• 1895, 1983, 1986 : quand le rugby frôla le professionnalisme
    1895, 1983, 1986 : quand le rugby frôla le professionnalisme
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XV de France

1895, 1983, 1986 : quand le rugby frôla le professionnalisme

Avant 1995, le rugby avait déjà été tenté de passer professionnel et plusieurs joueurs s’étaient laissés tenter par l’argent. Retour sur trois moments clés.

1895 : le schisme treiziste

La création du rugby à treize eut pour toile de fond la question du professionnalisme. Depuis les années 1880, les clubs du nord de l’Angleterre recrutaient parmi la population ouvrière qui venait d’obtenir un congé pour le samedi après-midi. Dans le Lancashire et du Yorkshire, les costauds qui travaillent à l’usine arrondissent en douce leurs fins de mois et la RFU n’apprécie pas trop. En 1891, les clubs nordistes proposent en assemblée générale que le paiement des joueurs soit officiellement autorisé. Refus. La tension est palpable entre les deux parties, d’autant plus que les équipes du Yorkshire et du Lancashire sont en train de prendre le dessus sportivement. Les Nordistes décident de multiplier la création de clubs pour avoir la majorité lors des votes ultérieurs. Ils sont en plus de moins en moins discrets avec les enveloppes qu’ils glissent dans les poches de leurs meilleurs talents. En septembre 1893, ils croient toucher au but mais une partie des délégués du nord se perd dans les rues de Londres et arrivera trop tard au Westminster Palace Hôtel . Ils ne peuvent pas prendre part au vote décisif qui conforte les principes de l’amateurisme, les sudistes (plutôt universitaires, intellectuels ou paysans) ont gagné. Les Nordistes comprennent qu’ils n’ont plus d’avenir au sein de la RFU et en août 1895, vingt-deux clubs fondent la Northern Football Union. En 1906, elle aura l’idée de passer de quinze à treize joueurs, le rugby du Nord devient un sport nouveau, officiellement professionnel.

1983 : le projet Lord

Printemps 1983, le quotidien anglais Daily Mail lâche une bombe. Un promoteur a contacté la plupart des grands joueurs de l’époque pour lancer un circuit professionnel. Il s’appelle David Lord, il est australien et travaille comme commentateur télé. Il prétendra avoir obtenu la signature de 203 joueurs majeurs de l’époque, quelques uns d’entre eux confirmeront ce paraphe. Son projet voulait mettre sur pied une sorte de tournoi mondial avec des sélections nationales parallèles avec des matches joués sur des terrains de foot anglais. Pour financer tout ça, on évoque des marques de spiritueux et de cigarettes. Le cachet des joueurs diffère selon les témoignages, il s’échelonne de 200 à 350 000 euros par Tournoi. L’équipe de France est censée être entraînée par Jean Liénard, alors manageur haut en couleur de Grenoble. On dit que Jean-Pierre Rives et Robert Paparemborde ont été approchés pour essayer de convaincre leurs coéquipiers du XV de France. Graham Mourie, l’ancien capitaine des All Blacks qui a des amis dans l’Hexagone joue aussi les missi dominici. Dans chaque nation, Lord a des émissaires : Haden pour l’Australie et la Nouvelle-Zélande, Squire et Price pour le pays de Galles, Wheeler pour l’Angleterre....

D’abord suspicieux, les médias britanniques prennent l’affaire au sérieux quand Lord débarque en Europe à l’automne 1983, il laisse entendre que le fameux Tournoi verra le jour dès le début 1984. A Londres, il participe à une émission de télé en direct. A Paris, il rencontre …. Pierre Salviac, le commentateur de France 2 pour voir si la télé française serait prête à retransmettre son tournoi. Puis, l’affaire retombera comme un soufflé, les matches de 184 n’auront jamais lieu. Le projet existait bien mais il n’était pas assez ficelé sur le plan médiatique et financier. Lord lui-même était un peu approximatif, son sens des affaires pas à la hauteur de son imagination. Et puis , les télés et les annonceurs n’ont pas suivi assez vite, comme effrayés par l’énormité de ce qu’on leur demandait de faire : briser les règles vénérables de l’amateurisme. A l’époque, il n’existe pas ou peu de chaînes à péages prêtes à acheter du contenu pour attirer les abonnés. Mais la secousse avait été sérieuse, et c’est après cette expérience qu’Albert Ferrasse lancera l’idée d’une Coupe du monde pour éviter qu’un promoteur privé ne coupe l’herbe sous le pied de l’International Board.

1986 : la tournée des Cavaliers

En 1986, un séisme secoue le rugby, une équipe néo-zélandaise part faire une tournée en Afrique du Sud alors que les Springboks et les sportifs sud-africains en général sont boycottés par la communauté internationale à cause de l’apartheid. Mais cette équipe en tournée ne porte pas l’écusson officiel des All Blacks. On la surnomme : « Les Cavaliers » et elle a fière allure puisqu’à deux exceptions près, elle est la réplique de l’équipe nationale qui aurait dû partir pour une tournée officielle un an plus tôt avant que la fédération ne l’annule pour des raisons politiques. Dans ses rangs : des cadors comme Andy Dalton, Andy Hadden, Murray Mexted, Jock Hobbes ou Grant Fox, Gary Whetton ou Wayne Shelford. Seul deux internationaux ont déclaré forfait : John Kirwan, le jeune ailier qui s’était engagé en Italie et le demi de mêlée David Kirk, resté fidèle à ses convictions (mais on dit qu’un tampon sud-africain sur son visa prouve qu’il a hésité jusqu’au dernier moment).

Le boycott des Springboks a transformé ce pays en « zone grise » du rugby international. Puisque le rugby officiel et amateur ne veut pas d’eux, les Sud-Africains décident de semer la perturbation en « invitant » des grands joueurs... pas pour rien suppose-t-on. On murmure que les joueurs ont reçu l’équivalent de 440 000 francs sur un compte bloqué à Hong Kong. Les Néo-Zélandais qui en ont marre de jouer pour des queues de cerise font fi des considérations politiques et morales, ces matches ils iront les jouer. Qui pourrait les en empêcher d’ailleurs ?

« A titre individuel, je ne vois aucune raison pour que les All Blacks ne puissent pas se rendre en Afrique du Sud. Nous n’approuvons pas cette attitude mais nous n’y pouvons rien, » comment le premier ministre néo-Zélandais David Lange. Effectivement, les joueurs prendront l’avion par petits groupes et en solo avant de lancer eux même la tournées par un communiqué de presse où il se baptisent eux même « Cavaliers ». Pour la première fois de l’Histoire, une équipe internationale se prend en main sans la tutelle des fédérations. Cette tournée a marqué l’histoire car l’Afrique du Sud ne manque pas de richesses, de grands stades, de belles entreprises et de grandes chaînes de télévisions, d’ailleurs les matches des Cavaliers sont sponsorisés par deux partenaires privés : Toyota et les Pages Jaunes de l’annuaire. Sur le plan sport if, cette expérience est un franc succès. Les douze matches se déroulent dans des stades pleins qui laisseront 13 millions de francs dans les caisses de la fédération sud-africaine. La SARFU accorde même une cape officielle aux quatre tests matches.

Tout le monde comprend qu’a près cette expérience baroque, le rugby ne sera plus jamais le même. Le pouvoir des Fédérations vacille, tout simplement parce que le professionnalisme est devenu inéluctable. Avec cynisme, l’Afrique du Sud a profité de son boycott pour se moquer du monde. Ni l’IRB, ni la NZRFU n’oseront vraiment sanctionner les All Blacks dissidents. Ils n’écoperont que d’un match de suspension, en juin 1986 contre la France, un match joué et gagné avec des jeunes mais devant des tribunes vides. Mais un an plus tard, la plupart des Cavaliers seront sélectionnés pour la première Coupe du Monde. Malgré leur réservoir, la fédération néo-zélandaise n’a pas osé se priver de ses meilleurs talents et le Board n’a pas voulu décapiter sa meilleure équipe et donc affaiblir son sport. L’enquête lancée pour déterminer si les joueurs ont vraiment toucher de l’argent n’aboutira jamais.

Jérôme Prévot
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