Pierre Bernard, l’art de renverser la tendance

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    Pierre Bernard, l’art de renverser la tendance
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Le demi d’ouverture de l’UBB restera comme l’homme qui a qualifié l’UBB en Champions Cup. Il a rendu la monnaie de la confiance que le club lui a toujours accordée.

Ah, ces histoires de buteurs et de botteurs. Sans elles, la chronique du rugby s’en trouverait tellement appauvrie. Une semaine après l’échec incroyable de Lionel Beauxis à Toulouse, voilà que Bordeaux-Bègles s’est qualifié pour la Champions Cup sur un drop-goal de dernière minute de son autre buteur, Pierre Bernard. Il avait eu, lui aussi, son moment de peine en novembre quand il avait manqué un coup de pied supposé facile à Chaban-Delmas contre… Toulouse, lu aussi à l’ultime minute. Mais la semaine dernière, à Ernest-Wallon, il avait aussi laissé onze points qui semblaient dans ses cordes. À Worcester, il a réussi l’un des coups de pied les plus importants de sa vie dans des circonstances particulières. Quand il a armé sa frappe, M. Hodges avait déjà sifflé une pénalité après un ballon porté des Girondins qui avait mis à la faute les Anglais de Gloucester. Ainsi, c’est sans pression que l’ouvreur formé au Stade toulousain a pu ajuster son drop fatal. Il se fit chambrer d’ailleurs au retour des vestiaires par plusieurs coéquipiers : « Ce drop, tu l’as tenté pour ne pas avoir à supporter une dernière pénalité, non ? » Quand nous lui avons posé la même question, Pierre Bernard a préféré en sourire. On imagine en effet la pression qu’aurait représentée une ultime pénalité, une semaine après le psychodrame des Sept-Deniers. Mais peut-on vraiment se rendre compte de ce que vit un buteur dans son intimité quand il doit assumer des moments pareils ? À quelle vitesse les idées - roses ou noires - défilent-elles dans sa tête ? Se pose-t-il autant de questions qu’on lui en prête ? Le talent suprême n’est-il pas au contraire de ne pas s’en poser. « Le ballon est passé entre les barres à ce moment-là. C’est ce qui compte, non ? Dans des moments pareils, je me dis que parfois, à force de travail, on est récompensé. Oui, j’ai connu des échecs dans la saison et il faut savoir en faire abstraction, pour essayer de grandir. Mais je retiens qu’avant ce drop, il y a eu ce ballon porté et le travail des avants. Mais nous avions tellement perdu de matchs dans les dernières minutes qu’on s’est dit que ce n’était pas possible qu’on échoue encore une fois. »

Magnifique passe après contact

En tout cas, Pierre Bernard aura forcément franchi une marche en ce printemps 2015. Lui qu’on a parfois présenté comme un éternel espoir qui aurait du mal à franchir la dernière marche qui pourrait le conduire au niveau international. On se souvient qu’il manqua la campagne victorieuse de Castres en 2013 car il se dit que Rory Kockott préférait jouer avec Remi Tales. À Bordeaux, il n’a pas les mêmes problèmes, c’est une certitude. Le staff ne lui a jamais mégoté sa confiance. À Lyon, par exemple, il fut déjà excellent dans un match à haut risque chez un adversaire qui jouait sa peau ; à Worcester, il a récidivé et pas seulement dans son rôle de buteur car l’ancien ouvreur du CO a joué un rôle décisif sur le deuxième essai de Metuisela Talebula, avec une passe décisive sur la dernière phase de l’action, une transmission dans le dos d’un défenseur qui a transformé une bonne séquence collective en coup gagnant. Son intervention fut celle d’un attaquant de classe, capable d’affronter une défense avec détermination et finesse. « Oui, c’est un truc travaillé à l’entraînement. Je vois un espace qui s’ouvre, j’essaie d’accélérer et Juandré Marais converge bien sur moi. Ensuite, je vois deux passes sur un pas qui envoient « Met » derrière la ligne. Mais quand je dis que c’était travaillé à l’entraînement, ça ne veut pas dire que c’était annoncé. C’est un fond de jeu que l’on travaille avec Vincent Etcheto tout au long de la saison. »

Dans un match très contrasté qui vit Gloucester mener 16 à 0, il n’a jamais perdu son sang-froid en dépit de quelques mauvais tours du destin, ces coups de pied par-dessus bien tentés mais qui rebondirent deux ou trois fois à l’avantage des Anglais jusqu’à leur offrir leur seul essai. « Oui, c’est le charme du rugby, on n’y peut rien. Si on avait capté ces ballons, nous aurions pu marquer, il n’y a rien à regretter, c’était le fruit de l’étude de leur jeu et de leur défense. On savait comment passer par-dessus. Mais je ne me suis pas affolé. J’ai même pensé que c’était très positif de tourner à 19 à 13 à la pause quand on sait qu’il y avait un vent à décorner les bœufs. On ne pouvait pas se dégager. Évidemment, l’essai de quatre-vingt-dix mètres de Talebula nous a fait du bien mais là aussi, il faut comprendre qu’il fut le fruit d’une séquence défensive très positive qui aboutit à un ballon récupéré. Et comme Vincent Etcheto veut qu’on joue tous les turnovers… voilà le résultat. » Oui, vu des tribunes, la force du vent n’était pas palpable et on s’est parfois interrogé sur des ballons joués à la main par les Unionistes depuis leurs propres 22 mètres. On est parfois trop cruel avec les charnières soumises à des impératifs invisibles.

S’enrichir de la concurrence

Mais il est sûr que Pierre Bernard ne sera plus le même après cette saison. « Le haut niveau, c’est faire les choses avec justesse. J’ai bossé en qualité. Je suis très fier d’avoir contribué à faire franchir un palier au club. » Il n’oubliera pas non plus que cette saison fut celle de son premier appel dans un groupe des trente du XV de France avant qu’il ne déclare forfait sur blessure et qu’il permette à Jules Plisson de revenir en grâce. Mais on n’oubliera pas les mots de Vincent Etcheto à son endroit : « Oui, il a eu de la concurrence chez nous avec l’arrivée de Lionel Beauxis. Mais la concurrence, quand on est un champion, on s’en nourrit. » Le coach de l’UBB s’était même livré au jeu des comparaisons : « Il n’est pas forcément moins fort que les ouvreurs qui sont sélectionnés. Mais c’est vrai, il n’est pas encore au niveau d’un Wilkinson qui permet à son équipe de renverser des matchs mal engagés. » Oui, on veut bien l’admettre. Pierre Bernard n’est pas encore sir Jonny. Mais quand même, faire un sans-faute au pied dans un match où on a été mené 16 à 0 ; réussir une passe décisive et offrir la victoire sur un drop-goal de la gagne. Ça s’appelle sinon renverser un match, au moins rétablir une situation qui apparaissait compromise. Un pas de franchi là aussi. Cette qualification offerte à l’UBB ne vaut pas une sélection en Coupe du monde mais c’est bien l’équivalent d’un strapontin chez les Bleus dans un test de l’automne. Ça enrichit une carrière d’un moment vraiment inoubliable.

Jérôme Prévot
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