Et le rugby changea d’ère

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    Et le rugby changea d’ère
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Paris, le 26 août 1995. Les caciques de l’International Board décident d’accepter le professionnalisme. C’est l’épilogue d’un été plein de rebondissements et d’une gigantesque partie de poker menteur entre deux magnats australiens, Kerry Packer et Rupert Murdoch.

Aout 1995, il y a vingt ans. Une éternité à l’échelle de la vitesse de l’évolution des tech-n o l o g i e s m o d e r n e s: l e Midi Olympique se montait encore à la main le dimanche à deux heures du matin, la société Netscape faisait son entrée en bourse. Elle proposait un logiciel pour se connecter à un monde inconnu : internet. C’était le début de la nouvelle économie et pourtant, Google n’existait toujours pas. Quant au téléphone portable, il passait en-core pour un gadget de luxe. Dans les tran-sistors, on écoutait le lancinant « Zombie », des Cranberries.

Mais tout ça n’était rien à côté de la révo-lution copernicienne qui se produisit ce samedi 26 août au soir. Réunis à Paris dans le sous-sol de l’hôtel Ambassador, boule-vard Haussmann, les 21 membres du Conseil de l’International Board, dont les Français Bernard Lapasset (président) et Marcel Martin, rendirent caduques les règles régis-sant l’amateurisme. 172 ans après le geste de William Webb Ellis, 112 ans après le dé-but du Tournoi, huit ans après la première Coupe du monde, on pouvait officiellement payer quelqu’un pour jouer au rugby. « Les sessions parisiennes de l’International Board étaient décidément mémorables. Dix ans au-paravant, on était déjà venus pour créer la Coupe du monde », se souvient Marcel Martin.

Deux jours de débat

Chaque terme du communiqué final avait été pesé au trébu-chet. Le premier enjeu de cette nouvelle ère fut sémantique : « Nous avions fait ex-près de ne jamais employer le terme « professionnalisme », explique Bernard Lapasset, car nous voulions un nouveau rugby « open », c’est-à-dire adapté à chaque pays, selon ses spécificités. »

Les débats duraient depuis deux jours dans une atmosphère à la fois pesante et exci-tante, selon le président de la FFR : « Ça restera comme l’un des moments les plus forts de ma vie de dirigeant. Tout le jeu consistait à faire voter les membres à l’unanimité, point par point. En plus, je ne voulais pas de vote secret. Chacun devait s’exprimer à main levée, c’était trop important. Celui qui aurait voté non aurait dû dire pourquoi. Quand je sentais que quelqu’un n’allait pas être d’accord, je m’abstenais de passer au vote et je reprenais le débat. » Car parmi les 21 caciques réunis près de l’opéra Garnier se retrouvaient toutes les tendances de la planète ovale. Il y avait les modernistes radicaux (Australiens et Sud-Africains), les modernistes modérés (Néo-Zélandais), les conservateurs bon teint (Gallois, Irlandais, Écossais, Argentins), avec les Français et les Anglais en position d’arbi-tres centristes, avec un soupçon de nostalgie face à l’amateurisme finissant. Mais les Sudistes avaient le vent en poupe, à l’image de Louis Luyt, le magnat sud-africain. Peu porté sur la nuance par nature, la victoire des Springboks en Coupe du monde et la signature d’un énorme contrat avec Rupert Murdoch, pour les Tri-Series et le Super 12, l’avaient rendu encore plus flamboyant.

D’entrée de jeu, il balaie les propositions européennes qui voulaient qu’on paie les joueurs seulement pour le droit à l’image et non pas pour jouer : « Moi, j’ai beaucoup d’argent à ma fédération. Mes provinces aussi. Ou on laisse chacun gérer l’argent comme il veut et c’est le bordel, où je suis le patron de mes joueurs du 1er janvier au 31 dé-cembre, de 9 heures à 17 heures, et ils seront sous mes ordres. Voilà comment il faut con-cevoir l’avenir du rugby pro. »

Le marathon pouvait débuter mais la ten-dance donnée par le boss de Johannesburg ne s’estomperait pas, même si d’après Marcel Martin, les Européens et en particulier les Irlandais multiplient les questions les plus sensées sur les bouleversements qui se pro-filent. « J’avais toujours considéré que le vote clé serait celui des Irlandais. Quand j’ai vu que Tom Kiernan et Syd Millar levaient le bras. J’ai compris que c’était gagné. » Ce vote his-torique, Lapasset le préparait depuis deux mois au sein d’une commission spéciale, avec le Gallois Vernon Pugh (décédé en 2003), l’Écossais Fred McLeod et le Néo-Zélandais Rob Fisher. Les quatre hommes avaient sac-rifié leur été à réunir des documents, à échanger des lettres, des fax et des e-mails (une autre innovation de l’époque). « Vernon Pugh, juriste de profession, avait tout synthé-tisé dans un rapport magnifique de clarté. »

L’offensive Packer

Il n’y avait plus un instant à perdre car quelque chose avait changé pendant le Mondial sud-africain. Un magnat des médias australiens, nommé Kerry Packer, avait fait contacter les meilleurs joueurs pour mettre sur pied un circuit pro-fessionnel parallèle. Packer était à couteaux tirés avec Murdoch sur le marché du XIII australien, un trésor en termes finan-ciers. Packer en détenait les droits mais Murdoch avait décidé de lancer sa propre compétition dissidente à coups de millions. Le premier craignait par-dessus tout que le second n’enrôle des quinzistes pour ali-menter ses équipes (notamment les All Blacks, notoirement mal récompensés de leur talent). Voilà le sens premier de l’of-fensive Packer, dont la haine de son con-current est proverbiale.

L’International Board devait réagir sous peine de se faire submerger, quitte à prêter le flanc à l’adage de Jean Cocteau : « Quand les événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Les témoins sont frappés par la tête d’enterrement de Pugh, au sortir du salon Molière, la pièce où tout a basculé car cinq mois plus tôt, il avait dé-jà rédigé un rapport dont les conclusions allaient dans le sens d’une réforme, mais modérée. Ses premières déclarations ex-priment la résignation : « Dans certains pays, le rugby est déjà professionnel. C’est un fait, une réalité. Il se cachait sous de fausses ap-parences et ce n’est pas bon. Puis nous vou-lons éviter à tout prix le gouffre qui allait se creuser entre le Nord et le Sud et enfin, le Board se devait de montrer sa capacité à ac-compagner l’évolution du rugby. » Dans Midi Olympique, l’ancien manitou du rugby fran-çais Albert Ferrasse, retraité depuis quatre ans, refuse de se rendre à l’évidence : « Le professionnalisme n’est pas fait pour nous et puis, je n’y crois pas… »

Un été plein de rebondissements

Et pour-tant si… Tout s’était accéléré au cours d’un été plein de rebondissements, comme dans une aventure de Rouletabille ou de Tintin. En France, on ne parlait que d’un mystérieux « Monsieur X », un émissaire de Packer qui proposait des contrats aux meilleurs joueurs, jusqu’à 1, 2 millions de francs pour Philippe Sella. La presse se lance à sa poursuite et affine progressivement son identité : « Éric B. » Blanc ? Bonneval ? Non, Éric Blondeau, un homme inconnu du grand public, cadre dans une tonnellerie charentaise. Le 29 mai, il s’est rendu dans l’hôtel des Bleus en Afrique du Sud, en compagnie de Ross Turnbull, an-cien pilier et manager des Wallabies, cheville ouvrière du projet Packer. Il connaît bien les arcanes du rugby international car il a siégé à l’International Board dans les années quatre-vingt.

Pour ne pas attirer l’attention, les deux hommes portent des bermudas et des tee-shirts. Ils rencontrent Philippe Saint-André et Franck Mesnel sur une terrasse, à l’heure du café, à quelques mètres de la fine fleur des journal-istes français qui ne se doutent de rien. Le premier contact est prometteur. Dans les jours qui suivent, Blondeau envoie des docu-ments par fax (l’un des moyens de communication les plus modernes à l’époque). Problème, le manager Guy Laporte a de-mandé à ce que tous les fax adressés aux joueurs passent par lui. Blondeau et Saint-André conviennent d’un code pour que ce dernier descende à la réception au moment exact où le papier sort de la machine.

Pour les joueurs, c’est l’embellie. Pour la première fois dans l’histoire, le rapport de force tourne en leur faveur. « À ce moment-là, on touchait à peu près 50 000 francs de défraiement par saison pour porter le mail-lot bleu, et voilà qu’on nous proposait l’équiva-lent d’un bon salaire de joueur de Première Division d’aujourd’hui. On voyait le gâteau grossir sans qu’on puisse manger notre part et l’on se retrouvait avec la perspective de bien vivre de notre passion, explique Philippe Saint-André. Après la Coupe du monde, on s’est revu plusieurs fois avec Éric Blondeau, sur mon lieu de vacances chez William Téchoueyres, au match de bienfaisance en faveur de Max Brito et à celui de l’association Chrysalide, à Bayonne. »

Le 5 juillet, la rumeur dit que 120 joueurs français ont signé une lettre d’intention, dont 26 des récents mondialistes (seuls Sella, Benetton et Benazzi n’ont pas signé). Ils s’ajoutent à 16 internationaux anglais, 17 All Blacks, 22 Springboks et 20 Wallabies. Chez ces derniers, deux clans s’affrontent autour de Phil Kearns (pro Packer) et Jason Little (loyaliste). Certaines vedettes se sont vu proposer 1,4 million de francs par saison, dans un projet basé sur un système de fran-chises qui se seraient affrontées dans un grand tournoi mondial. Beaucoup sont sé-duits par ce nouveau niveau de compéti-tion, à une époque où le Super 12 et la Coupe d’Europe n’existent pas encore.

C’est à ce moment-là que les fédérations décident de réagir. « On ne pouvait pas lais-ser le rugby international tomber aux mains d’intérêts particuliers », explique Marcel Martin. « Le projet Packer n’était pas achevé. Il proposait un rugby à la Harlem Globe Trotters », ajoute Bernard Lapasset. « Au moment du premier rapport Pugh, les fédé-rations conservatrices avaient parlé d’un moratoire d’un an. Mais je voyais bien que l’ancien système était en train de voler en éclats. Attendre un an, c’était bien trop risqué. Il fallait agir », poursuit Martin.

L’enjeu est colossal. Les autorités séculaires, International Board en tête, ne peuvent se faire à l’idée de se voir réduites au rang de simples figurantes. Grâce aux 2,7 milliards de francs versés par Murdoch, les fédérations sudistes ont désormais de l’argent en caisse même si, protégées par l’amateurisme, elles avaient sans doute prévu de l’affecter ail-leurs que dans la poche des joueurs.

La partie de poker bascule

Partout dans le monde, on négocie dur pour ramener les enfants prodigues au bercail. Le bull-dozer Louis Luyt remporte la première victoire lorsqu’il rencontre son équipe na-tionale au golf de Sun City, le Las Vegas sud-africain. Sans finesse, il agresse ver-balement ses joueurs sur le thème « le projet Packer n’a pas l’argent qu’il pro-met ». « Si vous quittez la fédé, vous ne serez plus jamais internationaux », les menace-t-il en substance. Il pilonne tout particu-lièrement le capitaine François Pienaar qui pensait aussi que Packer bluffait, au point de garder pour lui les contrats signés par ses coéquipiers, pour ne pas que Turnbull s’en serve pour trouver des par-tenaires. Pienaar et tous les Springboks cèdent donc mais obtiennent des contrats entre 1 et 2 millions de francs. La partie de poker tourne en faveur des institutions traditionnelles. En Australie, l’ARU joue sur la corde sensible. Elle fait parler les anciens capitaines qui supplient les Wallabies modernes de ne pas commet-tre l’irréparable. En Nouvelle-Zélande, David Kirk, capitaine des champions du monde 1987, s’adresse sur un autre ton à ses successeurs : « Partez si vous voulez, vous êtes la négation du rugby et de l‘atti-tude qu’il véhicule. » Pendant ce temps, les avocats de la NZRFU séduisent en douceur la base des joueurs néo-zélandais. Les bons joueurs provinciaux reviennent dans son giron. Les All Blacks comprennent qu’ils sont cernés. Josh Kronfeld et Jeff Wilson sont les premiers à craquer pour 820 000 francs, malgré l’opposition de Sean Fitzpatrick. Dans la foulée, les Wallabies re-viennent à l’orthodoxie. Les internation-aux anglais, eux, sont resté soudés face à leur fédération, à qui ils arrachent chacun 550 000 francs, l’obligeant à trouver 7 mil-lions en catastrophe.

En France, Bernard Lapasset est obligé de monter à 310 000 francs la prime annuelle maximale des internationaux. « Mais je ne me souviens pas d’un chantage éhonté. Les joueurs ont été très responsables », se souvient l’ancien président de la FFR. À relire les ar-ticles écrits à l’époque, on relève quand même quelques tensions et quelques filou-teries. Mais aujourd’hui, les protagonistes pré-fèrent en parler comme d’une discussion entre gentlemen. « Nous savions bien que ce principe d’une ligue mondiale fermée au-rait du mal à s’imposer. C’était trop éloigné de nos traditions », commente Saint-André, finalement en phase avec son homologue sud-africain.

La paix des frères ennemis

Effectivement, avec tout cet argent lâché, le concept d’ama-teurisme devenait plus que ridicule, carrément obscène. Le lendemain de la révolution, Lapasset tente de donner le change en déclarant : « Pas de champion-nat pro en France. » Dix ans après, le pro-pos prête à sourire, son auteur louvoie un peu : « Je voulais un rugby « open » où chacun avance selon ses spécificités : clubs, prov-inces, etc. Notre rugby n’était pas prêt tout de suite pour une compétition profession-nelle. Il fallait prendre le temps de se for-mer. D’ailleurs, c’est la FFR qui a continué à prendre en charge le championnat à travers une commission spéciale, la CNRE, même si des clubs professionnels y participaient. On a commencé à quarante, je ne voulais pas qu’une poignée de clubs écrase tout. » La cité d’Antin conservera encore quatre ans la mainmise sur la compétition phare, avant de céder ses prérogatives à la LNR.

Pourtant, dans l’hémisphère Sud, Ross Turnbull ne désarme pas. Un tribunal a reconnu la validité des contrats passés avec les joueurs provinciaux sud-africains. Il se fait fort d’empêcher le Super 12 de commencer et de faire annuler le contrat Murdoch quand sou-dain, son maître Packer le fait prévenir : « On arrête tout. » D’habitude si sûr de lui, l’an-cien pilier wallaby accuse le coup.

Pendant que le monde du rugby s’étripait en leur nom, les frères ennemis de 35 ans fai-saient la paix, jusqu’à sabler le champagne ensemble. Le championnat treiziste de Murdoch n’était pas une franche réussite. Et ce dernier avait compris que Packer lais-serait tomber son histoire de rugby profes-sionnel s’il lui laissait le champ libre pour… la diffusion des courses hippiques sur tout le territoire australien. Un marché un peu ob-scur vu d’Europe, mais d’une profitabilité exceptionnelle. Le « Yalta » est conclu : à Murdoch le monde, à Packer les compéti-tions australo-australiennes.

Tout penauds, les dirigeants des grandes nations du rugby auraient presque pu en rire. Ils n’avaient été que des pions dans une gigantesque partie de poker menteur en-tre deux hommes d’affaires. Manipulés dans une guerre qui les dépassait, ils avaient ac-cepté de partir dans l’inconnu, sacrifiant le principe fondateur de leur sport et une grosse partie de leur pouvoir. Mais dix ans après, qui s’en plaindra vraiment ? Ni les joueurs, ni leurs agents. Quelques nostal-giques pathologiques sans doute. ■

LES 21

Voici la liste des 21 membres de l’International Board qui ont abrogé l’amateurisme, le 26 août 1995 au soir : John Jeavons-Fellow, Peter Brook (Angleterre) ; Fred McLeod, Alan Hosie (Écosse) ; Tom Kirenan, Syd Millar (Irlande) ; Vernon Pugh, Ray Williams (pays de Galles) ; Roger Vandefield, Norbert Byrne (Australie) ; Tim Greeson, Rob Fischer (Nouvelle-Zélande) ; Bernard Lapasset, Marcel Martin (France) ; Louis Luyt, Mluleki George (Afrique du Sud) ; Carlos Tozzi (Argentine) ; Maurizio Mondelli (Italie) ; Shiggy Konno (Japon) ; Tom Sharp (Canada) ; Keith Rowlands (secrétaire).

Jérôme Prévot
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