas un adversaire ne nous a manqué de respect. On fêtait les défaites. Je me souviens d’une image après notre match à Narbonne, les joueurs couchés dans les vestiaires, les bras en croix, incapables de parler pendant dix minutes avant de nous confier : « On s’est régalés. » Le haut niveau gommait le côté « méchant » auquel on faisait face aux étages inférieurs », se remémore René Daubriac. « Nous savions que nous n’allions pas y rester. Alors, on prenait du plaisir, sans se poser trop de questions. Avec mon frère, on tentait des combinaisons, notamment sur les renvois au centre qu’il jouait très vite sur les trois-quarts. Contre Béziers, par exemple, on a marqué d’entrée de jeu un essai comme ça : un souvenir formidable », poursuit André Suderie, un petit lutin qui aurait pu jouer, dit-on, dans n’importe quel club français. « Bernard Duval, notre pilier droit, jouerait aussi en Top 14 à l’heure actuelle, il serait peut-être même international, » complète Henry Broncan qui ne cache pas ses peurs rétrospectives : « Avant d’aller à Toulouse, à Béziers, à Narbonne, j’ai eu peur qu’on prenne de vraies trempes mais le groupe s’est soudé. Nous n’avons finalement lâché qu’un match, au Boucau. À Toulouse, on menait à la mi-temps. Contre Narbonne, on perd 13 à 6 sur une passe en-avant de Codorniou à Estève. Nous avons quand même battu Romans, Le Boucau et Mont- de-Marsan. Nous ne nous entraînions que deux fois par semaine mais les joueurs vivaient sur place, ils étaient faciles à réunir. Les séances étaient très riches alors que dans les grands clubs, les joueurs étaient finalement plus éparpillés. Je me souviens d’une grosse vague de froid qui avait fait reporter des matchs. Elle nous avait permis de programmer de longues séances très fructueuses. »

Un bac révisé dans le bus

Cette saison au paradis, René Daubriac l’avait gérée en bon père de famille : « Nous dormions dans des auberges de jeunesse et des monastères pour que ça ne coûte pas trop cher. À domicile, on avait fait contre Béziers et Toulouse des recettes à 12 millions de centimes (l’équivalent d’environ 31 000 € aujourd’hui, compte tenu de l’inflation). J’ai préféré mettre de l’argent de côté pour le futur. » Même avec la pression de la montée, il s’était refusé à recruter : « Sauf un excellent numéro 8 qui était à Auch, Alain Weidler. Nous avions demandé l’accord des autres joueurs pour pouvoir le défrayer. » Henry Broncan en garde un petit regret : « Si nous avions été plus ambitieux, avec deux ou trois joueurs supplémentaires, nous aurions pu nous maintenir mais c’est vrai, nous serions redescendus au bout de deux ou trois ans. »

Les talents locaux devaient faire l’affaire, contre vents et marées. Le plus pur d’entre eux portait le numéro 15, il s’appelait Joël Dupuy : « Il passait le bac, sa maman nous le confiait à condition que nous le fassions travailler. Avec Henri et moi, il travaillait son histoire et sa physique-chimie dans le bus. Nous savions que le Stade toulousain le suivait, Jean Fabre nous avait prévenus qu’il comptait en faire le successeur de Gabernet. » Dupuy obtiendra son diplôme et rejoindra bien le Stade avec lequel il sera sacré deux fois champion de France (1989 et 1994) ; et porta le maillot de France B.

Bernard Suderie n’a pas oublié quelques moments difficiles mais il préfère parler de cette sensation de liberté totale : « Nous n’avions aucune pression, même si on souffrait, on savait que des combinaisons pouvaient marcher. Même en Groupe A, les défenses se laissaient arrêter, elles ne glissaient pas trop. Nous en avions une qui portait mon nom, où plutôt mon surnom, « Rouec ». Elle existe toujours au LSC. Avec l’effet de surprise, elle a marché plus d’une fois. » Quand il reparle de cette aventure, René Daubriac en tire toujours les mêmes conclusions, une ode à l’école de la République, matinée d’un zeste d’admiration pour le système privé anglais : « Les Britanniques l’ont compris depuis longtemps. C’est au collège qu’on forme le mieux les joueurs. Dans notre établissement, nous avions créé une section rugby officieuse, sans l’autorisation du rectorat. La réussite du LSC s’est forgée dans la cour de récréation, les matchs profs-élèves, les entraînements purement scolaires. » Et la martingale, n’a pas marché qu’une seule fois, car en 1997-1998, le club a passé une saison en Groupe A2, ancêtre du Pro D2 (soit encore le Top 40). Trente ans après, le souffle est toujours là, le LSC compte toujours deux cent cinquante gosses à l’école de rugby et sept équipes, des filles aux seniors. Le club joue la montée en Fédérale 1, sous le regard bienveillant de René Daubriac, fidèle parmi les fidèles. « Je n’arrive pas à me souvenir de notre budget de Groupe A. Je sais juste que pour revenir en Fédérale 1, je dois trouver péniblement 400 000 € avec plein de contrôles. À l’époque, on ne nous demandait rien. On nous laissait jouer, c’est tout. On critiquait Ferrasse ou Fouroux mais ils avaient compris qu’un championnat à quarante n’avait rien de ridicule. Il permettait aux clubs comme le nôtre de se faire un chemin jusqu’au paradis. »

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