1984, attaques à plat

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    1984, attaques à plat
Publié le , mis à jour

Il y a trente ans, en tournée dans les Iles britanniques, les Wallabies font sensation avec une nouvelle façon de lancer leurs offensives.

Cette année-là, les Wallabies battent les quatre nations britanniques sur leur sol. Ils passent la barre des cent points et leur demi d’ouverture aborigène, Mark Ella, marque un essai à chaque fois. On découvre l’ailier fantasque David Campese, le centre buteur Michael Lynagh et le demi de mêlée Nick Farr-Jones. Pour bien mesurer l’impact de cet exploit, il faut se souvenir que l’Australie n’était pas encore considérée comme une nation majeure. À l’ombre des surpuissants treizistes professionnels, les quinzistes passaient pour de gentils plaisantins, des amateurs un peu dilettantes, souvent des fils de famille qui ne touchaient la balle ovale que pour le loisir.

ALAN JONES MONTE DANS LE TRAIN DE BOB DWYER

À l’époque, on a beaucoup parlé de la personnalité d’Alan Jones, entraîneur extravagant, et volontiers donneur de leçon. Il fit, c’est vrai, beaucoup de mousse mais les Wallabies avaient déjà été façonnés par Bob Dwyer en 1982 et 1983 mais celui-ci s’était fait débarquer par l’Aru pour de sombres raisons de rivalité entre le Queensland et la Nouvelle-Galles du Sud. Pour lui piquer sa place, Alan Jones, avait même semé la zizanie à l’intérieur de la Nouvelle-Galles du Sud en jouant sur la jalousie qu’inspirait le club de Randwick, dont Dwyer était issu. Car ces Wallabies historiques jouaient un rugby nouveau, expérimenté à Randwick. Il est basé sur la position des trois-quarts à plat, à rebours

des conventions qui voulaient que les attaquants prennent un maximum de profondeur pour avoir le temps d’exécuter leurs combinaisons. Bob Dwyer et Mark Ella eurent l’intuition qu’il fallait au contraire prendre la ligne d’avantage le plus tôt possible avec des joueurs lancés à hauteur qui viennent défier la défense adverse et faire du jeu à l’intérieur de celle-ci. L’idéal étant que Mark Ella eut plusieurs options au moment de transmettre son ballon pour achever de déboussoler les plaqueurs adverses.

ROGER GOULD, ARME ATOMIQUE

En plus, ils utilisaient beaucoup leur arrière costaud Roger Gould pour faire des points de fixation dans toutes les positions, aussi bien en premier receveur qu’entre ses deux centres, où carrément à leur place. À l’époque, les arrières français par exemple n’intervenaient qu’après leurs trois-quarts centres. À partir de cette base, les Wallabies allaient développer un jeu enchanteur, une espèce de farandole orange qui acheva de ringardiser le rugby britannique si engourdi. Les regroupements étaient vus comme des accélérateurs de jeu où tous les avants n’étaient pas obligés d’aller s’agglutiner. Il était aussi recommandé aux trois-quarts de se replacer constamment, de redemander le ballon après l’avoir donné. Autant de choses évidentes aujourd’hui, mais qui sur le moment, passaient pour des inventions à la Géo Trouvetou. La postérité a rendu ce qu’elle devait à Bob Dwyer, revenu aux affaires en 1988 et champion du monde en 1991. Mais Alan Jones avait su apporter sa petite pierre à l’édifice. Il n’était pas un grand technicien mais un manager hors pair. Lui qui avait écrit les discours d’un ancien Premier ministre savait motiver ses joueurs avec des mots qui claquent. La plus belle : « Il y a quatre choses qui ne reviennent jamais : la flèche lancée, le temps passé, les occasions perdues, et les mots prononcés. » Il traita ses joueurs amateurs comme des pros, pire comme des conscrits en les faisant suer sang et eau. Il embaucha un adjoint, étoffa son staff médical et fit travailler ses avants sur un joug spécial, spécialement conçu par lui pour les faire baver comme en match. Il eut aussi l’idée d’organiser des séances de… mauvaises passes. « Oui, c’est un ballon de m... mais ça ne doit pas servir d’excuse pour ne pas avoir été attrapé… » Il était si exigeant et si excessif en tout que ses joueurs finirent par ne plus pouvoir le voir en peinture. La défaite face aux Bleus en demi-finale 1987 sonna le glas de sa carrière, il put se consacrer à une carrière d’animateur radio. C’était là le prix à payer pour avoir écrit une page d’histoire inoubliable. ■

Jérôme Prévot
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