Des choses dont on ne peut plus parler

  • Des choses dont on ne peut plus parler
    Des choses dont on ne peut plus parler
Publié le , mis à jour

Ce soir, j’aimerais me perdre à nouveau dans les rues de cette ville- une ville que j’aime d’un amour tendre. Une ville où, pour quelques jours au moins-mais sait-on au juste de quoi il s’agit ? Quelles angoisses s’activent déjà au fond des gouffres que l’horreur et la violence déchainées ces jours-ci  ont creusé dans nos âmes? Et dire qu’on se trouvait un peu de courage. Et dire…- une ville, donc, où, le temps que la mémoire se fasse un peu le cuir, nos rêves et nos espérances auraient presque la tentation de s’établir dans le silence. Mais non. Mais non, cette ville et même lorsque des forces obscures rampent dans l’ombre, et l’ombre n’est jamais tissée que de désirs inaboutis, de frustrations, cette ville, oui, a toujours su, sans doute mieux qu’aucune autre, vous apprendre à faire partie de tous les espaces, de toutes les géographies différentes, cosmopolites, car si une ville ce n’est pas ça, alors j’ai la faiblesse de croire que ce n’est, au mieux, qu’un grand village-et cette ville, bien sur, c’est Paris… 

Oui. Me perdre à nouveau dans l’anonymat chaleureux de Paris- à quelles saletés, vers quels égoïsmes vous renvoient les prophètes en leur pays? Les petits rois de leur village ? Et puis de quel royaume étriqué parle-t-on ?- en repassant sa leçon éternelle : une fois, et une fois seulement, que vous avez appris à ne plus redouter de n’être qu’un homme parmi la foule, à cesser de vouloir absolument qu’on vous prenne pour quelqu’un, qu’on vous reconnaisse aussitôt, qu’on se retourne sur votre passage, alors voilà,  vous allez enfin pouvoir faire partie de cette mosaïque immense où s’agrègent en permanence tout un tas d’échos, de résonnances et d’empreintes différentes et c’est comme ça qu’ici, on aime à vivre sans crainte, nuit et jour au-dehors, en adossant nos espoirs à tous les vents du monde…  

Je voudrais vous parler de la forme, plutôt des formes si particulières de cette ville qui ne l’est pas moins. Et que mes pas s’égarent encore, sur des airs de fête et au hasard des rencontres, le long du canal Saint-Martin. Ou rue de Charonne-puisque ces rues de la soif rugbymane n’étaient qu’un entre soi de plus que Paris nous enjoignait gentiment de fuir-oui, rue de Charonne, vers le bar d’Arezki par exemple, où nous nous hâtions encore, il y a peu, poignée de gens du rugby heureuse de retrouver d’autres- et parfois de nouvelles- bandes hétéroclites de copains qui avaient d’autres plaisirs en tête et tout était là justement, ravis de rejoindre, tous ensemble, le cœur ardent de la nuit…

Je voudrais vous parler de l’esprit du vin et des volutes de cigarettes flottant au dessus des terrasses et des discussions de longue haleine improvisées à touche-touche, de tout ce qui se noue là, vous serre le cœur, vous chavire de joie, vous pousse vers l’autre-quand je recroise certains vieux amis il m’arrive bien souvent de penser qu’après avoir connu ces moments de fièvre et d’intense douceur, personne n’a pu réussir à vivre ailleurs. Aussi bien. Autrement-et tout cela au mépris des barrières sociales, ici tellement moins marquées qu’ailleurs et ce n’est pas que les circonstances me dictent inconsciemment de vous présenter les choses dans leur version idéale, non, juste que, pour moi et pour la plupart, les choses se sont passées presque exactement comme ça. Je voudrais vous redire qu’avoir été un jeune (et piètre surtout, mais peu importe. Tout semble tellement dérisoire.) rugbyman parisien et vieillir à bonne distance comme une pomme cuite dans les mélancolies de novembre, c’est forcément apprendre à faire société  en ayant sans cesse à l’esprit- non, une fois encore, je n’exagère pas. Je dis, pour l’essentiel, je dis juste ce qui est, ce qui a été, ce qui sera-  apprendre à faire société en acclimatant son humeur parmi les intermittences du monde, le monde comme il se donne dans les rues de cette ville, en ayant sans cesse à l‘esprit que tous les hommes sont frères. Mais oui…

Je voudrais même glisser une histoire et même tout un tas d’histoires de rugby, les glisser entre les grands espaces de cette ville que j’aime et aimerai toujours d’un amour tendre, car il y a ici, et ce soir peut-être plus particulièrement, certaines choses qu’il est impossible d’oublier. Oui mais voilà. Il me semble que la  pudeur s’impose. Et sans doute aussi que depuis vendredi soir, il y a des choses dont je ne peux plus parler…

benoit_jeantet
Voir les commentaires
Réagir

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?